En 1898, année où la France occupa le territoire de Kouang- Tchéou-Wan, Fort Bayard n’existait pas. Ce n’était qu’un petit port de pêche de la Mer de Chine, isolé dans une bande de terre, large d’une quinzaine de kilomètres, étalée sur le pourtour d’une vaste baie prolongeant l’estuaire de la rivière Matché où de petites îles étaient disséminées. Cette bande de terre avec les îles, soit 850 kilomètres carrés, constituaient le territoire de Kouang–Tchéou-Wan, dont le port de pêche était le seul bourg important. Il deviendra le centre administratif du territoire et portera le nom de Fort-Bayard.
Un coin stratégique
Situé sur la côte méridionale du Guangdong (maintenant du Guangxi, du fait du déplacement administratif de la frontière), face à l’île de Hainan, Kouang-Tchéou- Wan intéressait particulièrement la France, car étant proche du Viêt Nam, il constituait un excellent avant-poste pour assurer la défense du Tonkin que convoitaient les Chinois. Et il permettait de surveiller les trafics illicites auxquels s’adonnaient, par mer, Chinois et Viêtnamiens. Sans trop de difficultés, le Céleste empire loua le territoire à la France pour 99 ans ; le territoire passa sous l’autorité du gouverneur général de l’Indochine et le port de pêche fut aménagé en base navale. En 1911, quand René Vanlande, alors simple pioupiou dans l’infanterie coloniale s’y rendit à bord du Sikiang, la France n’avait encore rien entrepris d’important. Par contre, 14 ans plus tard, en 1925, quand il y revint à bord du Tonkin, avec cinq ficelles au képi et la vareuse couverte de médailles gagnées durant la grande guerre, Fort Bayard était un port de guerre avec phares, sémaphores et une puissante armada de canonnières mouillant dans ses eaux. Braquant ses jumelles du haut de la passerelle du Tonkin, le brave Vanlande ne reconnut plus rien de la bourgade qu’il avait connue au temps de sa jeunesse. Des quartiers nouveaux avaient surgi. La banque d’Indochine s’était installée, une église, un hôpital, des écoles, un cinéma étaient apparus, et une station de TSF reliée à la Croix d’Hins, près de Bordeaux, permettait de recevoir nouvelles et musiques du monde entier. Des travaux de terrassement avaient été entrepris : les arroyos étaient assainis et les marécages asséchés ; les chemins autrefois boueux avaient fait place à des rues goudronnées, éclairées la nuit au courant électrique où circulaient bus et grosses voitures. Seules les petites îles aux longues plages de sable fin, disséminées dans la baie étaient restées inchangées. Elles le sont d’ailleurs encore. À Fort Bayard, la vie était alors celle qu’on menait à Hanoi ou Saigon, une vie sans entraves, au programme immuable : tennis, piscine, apéritif aux heures tièdes du soir, dîner sous les pergolas, bal chez le résident supérieur, cinéma ou théâtre lorsqu’une troupe faisait le déplacement.
Tout autour de l’opium
Mais cela n’a pas duré, car la Chine était alors sens dessusdessous, en butte à de graves troubles. En 1925, alors que le territoire était à peu près calme, tout autour régnait l’anarchie la plus totale. Sur mer les marins subissaient la dure loi des écumeurs de mer, si nombreux à l’époque que Kouang-Tchéou- Wan était surnommée la baie des pirates. Et, dans les campagnes, les seigneurs de la guerre, qui n’étaient que des brigands aux titres militaires usurpés, semaient la terreur chez les paysans. En constante rivalité, pirates et seigneurs de la guerre se livraient une guerre sans merci pour s’assurer le pouvoir, mais surtout le contrôle du marché très rémunérateur de l’opium. Il y a une dizaine d’années, étant à Beihai, une concession internationale, autrefois appelée Pakhoi, proche de Fort-Bayard, j’ai fait la connaissance d’une ancienne pirate qui dans sa jeunesse faisait le trafic de l’opium entre Haiphong (Viêt Nam) et la baie de Kouang- Tchéou-Wan. Malgré son grand âge, elle n’avait rien oublié des ruses mises en oeuvre pour échapper aux canonnières. « Quand l’une était en vue, on hissait la grande voile et la jonque filait vers la baie d’Along, repaire des pirates de la région, et les caisses d’opium étaient mises à l’abri dans des caches rocheuses inaccessibles », raconte-t-elle, la chique à la bouche, les dents rouges de bétel.
