Tel est le cas du philosophe Dany-Robert Dufour qui a produit avec La cité perverse en fin d’année 2009 son travail certainement le plus abouti, dans une veine de critique du libéralisme amorcée dans ses essais antérieurs, Le divin marché, On achève bien les hommes, L’art de réduire les têtes…, tous publiés chez Denoël. Signe d’exigence et d’honnêteté intellectuelle, Dufour a le souci de citer les auteurs avec lesquels son travail présente des proximités : le psychanalyste Charles Melman, qui, avec son best-seller L’homme sans gravité fut l’un des premiers à nous alerter sur la nouvelle économie psychique d’un jouir sans entrave, Jean-Claude Michéa et d’autres auteurs inspirés de la pensée politique de George Orwell sur la « décence ordinaire », ou du travail d’une certaine anthropologie française dans le sillage de Marcel Mauss et d’Alain Caillé, portant sur une autre conception de l’échange, une « économie des personnes » plutôt que des biens. L’actualité française récente avec ses lots d’indécence et d’incivilité porte de nouveau ce débat sur la place publique.
En s’appuyant sur une solide culture historique, philosophique et psychanalytique, Dufour arrive à faire œuvre originale au sein de cette réflexion qui participe d’un vrai courant intellectuel. Il procède à la généalogie de l’individualisme contemporain avec des hypothèses audacieuses et savoureuses, notamment sur les responsabilités successives de Saint-Augustin puis de Pascal dans la genèse de l’utilitarisme.
De nombreux développements sont consacrés à Lacan, car Dufour, souvent critique vis-à-vis de la psychanalyse, ne sacrifie pas certaines évidences cliniques sur la dialectique contemporaine entre névrose et perversité croissante de notre époque « prophétisée » voici deux siècles par le « Divin Marquis » , lequel, succédant désormais aux maîtres du soupçon, devient la figure tutélaire de notre temps et fait sa réapparition publique après un long purgatoire dans l’Enfer des bibliothèques, comme pour annoncer le triomphe absolu d’une posture « obscène », « cruelle », « égoïste » qu’il revendiquait sans ambages : « pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l’autre, notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l’alliance d’Adam Smith et du marquis de Sade ».
« La cité perverse : libéralisme et pornographie » de Dany-Robert DUFOUR.
Paris : Denoël, 2009. 388 pages, 1280 bahts.
Par OLIVIER JEANDEL, Librairie Carnets d’Asie, Alliance française de Bangkok (Tél. : 02 670 42 80)
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Gavroche
10/01/2011
Livre
« La cité perverse : libéralisme et pornographie » de Dany-Robert Dufour
Dans le champ des sciences humaines, que le lectorat délaisse malheureusement toujours plus, il demeure des auteurs qui creusent leur sillon, loin de tout tapage médiatique.
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