François Doré | Gavroche | 02/10/2017
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Le jour où le Siam faillit perdre son indépendance

Si le 14 juillet est pour la France la date de sa Fête Nationale, pour la Thaïlande et encore aujourd’hui, le 13 juillet reste le jour de l’opprobre, le « siamensis dies irae », le jour de colère de toute une nation. Une colère dirigée contre la France... Ces événements, connus sous le nom de « l’incident de Paknam », ont été surtout racontés par des auteurs anglo- saxons. Il était nécessaire d’en présenter le déroulement à un public francophone, en respectant la réalité des faits, notamment en s’appuyant sur les récits des deux officiers français, le capitaine de frégate Bory et le lieutenant de vaisseau Dartige du Fournet, seuls témoins véritables de cette journée tragique du 13 juillet 1893...


Pris en tenaille entre les empires coloniaux britannique et français, le Siam fait face au XIXème siècle à des revendications territoriales des deux puissances européennes. La France, notamment, veut récupérer la vaste zone des provinces situées sur la rive gauche du Mékong, peuplées de populations d’origines lao et khmère. Une série d’incidents, dont les empiètements des troupes siamoises tout le long de la cordillère annamitique et le massacre dans des conditions mystérieuses de l’administrateur français Grosgurin et de son escorte, va précipiter les choses au début de 1893.

« Trop, c’est trop ! », pour l’amiral français Humann, commandant en chef de la division navale d’Extrême-Orient. Il décide, sur la demande du résident Auguste Pavie, de mettre en place une démonstration de force au cœur même de la capitale siamoise, en envoyant deux de ses navires, l’Inconstant et la Comète, rejoindre le stationnaire Lutin, ancré devant la Légation de Bangkok à l’occasion de la Fête Nationale.

Il pleut en cette fin d’après-midi du 13 juillet 1893 au large de la barre de l’embouchure de la Ménam. Le ciel est sombre, le vent souffle. Attendant que la marée soit suffisamment haute pour pouvoir passer le redoutable obstacle que constitue ce mur de boue qui forme la barre, trois navires français attendent : l’aviso de première classe Inconstant, dont l’équipage de 116 hommes est commandé par le capitaine de frégate Victor Bory ; la canonnière Comète, 80 hommes, placée sous les ordres du lieutenant de vaisseau Louis Dartige du Fournet; et enfin le Jean-Baptiste Say, petit vapeur des Messageries Fluviales, régulier de la ligne Saïgon-Chantaburi-Bangkok, commandé par le capitaine Gicquel, habitué du Chao Phaya, et réquisitionné par les deux navires de guerre au cas où un pilote ne serait pas disponible pour franchir la barre. 

L’armement des navires français n’a rien de formidable : huit pièces de moyen calibre et sept canons revolvers Hotchkiss de 37 mm. L’heure est grave car les deux navires ont reçu l’ordre de l’amiral Humann de rejoindre sans tarder le Lutin devant la Légation. En fin de journée, un seul pilote siamois se présente. Il monte à bord du Jean-Baptiste Say. Le capitaine Gicquel passe alors à bord de l’Inconstant

Un aviso à roue siamois, l’Akaret, est mouillé près de la barre. Un canot s’en détache et conduit à bord de l’Inconstant le commandant Vill, maître de port allemand au service du Siam dont la mission est de demander au commandant Bory de ne pas passer la barre. Il est fraîchement accueilli par le Français à qui il refuse de communiquer l’heure et la hauteur de la marée. 

Arrive également un officier du Lutin, M. de Longeville, avec le courrier, mais aucune instruction précise de la part de la Légation. « L’heure presse ; la marée n’at- tend pas ; les traités nous autorisent à remonter jusqu’à Paknam ; M. le capitaine de frégate Bory ordonne de faire route... » 

Il est 18 heures. En tête le Jean-Baptiste Say, suivi de l’Inconstant, franchit la barre. La Comète ferme la marche. Le soleil couchant baigne l’estuaire de ses derniers feux, la petite flotille avance entre les pêcheries et la bouée noire, quand soudain, à 18h30, une détonation sourde retentit, suivie de plusieurs autres : le fort de la pointe ouest vient d’ouvrir le feu ! 