Départ précipité
Mais tout a une fin. Comme aucune frontière naturelle ne protègeait Kouang-Tchéou-Wan, l’anarchie gagna Fort-Bayard. La France dut admettre que les projets ambitieux envisagés pour Fort-Bayard étaient voués à l’échec, du fait des troubles qui survenaient à tout moment. Et puis, les croiseurs dont les dimensions avaient doublé depuis 1900 ne pouvaient plus gagner le port, à cause de la faible profondeur de la baie. Enfin, notre querelle avec Pékin au sujet du Tonkin n’avait pas rebondi et, par conséquent, Fort-Bayard s’avérait inutile. Malgré tout, l’Administraion française continua à gérer le territoire jusqu’à ce qu’elle se décide, en 1943, à le rendre à la Chine. Fort-Bayard redevint Zhanjiang, puis il y eut l’occupation japonaise suivie par l’ère maoïste. Pendant tout ce temps, le territoire resta comme les Français l’avaient laissé. Ce n’est que l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping qui donna un coup d’accélérateur au développement économique du pays, lorsque Zhanjiang s’est engagé dans la voie de la modernisation. Mais une modernisation pleine de charme et de rigueur. À croire que les cervelles chinoises du cru étaient imprégnées d’esprit cartésien. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le constater : peu de grandes tours, alors que des petites « New York » poussent comme des champignons dans tout le pays ; rues et avenues larges et fleuries ; front de mer longé par une « Promenade des Anglais » avec pelouse boisée de cocotiers ; nombreux parcs et jardins et, chose rare en Chine, des terrasses de café, modèle Quartier Latin, où la jeunesse étudiante se presse pour y refaire le monde. Mais j’ai surtout noté l’absence ou plutôt la rareté des affreux HLM aux murs couverts de carreaux blancs en faïence, et aux fenêtres aux vitres bleutées, verdâtres ou jaune pisseux, tristes à en mourir, qui envahissent toutes les villes chinoises. Le fait mérite d’être signalé. Incontestablement, les édifices français apportent un supplément d’âme à Zhanjiang. L’église achevée en 1902, sous la houlette du Père Auguste Ferrand, des Missions Etrangères de Paris, avec son style gothique et ses deux clochers ajoute une touche moyenâgeuse à la ville moderne. Toujours en activité, elle assure des messes plusieurs fois par semaine ; l’hôtel de l’administrateur de Fort-Bayard a par contre été reconverti en commissariat de police et tout à côté l’ancienne résidence supérieure avec sa grosse pendule abritée sous un clocheton est devenue un bâtiment administratif. Derrière la grille en fer forgé qui l’entoure trône toujours le coq gaulois en bronze. Droit dans ses bottes et le torse bombé, il pousse un cocorico virtuel, celui du souvenir. En cyclopousse, je me suis ensuite rendu à Tchékam, autrefois1ère circonscription admnistrative de Fort-Bayard où j’ai retrouvé la chambre de commerce devenue une paisible académie de peinture. A voir l’alignement des anciens magasins le long des rues, ce quartier était autrefois très actif. Toutes les constructions françaises sont dans l’ensemble bien entretenues. On n’en dira pas autant des maisons du port, jadis occupées par la marine, qui, en ruine, auraient besoin d’être restaurées. Enfin, après avoir traversé la baie, j’ai débarqué à l’île des Aigrettes, où le phare blanc, toujours fidèle au poste, annonce le goulet de la rade. Puis ce fut l’île de Nao Tchao avec son phare trônant au sein d’une bananeraie où René Vanlande passa une nuit de Noël endiablée, entre deux chasses aux pirates. Enfin, pour terminer, Fort-Bayard n’aurait pas été français s’il n’avait laissé une recette culinaire : huîtres légèrement cuites au barbecue avec poivre et quelques gouttes de citron, servies avec des frites.
PIERRE ROSSION













