Philippe Plénacoste | Gavroche magazine | 01/02/2008
Société  

Présumés coupables

La tuerie de Paï a confirmé ce que l'on savait déjà: les flics thaïlandais ont la gâchette facile. L'enquête devrait déterminer dans quelles circonstances un policier a pu tirer à bout portant sur deux jeunes Canadiens, tuant l'un et blessant grièvement son amie. Déjà en 2004, à Kanchanaburi, un inspecteur avait froidement exécuté un couple de jeunes Britanniques suite à une altercation. L'affaire avait fait grand bruit en Angleterre. Le sergent, qui avait clamé la légitime défense, a été condamné à la prison à vie. Dans les deux cas, les touristes étaient désarmés et les policiers n'étaient pas en service. Dans les deux cas, ces derniers n'ont laissé aucune chance à leurs victimes. Dans les deux cas, ils ont été remis en liberté provisoire en attendant d'être jugés. Celui de Paï n'a même pas été suspendu par sa hiérarchie.
Les autorités n'apprécient guère ces faits-divers retentissants qui viennent ébranler à l'étranger l'image de leur paradis à touristes. Mais de la même façon que les go-go bars cachent une jungle de bordels bien plus sordides, la médiatisation de ces deux affaires occulte une vérité tout aussi effrayante: les cas d'exécutions sommaires (extrajudicial killings) et de “disparitions” pendant une garde-à-vue sont régulièrement dénoncés par les commissions nationale et régionale des droits de l'Homme. On se souvient de l'avocat et activiste musulman enlevé en pleine rue à Bangkok et dont le corps (on le présume mort) n'a jamais été retrouvé. Devant les preuves accablantes, Thaksin, alors Premier ministre, avait fini par reconnaître que des policiers étaient impliqués dans l'enlèvement !

La “guerre contre la drogue”, déclenchée en 2003 par le même Thaksin, a fait plus de 2500 victimes en trois mois. La commission nommée après le coup d'Etat de septembre 2006 pour déterminer la responsabilité du gouvernement de l'époque vient de rendre ses conclusions: rien ne permet de prouver que Thaksin a donné l'ordre de “supprimer” les suspects inscrits sur la liste noire établie par le ministère de l'Intérieur et la police. Mais les enquêtes sur les circonstances de ces assassinats ont été vite classées, ou bâclées, et très peu de familles de victimes ont porté plainte. La version officielle selon laquelle les dealers se seraient entretués a semblé satisfaire tout le monde. La communauté internationale, par la voix de l'ONU, avait bien protesté, mais sans grande conviction. Il est improbable que des responsables thaïlandais viennent un jour rejoindre Charles Taylor sur les bancs du tribunal international de La Haye. Dans ses déclarations de guerre, Thaksin n'avait pourtant jamais caché ses sentiments vis-à-vis de ces «mauvais éléments» et sur le sort qui leur était réservé. Des sentiments qui reflètent assez bien ceux d'une population traditionnellement favorable à une justice expéditive, du moment qu'elle débarrasse la société de ses “fruits les plus pourris”. Il n'y a que les familles des victimes pour pleurer sur la mort d'un fils, d'un frère ou d'un mari, et oser dire qu'«il avait le droit d'être jugé».

Pourquoi la police thaïlandaise a-t-elle si mauvaise réputation? Les flics, payés une misère, ne risquent-ils pas leur peau face à des criminels qui n'hésitent pas à les canarder à vue pour leur échapper? Bienvenue au Far-East! Les trois policiers abattus le mois dernier au cours d'une arrestation s'ajoutent à la longue liste des flics tués dans l'exercice de leur fonction. Les trois tueurs de flics, abattus à leur tour quelques jours plus tard, s'ajoutent quant à eux à la longue liste des “suspects” descendus par la police. Oeil pour oeil, balle pour balle. Légitime défense ou légitime vengeance? Affaire classée. La justice évolue dans un système où l'instruction n'est pas confiée à un juge mais à la police. Ce qui rend encore plus difficile la protection de preuves ou de témoins.

Les prisons thaïlandaises accueillent pourtant leur lot de flics ripoux. La plupart sont tombés pour avoir trempé dans des affaires de corruption, de proxénétisme, de trafic de drogue, de racket, voire de meurtre. Ce sont souvent des hommes de main à la solde de parrains locaux ou de politiciens véreux. Preuve que la police des polices arrive parfois à mettre hors de nuire les brebis galeuses. Mais elle n'a pas les moyens de nettoyer à elle seule un corps gangrené par la corruption. Dans la police, comme dans d'autres administrations, on règle son linge sale en famille. L'impunité prend la forme de “transfert”, ou quand le délit est trop flagrant, de “suspension”. Tous les gouvernements qui ont tenté de réformer ce gros corps malade se sont cassé les dents. Certains ont laissé faire. Thaksin est lui-même un ancien flic et Samak, le [probable] prochain Premier ministre, n'a pas la réputation d'être un tendre, ni un réformiste.
En Thaïlande, décidément, on ne rentre pas dans la police par vocation!
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