Jérôme Becquet | Gavroche | 06/09/2011
Ailleurs en Asie  

Quand les Khmers de France ne font plus rêver le Cambodge

Ils sont surdiplômés, parlent parfois khmer, mais certains ont toutes les peines du monde à trouver leur place dans le Cambodge contemporain (1). Les Anikatchuns, comme ils sont surnommés, tentent de dépasser l’impression de décalage à laquelle ils sont confrontés.

Quatre femmes se font face dans la salle d’attente du consulat du Cambodge à Paris. Sophea, Sovandara, Mom et Metha ont des âges, des parcours et des rêves différents, mais toutes se posent la question du retour. S’invectivant, se disputant et se consolant, elles partagent, le temps de l’attente d’une formalité au service des visas, leur vision d’un Cambodge concentrant tous les fantasmes positifs ou négatifs des membres de la diaspora. La scène est extraite de la pièce Cambodge, me voici, dont la lecture a été diffusée en août 2010 à Phnom Penh et Kep. La question du retour, Jean-Baptiste Phou, auteur de la pièce, se l’est aussi longtemps posée : « Au début, j’ai passé des entretiens dans le secteur de la banque, dans des ONG…Des employeurs potentiels me disaient : « Tu seras plus efficace qu’un Cambodgien. » J’ai commencé à avoir l’illusion dangereuse que j’avais un rôle à jouer…Je comprends que ça doit être frustrant, pour les Cambodgiens, de voir le tapis rouge se dérouler pour des gens qu’ils considèrent comme des étrangers, qui sont parfois des charlatans et qui ont un complexe de supériorité. » Aujourd’hui, Jean- Baptiste Phou a cessé de se prévaloir de ses diplômes de l’université Dauphine et de l’Ecole supérieure de commerce de Paris. Il envisage plutôt d’ouvrir un théâtre, et a abandonné toute prétention de « participer au renouveau de la culture khmère ». « On ne nous a pas attendus pour ça. Ceux qui reviennent doivent avant tout le faire pour eux, sans se dire qu’ils vont aider le Cambodge. »

Une diaspora qui fait des vagues Dans leur projet, leurs aspirations et leurs parcours, les Khmers de France se suivent mais ne se ressemblent pas. L’histoire de leur retour commence à la fin des années 1980, lorsque le gouvernement de Hun Sen leur lance un appel – peu suivi – et qu’une première génération de Khmers expatriés rejoint les administrations dominées par le PPC. « A l’époque, pour revenir, il fallait le plus souvent être partisan, relève GeaWijers, doctorante néerlandaise sur le sujet (1). La vague du début des années 1990, associée au retour du Roi, bénéficiait d’un a priori assez positif, mais, elle aussi, obligeait les gens à abandonner leur neutralité. Ceux qui ont rejoint le PPC ou le Funcinpec, malgré leurs compétences, se sont retrouvés prisonniers d’un système de patronage qu’ils ne pouvaient pas combattre, même s’ils avaient les ressources pour cela. »

Finalement, cette génération a, dans l’ensemble, déçu les Cambodgiens : « Malheureusement, ce qu’on peut lire sur eux leur donne la réputation de gens qui ne savaient pas grand-chose, mais qui ont quand même obtenu de bonnes places au gouvernement, relève GeaWijers. On dit d’eux qu’ils n’avaient pas de travail en France parce qu’ils étaient incompétents, et cette image a influencé celle de tous les ré-émigrants… Maintenant, ce rejet est moins fort. Les Khmers du Cambodge savent que ce sont les Khmers de l’étranger qui ont aidé à bâtir de nombreux hôpitaux, écoles et pagodes. La troisième vague date des années 2000, lorsque le pays a été perçu à nouveau comme « sûr ». Souvent, ce sont des Khmers de la deuxième génération, bien intégrés en France. » Cette meilleure acceptation des Anikatchuns, Paul Albéza l’a fortement ressentie. Lui qui a quitté le Cambodge en 1975 à l’âge de 2 ans n’a jamais parlé que le khmer à la maison. Mais, lors de son premier retour, à la fin des années 1990, il comprend vite que son intégration ne va pas de soi : « Je me rappelle que la vendeuse de tickets au Musée national a insisté pour me faire payer, comme pour les touristes étrangers…» C’est le même type de détail qui, en mai 2010, le rassure : « A Siem Reap, j’ai constaté que la billetterie ne faisait pas de différence entre les Khmers, seule la nationalité comptait. »

