Les deux éléphants marchent lentement vers l’arène. Sur chacun d’eux se trouve un jeune combattant de bokator. Ils vont s’affronter dans un instant devant un public nombreux. Nous sommes au Kraal (enclos) des éléphants d’Angkor Village, en plein coeur du complexe d’Angkor, à deux pas du Phnom Bakeng. C’est cet endroit magique, tout de bois et de terre cuite, que les organisateurs ont choisi pour ce tout premier challenge international de bokator, qui s’est déroulé cet été. Le bokator, « la danse du lion », est le plus vieil art martial cambodgien. L’histoire raconte qu’il pourrait dater de plus de deux mille ans, mais les seules traces de son existence remontent en fait à l’époque angkorienne. On retrouve ainsi sur les bas-reliefs de certains temples des représentations de combattants sculptés dans des postures de bokator. Cet art est également l’un des plus violents. S’il ressemble par certains aspects à la boxe khmère (Kun Khmer), il permet également des clés et étranglements debout ou au sol. En tout, pas moins de dix mille prises sont utilisées. Poings, coudes, genoux, pieds, techniques de lutte, maniement du sabre, du bâton, et même du krama traditionnel –inoffensive pièce de tissu qui peut devenir une arme meurtrière si on y cache un caillou –, cet art martial est le plus complet de tous. Il demande, en outre, une exceptionnelle force physique. Les trois rounds ne durent peutêtre que trois minutes chacun, mais, souvent, quelques secondes de combats suffisent pour mettre un adversaire K.O. La violence des combats est toutefois rythmée par la danse qu’effectuent perpétuellement les deux boxeurs, comme deux tigres qui s’observent au son de la musique traditionnelle. Sam Kimsean est fier d'avoir vu la première rencontre internationale se dérouler à Angkor. Le grand maître du Bokator – il est « krama » d’or, l’équivalent des ceintures – a fondé, en 2004, à Phnom Penh, la Fédération de bokator, qui compte déjà de nombreux adeptes. « Cet art a été inventé par les guerriers pour défendre leur sol. Il était alors enseigné aux soldats, mais il a bien failli disparaître sous les Khmers rouges qui l’avaient interdit », explique ce survivant du régime renversé en 1999.
Des adeptes en France
Au niveau mondial, le bokator gagne en popularité et est déjà pratiqué au Canada et aux Etats- Unis. « Les Français l’ont découvert en mars de cette année lors de sa présentation officielle à la nuit des arts martiaux de Bercy, explique Philippe Sébire, entraîneur de boxe thaïe à Andresy, dans la région parisienne. Les amateurs de combat au corps à corps ont tout de suite été séduits par cet art et les demandes de renseignement ont afflué. » Marié à une Cambodgienne, ce véritable ambassadeur du bokator estime qu'en France « la mode actuellement est aux combats plus rapides et violents.« La danse du lion » correspond parfaitement à cette tendance. Les passionnés voient cet art martial comme un aboutissement. » Philippe Sébire, son épouse cambodgienne et ses amis ont aidé la Fédération cambodgienne de bokator à organiser ce tournoi international dans l’ancienne capitale de l’empire khmer. Journalistes et photographes ont fait le déplacement depuis Paris.
Mieux entraînés et plus habitués aux tournois, les Français se sont largement imposés face aux Cambodgiens, moins endurants malgré leur plus grande pratique et une meilleure technique. Il faut dire que la délégation française comptait dans ses rangs plusieurs pointures comme Célestin Mendes, champion de l’Open France de Kun Khmer 2010 ; Derek Bidaut, seulement 23 ans et déjà ceinture noire de kung-fu, adepte de kun khmer et de boxe thaïe et pratiquant de manière assidue le bokator depuis près de deux ans ; Benjamin Sébire, professeur de bokator qui pratique de nombreux arts martiaux depuis son plus jeune âge ; ou encore Jordan Gomez, 19 ans, champion de Provence- Alpes-Côtes d'Azur.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car les combattants se retrouveront en mars prochain à Bercy, lors de la prochaine nuit des arts martiaux. « Ce genre de championnat est très important pour l’avenir de cet art, insiste le maître Sam Kimsean. Le bokator est ma vie, mon sang, ma culture et celle de mes ancêtres. Nous devons nous battre pour que notre culture renaisse et s’épanouisse. Ce n’est qu’en s’ouvrant au monde que le bokator survivra. »
En attendant, Philippe Sébire et ses amis ont créé le Bokator Fight Club dans la cité balnéaire de Kep. Borin, le champion cambodgien de bokator, ancien disciple du grand maître Sam Kimsean, est le professeur de ce centre de formation où les pratiquants de bokator du monde entier pourront venir découvrir cet art ou passer leur « krama noir » lors de stages, comme cela se fait en Thaïlande depuis des décennies pour les pratiquants étrangers de boxe thaïe.
FRÉDÉRIC AMAT
(Photos Emmanuel Clais)













