Patrice Montagu-Williams | Gavroche | 09/01/2021
Livres / Actu  

GAVROCHE - ROMAN: «La voie du farang», épisode 19: Le dernier voyage

Patrice Montagu-Williams est désormais un habitué des colonnes de Gavroche. Ses romans policiers, écrits sous forme de feuilleton, scandent nos pages remplies d'articles sur la région. Au nom de tous nos lecteurs fidèles des pérégrinations de ses héros, nous lui souhaitons une excellente année 2021 !

Un roman inédit de Patrice Montagu-Williams.

L’intrigue.

1996 : sur fond de contrat pétrolier sulfureux passé avec la junte militaire birmane, de manipulation des médias et des ONG par différents services secrets, Martin Decoud, agent de la DGSE, la Direction Générale de la Sécurité Extérieure, est envoyé en mission à Bangkok.

Persuadé que, comme le dit Ernest Hemingway, « Un homme, ça peut être détruit, mais pas vaincu », le farang, l’étranger, retournera en Thaïlande, près de vingt-cinq ans plus tard, pour tenter d’y reconstruire une existence que la vie a brisée et trouver le « Noble Chemin » des bouddhistes qui mène au nirvana.

Rappel de l’épisode précédent : Martin refuse l’argent proposé par l’oligarque pour enterrer l’affaire. Son ami Kurtz, de la DGSE, l’informe qu’il n’y aura aucune suite judiciaire et lui conseille d’attendre. Il pourra compter sur son appui. Quant à Nina, elle demande à son père de mettre fin à une vie dont elle ne veut plus.

Épisode 19 : Le dernier voyage.

Ils sont tous les deux accoudés au comptoir du Lux Bar. Accroché au mur, à côté de la machine à café, le poster en noir et blanc de Bernard Dimey ne les quitte pas des yeux.

Dimey, l’ogre de Montmartre, le poète, l’auteur de « ivrogne et pourquoi pas », un homme rongé par une inextinguible soif d’absolu qui avait voulu « mettre sa nuit en lumière », selon la très belle métaphore de Jean Cocteau.

— Ce type a levé le pouce, totalement cramé, à cinquante ans, explique Martin à Kurtz. Mais, peut-être, avait-il trouvé ce qu’il cherchait…

— Je t’ai apporté ce que tu m’as demandé, répond l’autre, que le désespoir dans lequel est plongé son ami met très mal à l’aise, en posant une boîte sur le zinc, devant lui. C’est du Fentanyl dosé à 0,25 mg par kilo. Nina s’endormira et ne se réveillera pas. Un médecin agréé de la DGSE viendra faire le constat. Il est prévenu. Il n’y aura pas d’enquête, mais il va falloir que tu apprennes à chasser les fantômes parce que, sinon, ils vont te pourrir la vie…Je sais ce que c’est : je vis avec tous les jours !

Il y avait d’abord eu cette confidence qu'avait faite son père Kurtz, sur son lit de mort, à quatre-vingt-onze ans, alors qu’il se trouvait seul avec lui, dans sa chambre d’hôpital.

— Je voulais que tu l’apprennes de ma bouche, avant de crever, lui avait-il dit. Je me suis engagé dans la division Charlemagne, la trente-troisième division SS, en 1943. J’avais vingt ans. En avril 1945, nous faisions partie du dernier bataillon de cette division, celui que commandait le Hauptsturmführer Henri Fenet. À la fin de la bataille de Berlin nous n’étions plus que trois cents hommes. Nous avons réussi à détruire au moins soixante tanks russes à nous tous seuls, sans aucune arme anti-char. Puis nous nous sommes retranchés dans le métro avant de défendre la place Belle-Alliance qui protégeait le bunker de notre Führer. Nous, les SS français, nous avons été les derniers à nous battre pour lui. Nous ne savions pas qu’il s’était suicidé mais, même si nous l’avions appris, cela n’aurait rien changé : nous aurions lutté jusqu’au bout pour honorer sa mémoire ! Nous avons tenu jusqu’au 2 mai : nous ne voulions pas que les Soviets fêtent la prise de Berlin le 1er mai ! Alors que j’étais à demi inconscient, j’ai été fait prisonnier. Je ne sais pas pourquoi les communistes ne m’ont pas abattu sur place, comme ils le faisaient habituellement avec tous les SS qu’ils trouvaient les armes à la main. Ils m’ont libéré vingt ans plus tard. J’avais quarante et un an. C’est à ce moment que j’ai rencontré ta mère, à Paris. Elle sait tout, depuis toujours, mais elle a ordre de ne rien dire.

C’est peut-être pour ça, pour combattre l’hydre paternelle qui, selon la mythologie, se régénère constamment, qu’il avait rejoint les services secrets.

Il y avait eu aussi cet enfant mort-né qu’il avait serré dans ses bras. C’était une fille. Le petit corps était encore tout chaud. Il avait tenu à le laver, à l’habiller et à lui donner un prénom, celui d’Aphrodite, la plus belle des déesses grecques, car les déesses sont immortelles. Sa mère n’avait même pas voulu voir le bébé. Elle avait sombré dans la dépression avant de le quitter, quelques mois plus tard.

Le grand départ

Quand elle voit Martin sortir la seringue de son coffret, elle sourit et tend l’avant-bras.

