Au milieu de l’agitation, du strass et des paillettes régnant dans les paddocks de Formule 1, Chalerm Yoovidhya fait figure d’extraterrestre. Jamais dans la lumière, peu bavard et presque inapprochable pour qui ne serait pas de son entourage, cet homme d’affaires thaïlandais de 62 ans a pourtant de quoi rouler des mécaniques.
À l’origine de la domination en F1 de l’écurie Red Bull, dont sa famille détient 51% des parts, il est aussi le fils de Chaleo Yoovidhya, l’inventeur vivant toujours à Bangkok de la célèbre boisson énergétique commercialisée en Thaïlande sous le nomde Krating Daeng (taureau rouge). Inspirée d’une boisson japonaise, la formule du Red Bull est trouvée au sein de l’entreprise T.C Pharmaceuticals, fondée en 1962 par Chaleo. À son lancement, le produit a pour cible les ouvriers thaïlandais travaillant sur les chantiers, les chauffeurs de taxi et les boxeurs.
En 1982, l’aventure Red Bull décolle. Chalerm Yoovidhya, le fils, fait la connaissance de Dietrich Mateschitz, alors directeur marketing international de la marque allemande de dentifrice Blendax, importée par T.C Pharmaceuticals. L’Autrichien tombe sous le charme du breuvage thaïlandais qui lui permet de lutter contre le décalage horaire lors de ses voyages d’affaires. Devant le potentiel du produit à l’international, Chaleo Yoovidhya et Dietrich Mateschitz montent, en 1984, la société autrichienne Red Bull GmbH et y investissent chacun 500 000 dollars. La famille Yoovidhya détient la majorité des parts, Dietrich Mateschitz en prend la direction. Le produit Red Bull est ensuite affiné avec une modification de logo et un nouveau packaging. Et malgré des études de marché peu optimistes, il trouve rapidement le succès après son lancement en Autriche en 1987.
Entrée dans la course
Alors que Red Bull a réalisé la meilleure année de son histoire en 2010, en termes de ventes et de chiffres d’affaires, l’entreprise a bâti son succès sur un marketing agressif mené par Dietrich Mateschitz. L’homme est un grand partisan du sponsoring sportif, qui serait à l’origine de 30% des revenus de la société actuellement. Mais, c’est Chalerm qui, au début des années 1980, a l’idée d’associer le nom de la boisson à la Formule 1. « Je regardais une course avec Dietrich dans l’ancien hôtel Intercontinental de Bangkok, raconte Chalerm. Nous étions collés à l’écran avec une telle excitation ! C’est à ce moment là que, pour la première fois, je lui ai dit que j’adorerais voir le logo Red Bull sur une F1, car le monde entier pourra le voir aussi. » En 2010, 527 millions de téléspectateurs ont suivi le championnat du monde, une splendide exposition qui, pour Chalerm, correspond parfaitement avec le style débridé du « taureau rouge ». « La Formule 1 est un événement de haut niveau qui offre un environnement de merchandising ultime, explique- t-il. Elle possède une grande énergie, une haute intensité : c’est l’endroit idéal pour faire grandir Red Bull. Le succès de notre équipe va projeter notre marque comme la boisson énergétique ultime. »
Le ticket d’entrée dans l’univers de la Formule 1 est réservé en 1995 lorsque les deux compères décident d’acquérir des parts dans l’équipe suisse Sauber F1. La compagnie Red Bull en possède la majorité, le reste appartenant à Peter Sauber et à un ami de Dietrich Mateschitz, Fritz Kaiser. Malgré la présence derrière le volant de l’expérimenté français Jean Alesi durant deux saisons en 1998 et 1999, l’écurie obtient peu de résultats avec le moteur Ferrari. Chalerm, en désaccord notamment avec le choix des pilotes sur lequel il n’intervient pas, décide de se retirer de l’équipe en 2001. Le PDG de Red Bull Royaume-Uni tire les conséquences de cet échec. Il n’est plus question pour ce passionné de grands circuits de ne pas avoir les mains libres également en terme de gestion sportive. Il monte ainsi sa propre équipe, la Red Bull Racing Team, en novembre 2004, lorsque la société achète l’intégralité de l’écurie Jaguar à Ford. Chalerm réalise là un rêve. Il était fan de la Lotus Ford alors qu’il n’était encore qu’un jeune étudiant thaïlandais. « J’admirais l’Autrichien Jochen Rindt et son pilotage de la Lotus, toujours à la limite, se souvient-il. Il prenait des risques pour dépasser les autres, considérant la vitesse et le tracé du circuit. La catastrophe paraissait inévitable, mais grâce à son pilotage et à son intelligence de course, il a pu décrocher le titre de champion en 1970. » Incollable sur l’histoire de la Formule 1, Chalerm n’a jamais perdu son goût pour les voitures de course. Il possède l’une des plus belles collections de Thaïlande. Une passion qu’il partage avec sa femme Daranee.
Un Grand Prix en Thaïlande ?
