"Un proche collaborateur m'a suggéré l'autre jour de rédiger, «pour une fois», un édito «plus léger». «Tu ne traites que de sujets graves», me fit-il remarquer. Pour le treizième numéro anniversaire du Gavroche, je me devais donc d'écrire un éditorial “non soluble dans l'air”: l'insurrection dans le Sud, le coup d'Etat, la corruption, la politique, la politique corrompue, la censure, la nouvelle constitution, Thaksin, l'environnement, l'économie... autant de sujets “graves” qui font le pain béni d'un éditorialiste et qui m'étaient dorénavant proscrits !
Je me mis à réfléchir. Le temps passa. Et puis rien... le bide, la page blanche! Je broyais du noir. J'avais l'impression de me retrouver dans la peau d'un présentateur de TV5 Monde en train de réciter, impassible, son habituelle litanie sur la misère du monde: «Nouveaux affrontements au Sud Liban... Attentat à la voiture piégée à Bagdad... Une bombe a explosé sur un marché de.... Au Darfour, les réfugiés... En Afghanistan, une offensive...». Non, pas la boîte de Prozac. Passez moi un flingue !
Un ange noir passa... Je devais me résoudre à l'évidence: le royaume avait perdu sous ma plume sa “légèreté”. Je commençais à jalouser les éditorialistes en France qui, eux au moins, avaient matière à se faire plaisir: le concert de Mireille Mathieu à la Concorde, Sarko dans la Croisière s'amuse, le troisième départ de Douste-Blazy, le retour d'exil de Johnny... Mais oui, la voilà ma lumière! Comme le dessinateur Stephff, naufragé de l'humour en Thaïlande, je devais traiter des sujets graves... avec légèreté.
Comme par exemple le dernier film d'Apichatpong, «Syndromes and a Century», censuré dans son propre pays par des moralistes grabataires (ça y est, je recommence...). Le cinéaste a lancé une pétition afin de faire pression sur le gouvernement. Vous savez pourquoi il n'y a que des Français qui l'ont signée? Parce que ce sont les seuls à comprendre ses films!
J'en ai une autre: Pourquoi Thaksin veut acheter un club de foot anglais ? Parce qu'il est le mieux placé pour payer les arbitres... Bon, celle là elle est pas terrible, je sais... Mais je débute, pardonnez-moi! Celle-ci alors? Pourquoi appelle-t-on la Thaïlande le pays du sourire ? Parce que sinon ils feraient tous la gueule...
J'ai lu récemment qu'Apirak, le gouverneur de Bangkok, de retour d'une conférence à New York sur le changement climatique, voulait forcer les 5,5 millions de voitures en circulation dans la capitale des Anges à utiliser de l'huile de cuisine à la place du carburant! A quand les rayons «huiles recyclées Tournesol» chez Carrefour ?...
Encore plus pertinent: une éditorialiste, dont je tairai le nom - on ne balance pas ses collègues... -, expliquait dans un brillant réquisitoire que pour se débarrasser des bagnoles et de leurs émissions de CO2, Bangkok devait suivre l'exemple réussi de Londres et introduire un péage automobile en centre-ville. Elle concluait que si les Londonniens s'étaient résignés à prendre le métro, pourquoi les Bangkokois n'en feraient-ils pas autant ? Parce qu'il est plus rapide de lire un plan de métro de Bangkok que de Londres ma p'tite dame ! Mettre 5 millions de passagers dans les trois rames du BTS et MRT réunis, ça risque de coincer un peu vous voyez...
Plus loufoque? Les militaires thaïlandais, qui comme chacun sait ont l'habitude de parler avec leurs armes, veulent créer l'«armée des médias», sorte de corps expéditionnaire formé de journalistes postés dans le Sud insurrectionnel et qui serait chargé de la propagande pro-gouvernementale auprès de la population musulmane. Celle-là, elle mérite d'être envoyée à Bouvard!
Bon voilà, ca y est, je me sens plus léger. C'est insoutenable !"
|
Gavroche magazine
01/06/2007
Société
Souriez, vous êtes en Thaïlande !
|
|