Sept canons

Les souverains siamois Rama II et Rama III craignaient déjà dès la première moitié du XIXe siècle l’expansionnisme des Vietnamiens et des Cambodgiens. Aussi firent-ils construire six places fortes militaires le long du fleuve Chao Phaya pour défendre la capitale Bangkok contre un éventuel envahisseur venu par la mer. 

Ces forts furent rapidement laissés sans entretien et périclitèrent. Elisée Reclus, dans sa géographie de 1883, signale « les forteresses et leurs batteries rasantes qui commandent le passage des navires. Jadis, les Hollandais, maîtres de l’embouchure, y avaient aussi construit des fortifications. On en voit quelques restes, désignés par les marins anglais sous le nom de « Dutch Folly »...

C’est le roi Rama V (Chulalongkorn) qui, inquiet de voir les démonstrations de force des puissances coloniales dans la région, décida de remettre en état cette ligne de défense du sud de la capitale du royaume. Deux forts furent reconstruits : celui de Phra Chulachomklao à la pointe ouest de l’embouchure, et le fort de la petite île appelée Phi Seua Samout, un peu plus haut en remontant le fleuve, le long de la rive droite, en face de la ville de Samut Prakan où se trouvait la douane.

En 1893, le roi fit équiper ces deux forts d’un armement redoutable acheté en Angleterre: des canons Armstrong de calibre 21 dont le chargement se fait par la culasse et qui ont la particularité d’être installés au fond d’un puits de maçonnerie. Canons à éclipse, ils sont montés sur un système de levier métallique : le canon sort de son puits pour tirer, puis y redescend pour y être rechargé à l’abri d’un tir de contre-batterie. 

Des canons qui pour les Thaïlandais sont pareils « au tigre qui se tapit avant de se jeter sur sa proie ». Encore visibles aujourd’hui, les sept canons au fort du sud et les trois canons au fort de l’île portent la date de fabrication de1886.

Par une étonnante coïncidence, Dartige du Fournet raconte comment trois mois plus tôt, le 11 avril, à bord de la Comète mouillée à Paknam, il a été le témoin de l’inspection par le roi Chulalongkorn des défenses de l’estuaire. Le souverain avait payé 800 000 ticaux de sa propre cassette, aussi était-il curieux de voir l’installation des gros canons anglais : « Le Roi profite de son passage à Paknam pour inspecter les défenses de la rivière. On le voit nettement à la longue-vue pendant qu’il visite le fort de l’îlot. Il est à pied, au milieu d’un groupe de soldats formant un cercle à distance respectueuse, suivi d’un porte-parasol qui l’abrite du soleil. Au moment où Sa Majesté rejoint son canot, les Armstrongs s’allument et tirent vingt-et- un coups. A chaque détonation, la Comète vibre sourdement, tant la secousse est forte et part de près... » Dartige ne savait pas à ce moment là que, trois mois plus tard, la prochaine rencontre de son navire avec ce fort se passerait beaucoup moins pacifiquement.



Ce même 11 avril, le roi inaugure la première ligne de chemin de fer du royaume qui relie Bangkok à Paknam. Selon Dartige, l’inauguration ne se passa pas très bien : « Au départ, Sa Majesté est tombée en voulant gravir le marche-pied de son wagon- salon et pendant le trajet, la machine a écrasé plusieurs buffles qu’attiraient sans doute un spectacle si nouveau... ».

Le futur amiral Dartige reste impressionné par la qualité des matériels qu’il aperçoit lors de son escale à Paknam : le croiseur Maha-Chakri qui porte le guidon de chef de division semble redoutable ; à la fois luxueux yacht royal, il est aussi bâtiment de guerre, équipé de pas moins de vingt canons. « Près de lui, la Comète paraît singulièrement petite, laide et démodée. Et puis il y a aussi le Makut-Rajakhuma, un aviso moderne construit à Hong Kong. Il est évident que la cour de Bangkok s’arme... ». 

Le roi a choisi de s’entourer de spécialistes venus d’Europe pour aider son pays à entrer dans un monde moderne. Le développement de la Marine royale a été confié au savoir-faire des Danois et Allemands.