Mais malgré ses treize ans d’expérience dans la gestion de projets et les technologies de l’information, notamment auprès de compagnies pétrolières, le « tapis rouge » ne se déroule pas facilement sous ses pieds : « Ces domaines sont intéressants pour le pays, mais faire des affaires ici n’est pas facile. J’ai déjà pensé à tout laisser tomber et à retourner travailler à Londres, mais je ne veux pas abandonner aussi facilement. » Sony, 43 ans, a aussi entrepris un retour au milieu des années 2000, alors qu’elle avait un emploi à Paris, dans une entreprise multinationale. « Quand j’ai cherché du travail, soit on me disait que j’étais surqualifiée, soit on me proposait un salaire local… Souvent, lorsque les Khmers de France reviennent au Cambodge, ils ont envie d’aider le pays, mais ils se rendent vite compte que les Cambodgiens d’ici n’ont pas besoin de nous. » Finalement, Sony a trouvé un emploi dans l’humanitaire, qui lui donnait « l’impression d’être utile ». Aujourd’hui, elle cherche du travail dans la finance et le contrôle de gestion, tout en se préparant à avoir un salaire peu attractif. Les niveaux de rémunération proposés aux Khmers rapatriés ont souvent l’effet d’une douche froide : « Au début j’ai vraiment déchanté, se rappelle Dominique Dufieux, qui a intégré l’équipe de TSO (Travaux du Sud-ouest) pour le chantier de restauration de la ligne de chemin de fer nationale en décembre 2009, un an après son retour au Cambodge. Travailler pour 1 000 dollars par mois, avec un gamin sur les bras, toujours habiter chez les uns et chez les autres, c’était très éprouvant…»

D’autant que les études supérieures réalisées à l’étranger ne sont pas toujours déterminantes : « Au début, je n’y connaissais rien : je venais de passer un diplôme de logistique. Mais le fait que je sois francocambodgienne les a rassurés. Et puis ici, ce ne sont pas les diplômes qui comptent, il faut être un vrai caméléon. Il m’a fallu être capable de considérer tout le monde et n’importe qui, d’aller négocier avec des généraux à la frontière, des patrons de casino…» Aujourd’hui, Dominique Dufieux a intégré l’entreprise RMA Trading Co et travaille dans le développement agricole. « Les Cambodgiens ont besoin de moi, car ils n’arrivent pas communiquer avec les Blancs, ils sont bloqués », estime-t-elle. « Il y a quand même une certaine méfiance des Khmers du Cambodge envers les Khmers de l’étranger, note Songthoul Fernandez, 53 ans, directeur de l’agence de voyages Kennary Tours. Ils sont très solidaires entre eux par rapport aux Khmers de l’étranger, dont beaucoup ont un complexe de supériorité dû à leurs études et leur expérience. » Lui est au Cambodge depuis 1999, et a aussi le sentiment d’un gâchis : « Il n’y a pas de volonté de la part du gouvernement de faire appel à nos compétences… Le pays revient de loin, les Cambodgiens de l’extérieur veulent que les choses aillent trop vite ; cela induit un décalage. » L’échec d’une génération En politique, le retour des Anikatchuns dans les années 1990 s’est traduit par un échec, estime Songthoul Fernandez : « Cette génération n’était pas prête, elle avait le sentiment de pouvoir modeler le pays à sa façon, et quand ils sont arrivés, ils n’ont pas intégré le facteur sociétal, le fait que la population n’avait pas la même vision qu’eux. »

Pendant le premier gouvernement, la rupture culturelle est nette entre les ministres du Funcinpec, diplômés d’écoles étrangères prestigieuses et aux parcours brillants, et les responsables PPC, souvent restés au Cambodge pendant les années de guerre et d’occupation. « La première vague de retour s’est faite par l’intermédiaire des partis politiques, avec le Funcinpec et le FNLPK de Son Sann, dans la perspective des élections de 1993, note Ros Chantrabot, historien revenu de France en 2000, et aujourd’hui proche du PPC. Ils voulaient diriger le pays, et quand leurs mouvements se sont effondrés, ils ont perdu leur place au Cambodge. Ils voulaient imposer une façon de faire, se comportaient comme des étrangers et n’ont pas réussi à s’intégrer. »

