Des chiffres, des images insoutenables.Horriblement insoutenables. Comme cette vidéo tournée dans le delta de l'Irrawaddy montrant des dizaines de cadavres d'enfants jonchant
les rives. Ou ces corps sans vie dégagés des décombres d'une école. Combien d'enfants n'ont pas eu la chance qu'on vienne les sauver? Combien ont appelé au secours au fond de leur piège obscur et silencieux, en vain? Combien ont eu peur, ont eu soif, ont eu faim... avant de mourir? Et ces dizaines de milliers d'autres enfants noyés par la vague du cyclone qui les a emportés, ont-ils eu le temps d'avoir peur? Sentiment de déprime. La photo de cette petite écolière miraculée tendant la main aux secouristes n'arrive pas à effacer une incommensurable détresse.
Insupportable de se trouver là, devant son écran, impuissant. Insupportable de ne pas pouvoir soi-même agripper la main de cette écolière. Insupportable de ne pas pouvoir soulever
ces tonnes de gravas de ses propres mains. Insupportable de ne pas pouvoir distribuer du riz, rien que du riz, aux millions de Birmans qui ont échappé à la furie de Nargis. Insupportable de ne pas pouvoir réconforter un enfant qui a vu périr toute sa famille.
Insupportable aussi de ne pas pouvoir aller étrangler de ses propres mains cette poignée de généraux birmans qui laissent crever de faim - et bientôt de maladies - les deux millions de survivants du cyclone. Insupportable de constater l'impuissance de la communauté internationale à raisonner ces monstres. Comme Bernard Kouchner l'a déclaré au nom de la France, «ce n'est plus de la non-assistance à personne en danger mais un crime contre l'humanité».
Aucune organisation ou pays occidental n'aura finalement réussi à raisonner ces criminels, ces “Birmans rouges”. Enfermés dans leur paranoïa, ils bloquent l'aide humanitaire internationale par crainte de perdre le contrôle sur leur peuple affamé! (Mais pourquoi, Nargis, n'as-tu pas détourné ta course meurtrière vers Naypyidaw pour emporter dans ton œil
ces diables d'hommes, au lieu de frapper l'une des régions les plus pauvres de Birmanie?)
Médecins Sans Frontières a raison de contourner l'interdiction de se rendre dans le delta en formant à Rangoun des secouristes birmans, tout en leur fournissant le matériel nécessaire. Priorité à l'urgence! Mais cette initiative, à l’heure où nous bouclons ce numéro, ne suffit pas aux besoins immenses des deux millions de rescapés en extrême détresse. Seuls les pays “amis” (ceux de l'Asean, l'Inde, le Bangladesh, la Chine...) ont réussi à obtenir le feu vert de la junte pour acheminer personnel et matériel humanitaires dans les zones interdites. Mais le sacro-saint pacte de non ingérence des pays de la zone Asie, et leur peu de volonté à presser le régime birman d'écouter l'appel à la raison de la communauté internationale, font que l'aide massive n'arrivera pas, ou au compte-gouttes. Au risque - jugé réaliste - de voir des épidémies emporter d'autres dizaines de milliers de vie! Oui, c'est un crime contre l'humanité. Ce que ne semble pas penser Samak Sundaravej, le Premier ministre thaïlandais, revenu de Naypidaw «satisfait» d'avoir obtenu l'autorisation d'envoyer
UNE équipe médicale. Mais lorsque le chef du gouvernement déclare que la Birmanie est capable de «gérer seule les secours» et que la «situation s'améliore sans l'aide massive de l'assistance étrangère », c'est se moquer de l'humanité!
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Gavroche magazine
01/06/2008
Société
Les larmes et la haine
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