Le 13 juillet 1893, plusieurs officiers européens se trouvent ce jour-là dans l’estuaire du Chao Phaya : Dartige fait un inventaire précis des navires siamois en présence : la canonnière Han Hak Sakru, commandée par un Danois, M. Smeigloff ; la canonnière moderne en acier Monkut Rajakumar, commandée par un autre Danois, M. Guldberg ; la canonnière Coronation, commandée par M. Christmas de la marine danoise ; et encore deux autres canonnières, le Nirben et le Maïda. Enfin, trois chaloupes armées : Ko Si Chang, Gladys et Fylla. 

Le redoutable fort du sud armé de ses sept pièces est également commandé par le Danois Carl Von Holck. Mais le problème de l’organisation de défense de l’estuaire n’est pas tant la qualité du matériel de guerre, qui semble excellente, que les qualifications de ceux destinés à la servir : les artilleurs n’ont encore jamais eu l’occasion d’utiliser leurs pièces. 

Les matelots sont de braves paysans que l’on a arrachés à leur rizière, souvent des Cambodgiens et qui, pendant le combat, menaceront de se retourner contre leurs officiers. Officiers qui bien souvent ne parlent pas le siamois et possèdent le statut ambigu de mercenaires étrangers. Seul le commodore Richelieu, commandant en chef de la Marine Royale, a reçu le titre de « Phraya Cholayuth Yothin ». Au total donc, une force siamoise qui peut compter près de deux mille hommes, tandis que les Français ne sont que 196 marins.




L’assaut

Dartige du Fournet décrit l’ouverture des hostilités et le combat qui s’ensuit : « En quelques secondes, les projectiles sifflent à nos oreilles ; nous sommes dans un guet-apens ! Branle-bas de combat ! Les bastingages mobiles tombent, démasquant l’artillerie et comme aux jours de fête, le pavillon français flotte en haut de chaque mât. Nous attendons que l’Inconstant commence sa manoeuvre. Le fort du sud Phra-Chula se couvre d’éclairs et de fumée ; son tir est bien ajusté ; les pièces à éclipse n’apparaissent qu’au moment de faire feu, puis redescendent immédiatement dans leurs puits de maçonnerie. Tirer de plein fouet contre elles semble inutile, aussi avons- nous chargé nos canons d’obus à mitraille dont les gerbes d’éclats sont seules efficaces pour démonter les servants ou désorganiser les mécanismes... Nous continuons notre route, toujours muets. Les gros obus labourent la mer autour de nous, ricochent avec un son mat...

Soudain le Jean-Baptiste Say vient sur bâbord. Il vient de recevoir un boulet et il doit aller s’échouer sur la rive gauche. Quelques instants après, un obus éclate à bord de l’Inconstant. Son maître charpentier est tué sur le coup. Le commandant Bory gouverne droit au milieu de l’estuaire et ouvre le feu. Il est 18h43, le lutte est engagée... nous ne pouvions la refuser. »

La largeur de l’estuaire, d’au moins 600 à 800 mètres à cet endroit, a été obstruée par les Siamois par toute une panoplie d’obstacles, de vieilles jonques coulées, de pieux fichés dans la vase et reliés par des chaînes, qui ne laissent qu‘un étroit chenal libre de 80 mètres. 

Les deux navires, « chargeant l’obstacle comme des taureaux », s’engouffrent dans la brèche, les navires siamois disposés de chaque côté du chenal tirent de toutes leurs armes ; et obstacle ultime, les Danois ont installé une ligne de torpilles que l’ingénieur Westenholz, directeur des tramways électriques de Bangkok, devait faire sauter au passage des navires français. 

« Les coques blanches disparaîssent dans la fumée, les hunes jettent des flammes, les navires traversent un nuage chargé de lueurs rouges que dominent fièrement les mâts pavoisés des pavillons tricolores, le tout au milieu du crépitement des mitrailleuses et le fracas de la canonnade et des explosions... » Chez les Siamois, c’est l’affolement. Les Européens au service du Siam font de leur mieux, mais les auxiliaires siamois n’ont pas suivi leurs efforts. 

Les officiers danois et allemands doivent souvent pointer eux-mêmes les pièces et prêter main-forte aux hommes chargés de gouverner les navires. Dartige reconnaît « qu’il faut rendre hommage à leur courage ».


Le canon Armstrong dans son puits de maçonnerie. Il n'apparaît qu'au moment de faire feu. Sa portée : 8 km.

