« The end of the west »: la fin de l'occident (1). C'est sous ce titre, sans point d'interrogation, que l'ancien député britannique et universitaire David Marquand dresse, dans un essai brillant, les failles béantes du modèle occidental en général, et européen en particulier.
Le moment est propice, vu le pessimisme ambiant engendré, en Asie, par l'incapacité de l'Union européenne à surmonter la crise des dettes souveraines et le spectre d'une récession globale qui plane sur 2012. L'approche est également pertinente: plutôt que de se baser sur les seules difficultés de la zone euro, l'auteur mêle constat historique, démographique et politique pour démontrer combien l'occident a perdu de sa superbe au fil de la dernière décennie. Qui se souvient, en effet, à Bruxelles, Berlin ou Paris, que les années 1997-2000 étaient celles de la crise asiatique, au sujet de laquelle le Fonds Monétaire international distribuait ses diagnostics et ses recommandations de « père la rigueur » ? Vertige du calendrier: un peu plus de dix ans après, les asiatiques ne cessent de constater que l'Europe, comme les États- Unis, n'en ont tiré aucune leçon.
Le thème du déclin de l'Occident, qui plus est, n'est pas qu'économique ou financier. Il est aussi militaire et stratégique. Certes, l'hyperpuissance américaine conserve les moyens de faire le gendarme en Asie orientale. Mais quid des deux échecs de l'Occident qui se confirmeront à coup sur en 2012: celui subi en Irak par les Etats-Unis et leurs alliés, et celui en Afghanistan, où la coalition conduite par l'Otan est avant tout préoccupée par son retrait complet annoncé pour 2014 ? Nul besoin d'être prophète pour imaginer le contrecoup de ses deux retraits, même si des forces réduites demeureront sans doute à Kaboul et dans quelques bases clefs de l'Hindu-Kush. En Irak, le risque du sectarisme religieux, et de l'affrontement armé entre chiites et sunnites, pointe déjà. En Afghanistan, les talibans n'ont plus qu'à attendre dans l'ombre la chute d'un Etat toujours trop faible et trop discrédité pour tenir sans l'appui de l'Oncle Sam. L'hypothèque nucléaire iranienne, l'un des principaux casse-tête géopolitique de 2012, est l'ultime verrou: des frappes occidentales sur Téhéran - ou une escalade provoquée par des frappes israéliennes - porterait un coup fatal supplémentaire aux économies européennes et américaines contraintes d'encaisser une flambée du prix du pétrole et de puiser dans leurs réserves déjà vides pour financer l'endiguement militaire indispensable.
A l'inverse, l'est apparait finalement bien tranquille. Certes, la succession en Corée du nord après la disparition de Kim Jong-Il est porteuse de nouvelles tensions. Mais l'exemple birman démontre combien l'impasse de l'autarcie s'est refermée sur les pays qui s'y adonnent, et l'on voit mal comment l'armée nord-coréenne, détentrice ultime du pouvoir, pourra longtemps résister envers et contre tout. Les tensions entre la Chine et Taïwan, par ailleurs, n'ont plus guère de raisons de s'enflammer, alors que les économies de la région ont tout intérêt à accroitre leurs échanges commerciaux pour compenser les menaces d'un retour du protectionnisme sur le vieux continent.
Les doutes de l'occident se mesurent aussi en termes d'image. Avec, là, une énorme différence entre les Etats-Unis et l'UE. Qu'importe si, comme le répètent sans cesse les technocrates de Bruxelles, l'endettement moyen de la zone euro prise dans son ensemble est plus bas que celui de l'Amérique: la magie de cette dernière continue d'opérer. Même en panne politique dans son pays, Barack Obama conserve intact son charisme et cette capacité à donner - avec Hillary Clinton à ses cotés - l'image d'une hyperpuissance capable de se positionner pour affronter les défis de demain en Asie. 2012, année électorale américaine, ajoutera en plus le spectacle: les projecteurs du monde resteront tournés vers Washington. Le « soft power made in USA » continuera, malgré les doutes, de marquer des points.
L'Europe, à l'inverse, n'aura pas de feuilleton politique exaltant à raconter en 2012. C'est son drame. Cette construction communautaire si difficile à comprendre pour les non-initiés, ne parviendra à surmonter la crise économique que par accoups, suscitant peu à peu l'indifférence, voire la hargne des grands médias. L'élection présidentielle française, sur fond de drame économique, ne sera pas un catalyseur. Le schisme du Royaume-Uni, seul pays de l'UE à vraiment disposer d'un ancrage global autre que commercial grâce à l'aimant qu'est Londres, ville-monde, sera en plus perçu en Asie comme la preuve d'un délitement inévitable des Vingt-sept. Dur, dur!
1) Princeton University Press
RICHARD WERLY
Correspondant pour les affaires européennes du Temps (Genève), ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.













