Pourquoi un petit caporal n’irait-il pas en vérifier l’adage ? On n’ose imaginer la détresse d’une mère dont le pilote de fils serait parti mourir pour Benghazi... Dans l’air du temps flotte aussi l’islam, comme un parfum si entêtant qu’il en devient nauséabond. Dans ce tourbillon de lieux communs – la laïcité c’est bien, l’intégrisme c’est mal – les mauvais esprits ne sont plus seuls à croire qu’on cherche à flatter les bas instincts du populo déboussolé par la crise et la mal-vie. Derrière les débats de fausses bonnes idées, la Bécassine de la Trinitésur- Mer se tient en embuscade. Voilà la France. Ah, comme on aimerait respirer autre chose !
Un besoin de se laver les idées émerge soudain comme une urgence. Et si j’allais faire un tour au marché dimanche ? Aussitôt dit, aussitôt fait, je décidai d’aller au marché de la place des Fêtes faire provision de fruits et légumes frais. Marchant en direction de la place, j’accomplis un slalom serré entre les déjections canines propres à tout bon trottoir parisien, et dont ma rue, hélas, n’est pas épargnée par les chiens du quartier.
Toujours est-il que, sans avoir subi trop de dégâts à mes semelles, le marché m’apparut enfin. Salivant à la perspective de ses agrumes et légumineuses gorgés de vitamine C, je me jetai dans une allée. C’est alors que le restant de torpeur dans laquelle je baignais encore s’évanouit. Cueilli à froid par un méchant coup d’épaule, je fus plongé dans une bousculade monstre agrémentée de cris et de grognements. On eût dit que tout ce petit peuple n’avait d’autre ambition que de se marcher dessus, chacun souffrant d’un autisme bien parisien donnant l’impression d’être seul au monde. Les altercations, brèves mais intenses, se multipliaient et, dans un flash, je fus pris d’une réelle admiration pour les créateurs d’Astérix, qui ont si justement résumé les traits de caractère de nos compatriotes. À tout moment, je m’attendais à voir surgir un grand balèze armé d’un poisson avarié pour claquer le beignet du poissonnier. On sentait qu’une étincelle pouvait mettre le feu, non à la plaine chère au Président Mao, mais à la place des Fêtes tout entière. Reprenant mes esprits, j’aperçus l’étal d’un maraîcher bien fourni. Je me mis alors à tâter la marchandise pour choisir la frisée qui aurait l’honneur de clore le déjeuner en compagnie de lardons et de petits croûtons. Le marchand, excédé par mon examen, tonitrua alors à mes oreilles un « à ce prix-là, on choisit pas, mon gars ! ». À coté, un uppercut de champion des lourds ressemblerait à une caresse. Jetant l’éponge, je lâchai à regret ma salade pour mettre piteusement le cap sur le home sweet home que je n’aurais jamais dû quitter.
En voyage, je ne manque jamais l’occasion d’aller faire un tour au marché, on y sent l’âme d’un pays et l’humeur de ses habitants. Mais je n’ai jamais senti une ambiance pareille à celle de ce matin-là. Même au Shouk Ha Carmel, à Tel Aviv, où les invectives entre juifs et arabes auraient toutes les raisons d’être sanglantes. Sur le chemin du retour, perdu dans mes pensées, il me revint en mémoire l’étrange impression ressentie dans les marchés d’Asie. On y piétine certes, au milieu d’une foule dense, mais on ne se marche pas dessus ; si l’on y parle fort, on ne s’y engueule pas. On ne prend pas plus de coups que cela et on n’a donc aucune raison d’en donner. Il y règne une grande activité ; chef-d’oeuvre de paradoxe, on s’agite calmement, dans une sorte de sereine frénésie. Au final, il est bien rare de repartir les mains vides. Ah, les Asiatiques, ce n’est pas nouveau, sont de biens habiles commerçants.
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Gavroche
09/05/2011
France
/ Chronique
« Au marché, on y sent l'âme d'un pays et l'humeur de ses habitants »
Le cahier des charges d’une chronique de la France lointaine, à destination des expatriés de l’Asie mystérieuse, implique de rendre palpable là-bas l’air qu’on respire ici. Ces temps-ci pourtant, foin de bol d’air printanier. Place aux bruits de bottes, la France ayant décidé de porter la bonne parole des armes aux étrangers et de déposer les rois nègres. La victoire est au bout du fusil, c’est un grand timonier qui l’a dit.
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