Et puis brusquement tout se calme, les bateaux sont passés ; il est 19 heures. L’Inconstant allume ses feux dans l’obscurité qui vient de s‘installer et les deux navires font route à toute vitesse vers Bangkok. Le combat n’a duré qu’une demi-heure. Certains depuis Bangkok ont entendu les explosions dans la direction du sud-ouest, mais Auguste Pavie, à la Légation, n’a rien entendu. 

Aussi est-il surpris, « au milieu de la nuit obscure, depuis l’appontement au bord du fleuve, d’entendre brusquement tomber dans le fleuve boueux, l’ancre d’un navire, puis une autre encore ! C’était l’Inconstant, c’était la Comète ! »

Après une telle épreuve de force, le plus surprenant est certainement de voir les deux adversaires se réconcilier, au moins en apparence, dès le lendemain. Le 14 juillet est le jour de la Fête nationale française. La flotille française, dès le matin, hisse le grand pavois. Obéissant aux règles de courtoisie traditionnelle, les navires étrangers ont imité la manoeuvre. 

Le roi reçoit Auguste Pavie et les commandants des navires en audience au Palais, conclut que toute cette affaire n’est due qu’à un simple malentendu et donne l’ordre aux navires rescapés de sa marine de pavoiser en l’honneur de cette journée. Malentendu ! Malentendu ? Pour beaucoup, le malentendu a été tragique. 

A l’heure des bilans, le Bangkok Times du lendemain publiera les chiffres des pertes siamoises, selon Dartige sérieusement minorées : à bord des différents navires, cinq ou six morts et vingt-huit blessés. Dans les forts, trois morts et une quinzaine de blessés. Officiellement, la marine siamoise annoncera huit morts et quarante blessés. La liste de ces marins, morts pour leur pays, reste encore aujourd’hui introuvable.

Du côté français, le bilan est moindre mais tout aussi tragique : à bord de l’Inconstant, le deuxième maître charpentier François Guégen a été tué d’un éclat d’obus au début de l’action. Selon le commandant Bory, trois autres marins ont été blessés : le fourrier Falhun, le matelot de pont Jan et le gabier Le Gall. 

A bord de la Comète, les canonniers François Allongue et François Jaouen ont été tués d’une balle dans la tête suite à un feu de salve venu du pont d’un grand navire à voile siamois proche, sans doute le Thoon-Kranoun. Ils sont morts sur le coup ; seul l’un a pu murmurer « Mon dieu ! Mon dieu ! » avant d’expirer.


Le canon numéro 3, toujours visible aujourd'hui dans l'île de Phi Seua Samout


Hommages solennels

A bord des deux navires, les corps des trois marins sont placés dans des cercueils fabriqués à la hâte. Ils sont débarqués dans la nuit sur le ponton de la Légation. 

Auguste Pavie les accueille et raconte : « Un cruel devoir nous occupe alors : il faut que l’on procède à l’inhumation des marins français vaillamment tombés pendant l’agression. On ne peut songer à l’enterrement dans le cimetière, loin du consulat (situé à l’époque sur Silom Road, ndlr). J’ai offert l’endroit qui paraît le mieux, sur le terrain même de la Légation. Au fond du jardin, une énorme touffe de bambous pleureurs, plus que centenaires, deviendra l’ombrage des tombes qu’on creuse... Les préparatifs du convoi funèbre se sont achevés. Les bières, rangées sur l’appontement sont portées, couvertes de trois pavillons, au lieu du repos, à deux heures du matin. Nous les conduisons en petit cortège, en nous promettant d’aller dire plus tard à nos morts le dernier salut, l’adieu solennel que leur fin glorieuse leur a méritée. »

C’est quelques jours plus tard, le 17 juillet, que seront rendus les hommages solennels aux trois marins. Dartige du Fournet en a livré le compte-rendu : « Les états-majors au grand complet, les équipages, la colonie française toute entière, viennent assister à une grand-messe célébrée à l’église catholique (l’Assomption, tout près de la Légation, ndlr) pour le repos de l’âme des trois braves que nous avons perdus. Après la cérémonie, le cortège a pris la route des tramways (New Road, ou Charoengkrung actuelle, ndlr), au milieu d’une double haie de policiers. Au bout de quelques minutes, un léger détour (la rue de Brest, ndlr) nous a conduits au jardin de la Légation de France, près des tombes où reposent nos glorieux morts et que le clergé venait bénir. »

D’après les récits de quelques voyageurs qui ont visité peu après ces événements la Légation française de Bangkok, il semble que les tombes avaient été creusées sur un des côtés du grand espace libre qui se trouvait devant les bâtiments de la Légation, où sont situés aujourd’hui les services consulaires, et non pas dans le jardin de la Résidence qui donne sur le fleuve. 

