Raymond Vergé | Gavroche | 22/11/2019
Histoire / Actu  

THAILANDE - ARCHIVES: A la rencontre des figures missionnaires du Royaume, le père Charles Gorrissen

Gavroche est unique. Avec nos vingt-cinq années d'existence, nos archives regorgent de souvenirs et de mémoire de la Thaïlande et de toutes ses communautés. Nous profitons de la visite du pape pour vous raconter les aventures des pères missionnaires français dans le royaume. Aujourd'hui : l'aventure du père Charles Gorrissen.

Nous republions un article de Gavroche Magazine, initialement paru en 2006 sous la plume de notre regretté collègue Raymond Vergé.

Prisonnier des Allemands puis des Chinois, le père Charles Gorrissen a passé soixante ans de sa vie à défendre les plus malheureux. Il vit désormais à Pattaya.

Né en 1916 à Lille, second d'une famille de dix enfants, Charles Gorrissen eut des parents profondément croyants, figures connues de leur quartier de Wazemmes où son père Joseph était tailleur. Après trois années au Séminaire des Missions Étrangères de Paris, entre 1934 et 1937, puis deux de service militaire, le jeune homme du Nord est mobilisé en 1939 et se retrouve prisonnier de guerre en Prusse Occidentale (Pologne actuelle), à Thorn et à Dantzig-(Gdansk). Libéré en 1942 au titre d'aîné de famille nombreuse, il retourne au séminaire où il est ordonné prêtre le 21 avril 1945.

Enseigner l'amour et la foi

Sichuan. «Vous savez, à cette époque-là, on se faisait prêtre pour enseigner l'amour et la foi en Dieu, en obéissant à notre Sainte-Mère l'Église. Les arguments étaient simplistes: on parlait du ciel et de l'enfer mais moi ce que je voulais c'était juste me mettre au service des autres. Lorsque nous étions envoyés en mission en Asie, on nous confiait au clergé local, cela se passait entre confrères, tous français, ou en tout cas francophones. Nous dépendions de l'évêque du lieu recevait des subventions du Siège à Rome, entre autres mais ce n'était pas suffisant et il fallait faire avec les moyens du bord!»

Prisonnier des Chinois

En 1949, il connaît sa seconde captivité sous le régime de Mao Tse Toung. «Même si nous n'étions pas dans un camp mais assignés à résidence, ce fut ma détention la plus pénible. En Allemagne, nous pouvions parfois assister à la messe et communiquer avec les gens. En Chine communiste, nous ne pouvions plus «penser» et encore moins avoir des contacts avec l'extérieur. Pire, nous ne pouvions plus faire confiance à qui que ce soit, chacun ayant le devoir de dénoncer pour la moindre. C'était terrible !».

Puis, en 1951, les autorités de Pékin l'expulsent vers Hong Kong, ainsi que des milliers d'autres Occidentaux. Il quitte la Chine sans pouvoir rien - emporter, pas même une photo.

Au pays des Annamites

Le père Gorrissen est alors envoyé par ses supérieurs sur les hauts plateaux du Vietnam, à Kontum, où l’évêque (un camarade de séminaire) lui dit textuellement, en guise de bienvenue : « Les Français savent se débrouiller pour trouver les ressources sur place et se nourrir sur l’habitant ».

« Ce n’était pas toujours vrai, relève le Père Gorrissen, certains missionnaires sont morts de misère. Je me souviens d’un cas précis en Inde dans les années 1960. Moi, j’avais la rage de survivre. Par exemple, en 1970, j’ai fondé un foyer pour marins, sans l’aide de personne, au Vietnam. J’avais écrit à Rome, ils m’ont envoyé une belle lettre, ils comprenaient mes problèmes, etc., mais aucune aide n'est jamais venu. A force de leur écrire, j'ai fini par avoir mauvaise réputation, j'étais considéré comme un élément rebelle aux yeux de l'Église. J'ai passé près de 24 ans au Vietnam, sans cesse au danger, du fait de la guerre civile, mais heureux d'être débordé d'activités. II m'arriva même d'assurer la messe aux fameux Bérets verts et à la Légion étrangère, raconte-t-il fièrement, mais c'est aussi là-bas que j'ai jeté mon bréviaire dont je finissais par trouver la lecture contraignante et inutile. » Car l'homme se considère plus travailleur social qu'homme d'Église...

Au début des années 70, devant la misère de plus en plus grande des orphelins et des veuves, il fonde également un mouvement de parrainage. Mais de nouveau, en 1975, la guerre le force à partir. II est sauvé in extremis par un hélicoptère américain qui le hisse du toit de sa demeure à huit heures du soir, le 29 avril, la veille de la " libération " de Saïgon. Là encore, il ne peut rien emporter de ses maigres possessions.

Les enfants de Manille

C'est alors le retour en France (pendant trois ans) où il crée l'association Amis du sud-est Asiatique (A.S.E.A.) pour aider les réfugiés de cette région qu'il connaît maintenant très bien. Mais il ne peut résister à l'appel de l'Orient et repart en mission aux Philippines. En décembre 1978, le célèbre cardinal Sin (décédé le 21 juin dernier) le nomme aumônier d'un Boys-Town Complex, ou village d'enfants, à Marikina, dans la banlieue de Manille.

Suivant son principe «qui n'avance pas recule», il relance son œuvre de parrainage au profit de ces malheureux gamins poussés vers l'enfer du vice par la misère et la rapacité des adultes. Il crée la Charles Gorrissen Foundation en janvier 1987 et ouvre un foyer pour jeunes filles. Il est alors connu comme le «papa Charles» d'Ermita. Il a trouvé sa vraie famille parmi les démunis: «N'ayant jamais reçu aucune aide officielle, ni de l’Église ni de l’État, ce sont mes amis et connaissances, parfois bien pauvres aussi, qui ont soutenu, à bout de bras, mon œuvre missionnaire, aujourd'hui vieille de 60 ans.»