En 2004, Chalerm renomme l’écurie qu’il vient d’acheter sous le nom de Red Bull Racing. C’est à partir de ce moment-là qu’il met sa passion pour la F1 au service de son projet. « J’ai réalisé que nous aurions besoin de former la meilleure équipe d’ingénieurs pour dessiner puis développer la voiture, explique-til. J’ai donc contacté le meilleur d’entre eux, Adrian Newey, qui venait d’être sacré champion du monde avec Williams et McLaren. » L’ingénieur est engagé en 2006 et fait travailler son équipe sur un moteur Renault. Parallèlement, Red Bull a repéré il y a plus de dix années un jeune pilote âgé de 14 ans, un certain Sebastian Vettel, que la société décide de soutenir financièrement. L’Allemand fait ses gammes chez la Scuderia Toro Rosso, une autre écurie, anciennement Minardi, que Red Bull a racheté intégralement en 2005. Précoce, il offre à Chalerm sa première victoire en Grand Prix en 2008 sur la Toro STR3 avant de rejoindre Red Bull Racing l’année suivante en tant que deuxième pilote, derrière Mark Webber. « Red Bull est une grande famille, analyse Chalerm. Les 600 personnes que comptent l’entreprise Red Bull Racing team travaillent voyagent et vivent ensemble. C’est l’un des facteurs de notre réussite, aucune autre équipe ne fonctionne ainsi. » Red Bull Racing remporte sa première course grâce, encore, à Sebastian lors du Grand Prix de Chine en 2009. Dès l’année suivante, l’équipe remporte les titres constructeurs et pilotes. Et le prodige allemand devient le plus jeune pilote champion du monde de l’histoire de la F1 à 23 ans et 4 mois.
Ces deux trophées comblent de joie Chalerm et son entourage. « Notre marque et notre logo ont été vus partout dans le monde, indique-t-il le sourire aux lèvres. J’avais l’impression d’avoir accompli une partie de ma mission vis-à-vis de l’entreprise familiale. » L’année 2011 est encore plus belle avec une domination écrasante des RB7. Sebastian est primé lors des quatre derniers grands prix de la saison, et le championnat du monde des constructeurs est acquis dès le week-end suivant. L’Allemand enchaîne les records : il obtient onze victoires et se place quinze fois en pole-position, soit une de mieux que le précédent exploit réalisé par la légende britannique Nigel Mansell en 1992.
À quand un circuit de F1 en Thaïlande ?
La soixantaine passée, Chalerm a accompli deux de ses rêves : dominer la F1 en rendant visible aux yeux de tous sa marque par l’intermédiaire des écrans de télévision du monde entier, et produire du vin en Thaïlande. Fin connaisseur, la trente-septième richesse de Thaïlande selon Forbes est depuis 1982 le directeur-fondateur de Siam Winery, le plus gros producteur de vins d’Asie du Sud-est avec un volume de 30 millions de litres par an. Son prochain objectif ? Rendre plus populaire la Formule 1 dans le royaume.
L’an passé, il a organisé avec son jeune frère Saravoot, à la tête de Red Bull Thailand, la venue de son désormais deuxième pilote, Mark Webber, à Bangkok. L’Australien a fait quatre tours de pistes sur l’avenue Ratchadamnoen au volant de la voiture championne du monde, un événement relayé par les journaux télévisés du monde entier et qui avait attiré plus de 150 000 Thaïlandais et touristes. La RB6 a même été présentée à cette occasion au roi Bhumibol Alduyadej.
« La prochaine étape pour moi sera de former un pilote thaïlandais aussi bon que Sebastian Vettel et Mark Webber », dévoile Chalerm qui a jeté son dévolu sur le jeune anglo-thaïlandais Alex Albon. Âgé de 15 ans, ce dernier représente actuellement la marque du taureau rouge en Europe, dans les championnats du monde de karting. Pour développer le F1 dans le royaume, Chalerm a également une autre idée : l’organisation d’un Grand Prix de Formule 1 en Thaïlande. Il concrétisera ce projet, sans doute, avec le soutien de la famille Bhirombhakdi qui possède le groupe Singha. On retrouve déjà son logo sur les monoplaces Red Bull. « La Thaïlande est un pays magnifique avec de nombreux endroits qui permettraient d’organiser une course de ce genre, explique le patron de Red Bull Royaume-Uni. Un événement pareil permettrait de stimuler encore davantage le tourisme. D’après moi, c’est le moyen le plus rapide et efficace pour promouvoir un pays. Mais ce sera un challenge difficile. Il faudra une équipe entièrement dévouée et des investissements colossaux de la part du secteur privé comme du gouvernement ». Si tout reste encore à faire, le Bureau des Conventions et des Exhibitions du pays (TCEB) a annoncé, début septembre, que le projet avait dépassé le stade de la simple idée, puisqu’il était déjà à l’étude par des institutions et des sociétés. À l’image des six autres pays de l’Asie orientale qui ont accueilli, en 2011, un Grand Prix, la Thaïlande pourrait rapidement être gagnée par la folie de la Formule 1.
Y.F.
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Gavroche
23/01/2012
THAÏLANDE Chalerm Yoovidhya, l’homme qui a hissé Red Bull au sommet de la F1
Derrière la réussite économique et sportive de l’entreprise Red Bull se cache notamment Chalerm Yoovidhya, sexagénaire peu connu des médias. Cet homme d’affaire thaïlandais passionné de Formule 1 a permis à Red Bull Racing de devenir en six ans la référence dans cette discipline.
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