Dartige poursuit : « Les trois croix ont été placées côte à côte, portant le nom, le grade, l’âge de nos compagnons d’armes, tombés au champ d’honneur, dignes fils de cette Patrie pour laquelle ils ont donné leur sang. Malade, exempt de service, Allongue avait voulu monter à son poste, et c’est là qu’il est tombé. Jaouen était le meilleur homme du bord ; aussi doux, aussi discipliné que brave, soutien de sa famille, il cachait les plus fières et les plus touchantes vertus. Nos yeux étaient humides tandis que nous défilions en silence devant ces fosses fraîchement creusées. Autour de nous, sous le soleil grandissant, tout respirait la vie ; les beaux feuillages des bambous, encore brillants de la rosée de la nuit ; un oiseau gazouillait éperdument... Et cette joie contrastait cruellement avec nos pensées, avec l’image, qui nous hantait, de femmes agenouillées, pleurant leurs fils au fond d’une église bretonne...»

Le département des Affaires Etrangères étudia le projet d’un grandiose mausolée de pierre qui devait recouvrir une crypte qui conserverait les cercueils des trois marins. Peut-être heureusement, ce monument ne vit jamais le jour. Les tombes restèrent sous leurs bosquets de bambou, un peu oubliées. 

Nous savons, par les lettres de Raphaël Réau à sa famille alors qu’il était jeune chancelier au consulat de Bangkok, que les trois tombes étaient toujours là à la fin de l’année 1898. Mais nous ne savons pas à quelle date les trois dépouilles ont été exhumées et ont pu enfin retrouver la terre française. Il semble que malheureusement, les trois communes françaises n’aient pas gardé la trace du retour de leurs enfants, morts si loin de leur Patrie.

Ce fut aux diplomates de prendre la suite de l’aventure guerrière. Les canons braqués sur le Palais Royal et un appel à la raison de tout son entourage convainquirent le roi Chulalongkorn d’entamer de nouvelles négociations. Il avait compris que l’usage de la force ne serait pas à son avantage, quoiqu’en pensaient certains de ses conseillers européens. 

Mais la plus grande leçon à tirer des événements de cette journée fut l’énorme surprise de devoir constater l’état de faiblesse du royaume de Siam. Ce pays que l’on imaginait riche et puissant, capable de tenir tête aux deux grands empires coloniaux voisins, l’Indochine française et l’Empire des Indes britannique, avait été mis à genoux par deux petits navires de guerre à la coque en bois. 

Si les bateaux avaient tiré, la population chinoise de Bangkok se serait révoltée contre le Palais, l’armée affaiblie se serait rendue et le Siam, si la France l’avait voulu, devenait un nouveau protectorat au sein d‘une Indochine française élargie. C’est ce certain 13 juillet 1893 que le Siam faillit perdre sa liberté!

Auguste Pavie deviendra la personnalité française la plus detestée des Thaïlandais, le lieutenant de vaisseau Dartige du Fournet deviendra amiral, le Commodore danois Richelieu, malgré sa bien piètre prestation navale, deviendra le concessionnaire de la première ligne de chemin de fer de Thaïlande, de Paknam à Bangkok, et ce pendant 50 ans, et la vaillante petite Comète finira ses jours comme yacht privé du roi Sisowath du Cambodge, mais en conservant son emblème peint sur le pont, « une comète traversant le corps d’un éléphant blanc ». 

Quant aux trois marins oubliés, ils devraient être prochainement honorés par un monument dressé dans la cour de l’ambassade de France à l’initiative du Souvenir Français en Thaïlande.  


La Comète, le Lutin et l'Inconstant devant la Légation française.

François Doré

Illustrations : collection Librairie du Siam et des Colonies

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