Aujourd’hui, le fossé est moins profond : le jeu des transfuges et ralliements a brouillé les cartes, et même parmi les Khmers de France, le ressentiment envers le PPC semble moins aigu : « Ceux avec lesquels j’ai parlé critiquent souvent la politique de Hun Sen, mais ils sont quand même fiers de leurs enfants ou neveux qui sont rentrés et ont trouvé un poste grâce au PPC », note Gea Wijers. Le personnel politique de l’opposition, pourtant, reste assez fortement composé de Khmers de la diaspora, et ces derniers sont régulièrement mis à contribution par le PSR et le PDH lors des levées de fonds. Yem Ponhearith, député PDH de la circonscription de Prey Veng, fils d’un député républicain sous Lon Nol, est emblématique de ces Khmers de l’étranger revenus au Cambodge faire de la politique : « En France, j’ai appris le fonctionnement de la démocratie, le rôle de l’administration et le concept de politique sociale, indique-t-il. J’ai constaté que la situation au Cambodge était de plus en plus grave, avec les spoliations de terres et l’absence de justice. »

Revenu définitivement en 2007, il a obtenu un siège à l’Assemblée nationale l’année suivante. En 2008, Lon Rith, fils du général Lon Nol, a également tenté un retour au pays en fondant, avec un succès tout relatif, le Parti républicain khmer. Le business a le blues « Ce qui se passe dans la sphère politique est souvent très distinct de ce qui se passe dans la réalité », relativise Gea Wijers. Pour elle, la forte dépendance du Cambodge représente une opportunité pour les Khmers de la diaspora, qui disposent d’un réseau transnational : « C’est l’exemple du Vénérable Yos Hut Khemacaro, qui, grâce à ses connexions, parvient à être influent au Cambodge et en France, et à mener à bien ses projets humanitaires, note-t-elle. Or, la capacité du gouvernement est encore faible. Aujourd’hui, nous sommes dans une véritable république des ONG, où ce sont les associations qui agissent pour faire évoluer le pays. »

Ces ONG peuvent compter sur l’appui financier de la première génération d’émigrés, qui n’envisagent pas de retour à long terme. « Beaucoup de ceux qui sont intégrés en France veulent profiter de la protection sociale de leur pays d’accueil et n’ont pas envie de revenir. Pour aider, ils préfèrent envoyer de l’argent et du matériel, par exemple. » Ceux qui reviennent pour s’enrichir, en général, vont au devant de grosses déceptions : « Pour eux, il n’y a pas encore la quantité et la qualité des produits nécessaires à des activités d’import-export au Cambodge. Ils se retrouvent à acheter ou vendre des produits thaïlandais, et sont confrontés aux problèmes locaux de corruption. » Leur retour, s’il n’est pas fructueux, n’est même pas forcément souhaitable pour le pays : « Les jeunes Cambodgiens ont l’impression que les jeunes de l’étranger ont plus de facilités à trouver du travail, ce qui les incite à vouloir, eux aussi, étudier à l’étranger. On assiste ainsi à la fois à un brain gain et à un brain drain… »

Dans le milieu des affaires, la différence culturelle est souvent vécue comme un obstacle au retour : « Il est difficile d’ouvrir un commerce avec peu d’argent, déplore Ros Chantrabot. Les Khmers de l’étranger se découragent souvent lorsqu’ils constatent qu’ils vont devoir verser des dessous-de-table…» Pour autant, selon lui, les Anikatchuns représentent un potentiel économique inexploité : « Si le gouvernement parvient à attirer les retraités, cela pourrait faciliter les entrées de devises. Les Khmers de l’étranger viendraient dépenser leur argent ici et avec un meilleur niveau de vie qu’en France ou aux Etats-Unis. » Des héros très discrets

Quant à l’idée de se réenraciner au Cambodge, elle reste le plus souvent une illusion : « Les Khmers de la diaspora peuvent se rapatrier, se réconcilier avec le pays, mais presque jamais se réintégrer comme avant leur départ. Au final, ils disposent de moyens importants, mais ont le sentiment de ne pas pouvoir les mettre complètement au service de leur pays, estime Gea Wijers. Ce sont comme des super-héros venus d’une autre planète, qui doivent souvent cacher leur pouvoir ou leur savoir pour se protéger. Ils n’ont pas toute la liberté pour faire des choses hors du commun des traditions et des coutumes du Cambodge, et ne peuvent exploiter leurs connaissances franco-khmères qu’en de rares circonstances. »

J.B.


(1) Auteur d’une thèse de doctorat en cours : Naviguer sur une rivière tout en respectant ses méandres. Étude comparative des activités des ré-émigrants cambodgiens en matière d’entreprenariat institutionnel.

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