Philippe Plénacoste | Gavroche magazine | 01/12/2007
Politique  

Elections en Thaïlande: Quel Premier ministre ? Quel pouvoir ?

Le 23 décembre 2007, les Thaïlandais se rendront aux urnes pour élire leurs représentants à l'Assemblée Nationale. Ce vote marquera le retour à la 'thaïmocratie' et mettra fin à la dictature militaire de l'ère Sonthi. Il sera aussi le théâtre d'une bataille électorale entre deux clans: les anti-Thaksin emmenés par le Parti Démocrate d'Abhisit Vejjajiva et les pro-Thaksin du PPP (Power People Party), dirigé par le bouillant Samak Sundaravej. Mais pour former un gouvernement, ils devront composer avec la «troisième force», représentée par le parti Chart Thai de l'incontournable Banharn Silapa-archa et le Pua Paendin (For the Motherland) de Suwit Khunkitti. Avec un PPP assuré de remporter les élections et un Parti Démocrate soutenu tacitement par la junte militaire, qui des deux titans parviendra à former une coalition majoritaire pour gouverner le pays ?
A ce jeu des alliances, les Démocrates partent favoris. Le Chart Thai, crédité d'une troisième place dans les urnes, est, en théorie, un allié des Démocrates aux côtés du parti Mahachon de Sanan Kachornprasart, du Matchima de Somsak Thepsuthin et du Ruan Jan Thai Chat Pattana d'Anek Laothamatas. En théorie car Banharn, en vieux loup de la politique, est passé maître dans l'art de brouiller les cartes, donnant hier son soutien aux Démocrates, clamant aujourd'hui sa neutralité, et que sait-on demain!

Quant au Pua Paendin, qui devrait talonner le Chart Thai en nombre d'élus, il entend bien lui aussi jouer les trouble-fête. Le parti de Suwit, composé d'anciens lieutenants de Thaksin qui ont quitté le radeau après le coup d'Etat, rejoindra-t-il les rangs du PPP? Rien n'est moins sûr. En Thaïlande, la politique est un jeu d'ombres mouvantes où tout est dit, mais rien n'est joué. Les négociations qui suivront le résultat des élections seront cruciales et pourraient remettre en question les équilibres et les compromis. Si l'enjeu pour les petits partis est de tirer le bon numéro afin de se retrouver dans la majorité parlementaire, aucun leader politique en position de négocier ne voudra laisser passer ses chances de s'asseoir dans le fauteuil de Premier ministre. Du côté des Démocrates, la route est bloquée par Abhisit. Côté PPP, la personnalité sulfureuse et le passé controversé de l'homme destiné à endosser le costume de Thaksin pourraient convaincre les conseillers (et financiers) du parti à un repli stratégique qui profiterait à Banharn ou Suwit. Mais Samat sera difficile à déloger. Si le PPP remporte 180 à 200 sièges (sur 480 à pourvoir), on imagine difficilement Samak céder facilement sa place. Les négociations qui suivront les élections amèneront probablement quelques surprises…

Et l'arbitre dans tout ça ?
Et si finalement les jeux étaient pipés? Et si finalement des négociations secrètes avaient déjà jeté les bases d'une conspiration afin d'écarter le PPP du pouvoir? Et si finalement Sonthi Bonnyaratglin et les généraux putschistes pouvaient compter sur la 'troisième force' pour contrer Thaksin, au nom de l'intérêt national, de la stabilité politique, de l'ordre rétabli? Samak, lui, le clame haut et fort et n'a pas hésité à brandir des documents classés secret d'Etat qui appuient la théorie d'un Coup silencieux.
L'arrivée du chef de la junte au ministère de l'Intérieur et le passage en force de la nouvelle loi sur la sécurité intérieure montrent toutefois que les militaires ont envisagé un scénario qui tournerait mal. On imagine mal en effet Sonthi accepter sans broncher le retour de Thaksin, même dans l'ombre de Samak. Ce qui pourrait justement effrayer les partis de la 'troisième force'. Un gouvernement dirigé par le PPP agirait comme un accélérateur de la fracture sociale entre les villes et les campagnes, avec en toile de fond le retour des grandes manifestations de rue. Qui peut affirmer aujourd'hui que le pays ne replongerait pas alors dans le chaos qui a précédé le Coup d'Etat de septembre 2006 ? Inacceptable pour les militaires, au moment où le pays s'apprête à fêter les 80 ans de son roi bien-aimé. A moins que le PPP ne laisse Banharn ou Suwit diriger le prochain gouvernement…
La junte a-t-elle sous-estimé la reconnaissance des classes besogneuses à un homme qui les a écoutées et qui a tenu ses promesses? Un homme qui a redistribué - certes de façon discutable, mais est-ce leur problème ? - une partie des richesses qu'ils n'avaient jamais vues autre part que dans les mains de la classe dominante? L'ordre rétabli, qui a toujours cordialement détesté les classes défavorisées, n'est toutefois pas dupe: en attaquant Thaksin, il n'espérait pas retourner l'opinion sur des affaires de corruption. Non, ce que cherchait la junte en gelant les avoirs du milliardaire, c'était de lui retirer des mains l'arme fatale : le financement de la campagne électorale, celui sans lequel on ne peut pas, en Thaïlande, accéder au pouvoir. Ils ont, sur ce point, échoué.
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