Henri Pompidor | Gavroche magazine | 04/07/2008
Société / Portrait  

Thavorn Ko-Udomvit, le « chercheur de bonheur »

Thavorn Ko-Udomvit est l’un des artistes-enseignants de la faculté des Beaux-arts de Silpakorn, l'université la plus réputée dans le domaine de l'art en Thaïlande. Le professeur reçoit ses étudiants dans un petit bureau près du jardin de la fac au sein duquel les élèves exposent leurs peintures et sculptures. Nous partons ainsi à la découverte d'un artiste plein de charme, un amoureux de la vie simple, un «chercheur de bonheur».

Né d'une famille de six enfants, Thavorn Ko-Udomvit était destiné comme ses frères et soeurs à être un homme d'affaires. Il choisit pourtant une autre voie, celle de l'art et fréquente dès l'âge de 16 ans la fameuse école Poh Chang pour y apprendre la peinture, l'art graphique et la sculpture. Il est ainsi initié à toutes les techniques plastiques, mais ce qui le séduit le plus est l'art graphique. A 18 ans, il entre à la faculté des Beaux-arts de Silpakorn où il sera successivement étudiant puis chargé de cours. «C'est à Silpakorn que j'ai commencé la recherche de mon propre style. Je me suis particulièrement intéressé à la rencontre entre la peinture et la photo.» Il trouve dans son grenier des clichés de ses ancêtres et les soumet à plusieurs traitements graphiques. Mais c'est après son diplôme qu'il trouve sa véritable voie. Il obtient alors une bourse de la fondation Rockfeller et part aux Etats-Unis pour quatre mois de formation. C'est à New-York et Los Angeles qu'il approfondira les techniques d'impression (print making) comme la gravure, la sérigraphie ou la lithographie dans laquelle il se spécialisera au cours des années suivantes.

Ce premier contact avec l'Occident a sans doute été déterminant dans sa réflexion sur l'art. Pour lui, les artistes thaïlandais n'ont pas du tout la même approche de l'art que les artistes américains ou européens «qui ont une formation générale plus poussée, ce qui leur permet d'utiliser plus aisément des techniques picturales que nous n'abordons que timidement.» De plus, les artistes locaux s'inspirent le plus souvent des thématiques traditionnelles proche de la culture et de la religion bouddhiste (les cérémonies, les bouddhas, les bonzes ou encore les temples). Les artistes européens ont une vision plus conceptuelle et abstraite des sujets, souvent associés à l'industrialisation, comme par exemple les problèmes de pollution, les inégalités ou la pauvreté dans les pays riches… C'est l'héritage créatif qui leur permet d'aborder de manière plus sensible ces thèmes issus de la modernité. Thavorn évoque d'ailleurs sa difficile relation avec la technologie: «Je crois que ma génération a encore quelques réserves face à la modernité. Si je suis mon exemple personnel, je suis assez méfiant face aux nouvelles technologies, surtout lorsqu'elles représentent un danger potentiel pour l'homme. Je ne crois pas par exemple que les connections Internet aient facilité les communications entre les hommes. Elles les ont certes multipliées en quantité mais pas vraiment en profondeur.»

Thavorn est depuis longtemps fasciné par tous les objets simples de la vie quotidienne, spécialement ceux qui ont été utilisés pendant de nombreuses années et qui disparaissent au contact de la modernité. Les objets anciens doivent pour lui conserver leur place dans notre vie. Ils représentent toute cette vie simple et heureuse de nos parents et de nos grands-parents. Ces objets, que l'on trouve souvent dans les greniers, Thavorn veut les montrer sous un nouveau jour. «Ils sont encore utilisés par bon nombre de Thaïlandais, surtout dans les campagnes. Aucune machine ne pourra réellement remplacer la main de l'homme et son savoir-faire par le maniement de l'outil traditionnel.» Cette recherche du bonheur simple passe aussi par la méditation. Les œuvres qui composent «Life… Still life» déclinent d'ailleurs les principaux symboles bouddhiques: l'orange, le vase d'offrande (bin ta bat) et la fleur (luan tum).

«Je suis issu d'une famille thaïlandaise d'origine chinoise. L'orange est le fruit que l'on offre à Bouddha. Il représente la chance et l'offrande aux ancêtres lorsqu'on leur demande de nous venir en aide», explique-t-il. L'offrande est ainsi le premier pas vers l'acte de prière, l'élévation de la terre au ciel et la compréhension de ce qui est essentiel à la vie de l'homme. C'est aussi le sens du bin ta bat dans lequel on verse l'eau ou dans lequel on place des fruits pour offrir. «C'est un objet qui m'est cher. Il permet de donner ce que l'on a. J'y place le plus souvent des figures en bois sculptées en forme d'animaux. Ce sont des symboles de protection et de vie.» Au pied des peintures, un objet insolite apparaît souvent, un vase de pierre qui permet d'écraser les piments et préparer les repas. «C'est un objet simple de la vie quotidienne qui révèle les saveurs et le goût de la vie.»



« De jour, certes, l'on voit tout ce qui se passe sous nos yeux, mais c'est seulement la nuit que l'on peut contrôler la lumière et créer un monde plus personnel »


Son travail est plus encore une invitation à se rapprocher de la nature. Dans ces derniers travaux, il utilise plusieurs symboles dont les jarres traditionnelles qui portent l'eau source de vie. Sur chacun des récipients, il peint une fleur et plusieurs branches d'arbre en suspension dans un dégradé de lumière. La jarre représente la rencontre entre le tangible et l'abstraction. Elle porte en elle la symbolique du vide et du plein, du «prendre» et du «donner». Des gouttes d'eau tombent comme une nouvelle source de vie. Les branches représentent la force de la nature, tandis que la fleur symbolise la fragilité et l'impermanence des éléments. Les feuilles sont le pont entre la force de l'arbre et la fragilité de la fleur. La nature nous apprend le sens de la beauté et de l'harmonie au sein d'un fragile équilibre. «Pour découvrir de telles beautés dans notre vie, il faut chercher au fond de nous même. Nous sommes le point de passage entre les différents éléments…» La lumière elle-même est plus belle lorsqu'elle est naturelle. «De jour, certes, l'on voit tout ce qui se passe sous nos yeux, mais c'est seulement la nuit que l'on peut contrôler la lumière et créer un monde plus personnel.» Dans son atelier, il montre une chandelle qu'il a lui-même fabriquée, sorte de tube de bois au sein duquel est placée une bougie. Lorsque la bougie est allumée, les espaces s'animent et la lumière emplit la pièce pour créer des jeux d'ombres sur les parois des murs et du plafond. «Il est difficile d'obtenir un tel maniement de la lumière durant la journée; c'est seulement la nuit que l'homme peut comprendre les éléments qui l'entourent et se rapprocher ainsi de son environnement naturel.»










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