— C’est la plus belle des preuves d’amour que tu me donnes-là, Papa, tu sais ? Mais, tranquillise-toi, ce n’est que mon enveloppe corporelle qui s’en va : tu me retrouveras plus tard, réincarnée dans quelque chose d’autre, un éléphant, peut-être, qui sait…

Nina avait demandé que son père l’habille de blanc, comme pour une cérémonie. Pendant l’injection, pour l’encourager, elle le regarda droit dans les yeux, sans dire un mot. Sa respiration s’accéléra peu à peu. Soudain, elle eût une sorte de hoquet avant que sa tête ne s’incline sur sa poitrine. Tout était fini. Martin lui ferma les paupières.

Il voulut passer une dernière nuit aux côtés de sa fille avant d’appeler Kurtz. Il se levait régulièrement en espérant qu’on s’était trompé dans la dose, que Nina vivait encore et était juste plongée dans un coma profond.

Cependant, à l’aube, c’est un homme, voûté comme un vieillard et le regard perdu, qui se leva en titubant avant d’aller décrocher le téléphone.

Crématorium

Nina ne voulait pas que l’on conserve son corps sous terre, dans un cercueil plombé. Martin avait donc contacté le Crématorium du Père-Lachaise et Kurtz fit prendre en charge tous les frais par l’administration.

La salle Bigot pouvait contenir une quarantaine de personnes. Elle était presque remplie.

Ils étaient tous là. Et, d’abord, la bande de la Butte, sauf Michou, qui avait définitivement plié bagage, au début de l’année. Ils avaient adopté Nina, et, quand elle avait été victime de ce que Paris Match avait cyniquement appelé « un terrible accident », ils avaient raflé tous les numéros du magazine qu’ils avaient pu trouver, de la place Blanche jusqu’à Pigalle en passant par les Abbesses, avant d’en faire un tas et d’y mettre le feu, un soir, place Suzanne Valadon, au pied des escaliers qui grimpaient jusqu’au Sacré-Cœur. Sur le brasier, ils s’étaient fait griller des merguez en buvant du Chardonnay jusqu’à ce que les flics finissent par intervenir.

Kurtz, bien sûr, était aussi présent. Plusieurs collègues l‘accompagnaient sur le visage desquels Martin était, parfois, incapable de mettre un nom. La seule qu’il reconnut c’était Françoise, une fille du Service Action avec laquelle il avait eu une liaison torride et strictement interdite par le règlement qui prit fin, après un rappel à l’ordre de sa direction, quand quelqu’un du service, dont on n’arriva jamais à connaître l’identité, fit fuiter l’information et que l’Express publia un article dont le titre était : « Les amours secrètes des agents secrets ».

Le Jardin du souvenir

Après la cérémonie, tandis que l’on entendait « April in Paris » dans sa version Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, Martin dispersa la poudre grise encore tiède au Jardin du souvenir, un endroit prévu pour que l’on puisse épandre les cendres des défunts car, depuis une dizaine d’années, il était interdit en France de conserver une urne funéraire chez soi.

Au moment de se séparer, Kurtz tendit un coffret recouvert de soie rouge à son ami : quand ce dernier l’ouvrit, il vit un pendentif comportant, accroché à une chaîne en argent, une petite urne cylindrique sur laquelle était gravé un éléphant.

— J’y ai fait mettre quelques grammes des cendres de Nina, lui dit Kurtz en souriant. J’ai pensé que, comme ça, elles pourraient t’accompagner partout. Ah !

j’allais oublier, ajouta-t-il : Olenska sera à Paris la semaine prochaine. Je te dirai où et quand tu pourras coincer ce salaud…

En sortant, Martin s’arrête un instant devant la case n°16258 du colombarium, celle de Maria Callas.

— La case est vide, dit une voix derrière lui : les cendres ont été dispersées dans la mer Égée, au large de l’ile de Skorpios, qui appartenait à Onassis.

Il se retourne. Une très belle femme qui porte un chapeau noir à larges bords et une robe fourreau lui sourit. Il reconnaît aussitôt Nadia, La Goulue, cette superbe Russe qu’il avait laissé tomber lâchement, sans même la prévenir qu’il partait en mission.

— Tes amis m’ont prévenue. Je ne t’ai jamais oublié, Martin, et je tenais absolument à être là aujourd’hui, lui dit-elle.

Il lui prend la main pendant qu’ils marchent jusqu’à la porte du cimetière qui donne sur la rue de Rondeaux.

— Je suis mariée à un Français et nous avons ouvert un restaurant, rue d’Orsel, pas loin de chez toi. Ça s’appelle le Svetlana, du nom de notre fille. Viens nous voir : tu ne seras pas près d’oublier notre chachlik à la vodka, ajoute-t-elle en l’embrassant sur la bouche, à la russe, avant de s’engouffrer dans le métro Gambetta.

A suivre...

Retrouvez ici l'intégralité des épisodes de «La voie du farang»:

Retrouvez ici l'épisode 1 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 2 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 3 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 4 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 5 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 6 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 7 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 8 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 9 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 10 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 11 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 12 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 13 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 14 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 15 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 16 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 17 de «La voie du farang»

Retrouvez ici l'épisode 18 de «La voie du farang»

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