Sous le soleil de Siam

Début 2001, son grand âge (90 ans!) le force à se retirer de la vie active, avec le regret de ne pas avoir trouvé un digne successeur qui puisse s'occuper de sa fondation aux Philippines. Pour ses vieux jours, il s'était décidé pour la Thaïlande depuis longtemps: dans les années 1980, il était venu à Pattaya où le Père Brennan (fondateur de l'orphelinat, décédé en 2003), reconnaissant son semblable, lui avait proposé le gîte et le couvert à perpétuité. Mais tant qu'il est encore valide, il préfère résider en dehors de l'institution, tenant farouchement à son indépendance.

«Lorsque j'étais au Vietnam, puis aux Philippines, chaque fois que je rentrais en France, je passais par Bangkok en escale. Peu avant cela, comme j'étais aumônier de la marine marchande, nous avions eu une conférence à Manille, et j'y avais fait la connaissance d'un père rédemptoriste qui s'occupait des marins à Bangkok, il m'a invité, je suis donc passé le voir et il m'a très bien reçu alors que, par deux fois, au cours d'escales précédentes, j'avais été refusé et mis à la porte de la Procure des Missions Étrangères de Bangkok ! Bref, c'est comme ça que j'ai appris l'existence de l'orphelinat de Pattaya.

J'ai tout de suite aimé cette ville pleine de contradictions, et le choix s'est imposé à moi. Je m'y suis installé en 2001. D'abord à l'hôtel et maintenant dans un appartement que je loue. Je n'ai plus d'activités sociales, je ne fais que parrainer deux orphelines. Je vis seul mais je ne m'ennuie pas ! J'écris, je lis, je regarde TV5, je marche, je me promène dans les centres commerciaux, je vais dans les bars écouter la musique et parler aux filles qui m'accueillent toujours avec la chaleur rayonnante des cœurs simples. Nous sommes sur la même longueur d'onde. Elles savent que je comprends leur situation.

Et puis ici, pour un vieillard comme moi, on peut être soigné sans problème. S'il m'arrive quelque chose, en un quart d'heure je suis à l'hôpital. Mes supérieurs ont fermé toutes les maisons de retraite en Asie pour renvoyer tout le monde en France, mais moi je préfère rester ici. Les Asiatiques sont naturellement doués pour le bonheur et je suis heureux au milieu d'eux.»

Détail cocasse

Le père Gorrissen ne compte plus le nombre de demandes en mariage qu'il a reçues au cours de son sacerdoce, surtout au Vietnam, aux Philippines et même en Thaïlande. Candide, il l'explique par le fait qu'il a toujours essayé d'apporter un peu de réconfort aux laissés-pour-compte, parfois avec un simple sourire, un conseil éclairé et surtout beaucoup de respect. Sa démarche paternelle n'a pas toujours été appréciée par les mafias locales qui l'ont mis plusieurs fois à la porte des bars (de Manille notamment) où il visitait ses «brebis égarées».

Mais il précise qu'il ne s'est jamais senti en danger à Pattaya, qui représente pour lui une sorte de «kermesse paroissiale» permanente !

Distanciation

Ses relations avec les supérieurs de sa maison-mère le laissent par contre un peu amer: « Notre supérieur général se fait chaque année un devoir de rendre visite aux retraités des MER. Il vient entre autres vérifier si nous avons fait les arrangements nécessaires pour léguer nos biens, si les papiers sont bien en règle, etc. Il préférerait que des collègues comme moi reviennent vivre dans leurs maisons de retraite en France pour que les MEP continuent de toucher les subventions du gouvernement.

Le supérieur général m'a donc rendu visite en février dernier pour me dire, et je ne sais plus comment c'est venu dans la conversation, qu'en fait, ma vocation au service des opprimés, ce n'était que pur orgueil, que je l'avais fait parce que je voulais laisser mon nom à la postérité. Il m'a dit ça chez moi, les yeux dans les yeux ! Ce sont des petits gars qui n'ont pas fait la guerre ! Après la vie que j'ai menée, venir me dire que j'ai fait ça par orgueil, pour que mon nom reste à la postérité ! Je ne tiens plus à discuter avec des individus de ce genre !»

En tant que missionnaire, Charles Gorrissen touche une retraite de 336 euros par mois depuis ses 65 ans. Au début, sa pension était envoyée aux MEP (rue du Bac). « Sous prétexte qu'ils avaient payé les cotisations. Ils risquaient de tout garde r». Mais une loi est passée pour tout remettre en ordre, et, depuis deux ans, il perçoit aussi un complément de 500 euros supplémentaires.

« Vous savez, j'ignorais tout de mes droits, on ne nous disait rien, délibérément. Pour me constituer un viatique, j'ai passé des années à faire des causeries en France, j'écrivais des lettres régulièrement et j'ai reçu des dons. En tant qu'ancien combattant et prisonnier de guerre, j'avais pas mal d'amis fidèles. Je pourrais presque dire que ma plus belle école de la vie a été la guerre. Vous savez, il y a cette camaraderie, cette amitié indéfectible qui perdure même au bout de 60 ans. Et qu'importent les opinions politiques, religieuses ou même nos origines sociales. Pour ceux de ma génération, la période militaire aura été, paradoxalement, le meilleur apprentissage de la vie. »

Raymond Vergé

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