Abonnez-vous à notre newsletter gratuitement !

Chaque vendredi, retrouvez les spectacles, concerts, films, évenements... du week-end à ne pas manquer.

A la une

GAVROCHE Philippe Plénacoste 07/12/2008

Thaïlande, conflit politique. Les jaunes ont-ils vraiment gagné?

Mercredi 3 décembre. Les scènes de liesse des supporters de l’Alliance du Peuple pour la Démocratie (PAD) célébrant leur « victoire » hier soir cachent pourtant une autre vérité : celle d’un immense gâchis. Car le départ du Premier ministre et de son gouvernement n’est pas le résultat de leur combat mené tambours battants depuis trois mois.
Si les trois partis qui formaient la coalition au pouvoir sont tombés pour fraude électorale, provoquant l’inéligibilité de leurs principaux dirigeants, c’est à la justice qu’ils le doivent. La Cour Constitutionnelle n’a fait que rendre un jugement attendu depuis plusieurs mois. On peut, certes, penser que le tribunal a voulu délibérer avant le 5 décembre, anniversaire du Roi. Mais prétendre, comme l’un de ses leaders l’a déclaré hier soir, que la PAD a «fait pression sur les juges» est un mensonge. Pour preuve, l’anticipation des partis politiques concernés, qui ont déjà formé un nouveau parti, le Puea Thai, afin de contester de prochaines élections.

L’histoire qui recommence

Les pro-Thaksin ont perdu une autre bataille mais pas le pouvoir. On imagine, après le Thai Rak Thai de Thaksin, le Power People Party de Samak et Somchai, que le Puea Thai de Suchart Thadathamrongvej (ancien vice-ministre des Finances) a toutes les chances de gagner les prochaines élections. Et si la nouvelle génération de leaders arrive, cette fois, à placarder les vieux loups au passé controversé et à surveiller qu’aucune brebis galeuse, en trichant, ne compromette ses chances, elle aura encore plus de légitimité. Les récentes démonstrations de force des rouges qui ont mobilisé les foules lors de leurs rares contre-manifestations anti-PAD, ont montré que Thaksin reste très populaire dans le pays. La prise des aéroports a aussi certainement fait perdre à la PAD - dont les objectifs de certains de leurs dirigeants sont contestables (1) - le support de la «majorité silencieuse», ces Thaïlandais ni rouges ni jaunes qui aspirent à la paix sociale et qui pourraient bien voter au «milieu», incarné aujourd’hui par le parti Démocrate. Ce dernier s’est peu à peu détaché de la mouvance PAD après l’avoir ouvertement soutenue jusqu’au coup d’Etat de 2006.

Une ombre bienveillante

Occuper pendant trois mois le siège d’un gouvernement ou, encore plus spectaculaire, boucler les deux aéroports de la capitale, sont des faits d’armes remarquables qui resteront dans l’histoire politique du royaume. Motivés, bien organisés, les sympathisants de la PAD sont allés jusqu’au bout de leur combat et de leurs convictions. Mais la réponse à la question que tout observateur est en droit de se poser - auraient-ils pu agir aussi librement sans protections ? - est déjà écrite. L’Armée, acteur et arbitre à part entière du conflit, a fait connaître sa position en favorisant la dissolution du Parlement à une intervention musclée. Elle a muselé le gouvernement en refusant de se mettre à son service comme l’état d’urgence décrété par le Premier ministre l'imposait ; tout en laissant la PAD s’exposer à l’ire de la population et de la communauté internationale. Comme les autres acteurs de ce conflit qui aura tant coûté au royaume - sa crédibilité à faire respecter la démocratie et l’Etat de droit ; sa place, chèrement gagnée, dans le concert de la communauté internationale ; son secteur touristique, KO debout ; mais aussi des vies humaines - elle s’est rangée derrière la décision de la justice.

Et maintenant ?

Le mouvement PAD revendique une démocratie «propre», exempte de corruption, de népotisme et de clientélisme (durty politics) ; plus représentative aussi de la nouvelle classe moyenne et des milieux intellectuels. Dans l’incapacité de combattre par les urnes une élite affairiste richissime, qui utilise l’argent et son influence paternaliste sur les masses comme tremplin d’accès direct au pouvoir (money politics), il a formé une armée civile non démocratique pour tenter de changer la donne.

Fort de ses propres contradictions, il veut protéger la Constitution de la junte militaire, votée en 2007, tout en privilégiant l’abolition partielle du suffrage direct ; car il estime que les classes pauvres, majoritaires dans le royaume, ne sont pas assez «mûres» pour se libérer de l’emprise des «Phu yai» (ces « grands frères » qui les protègent). Mais il représente aussi le bouclier civil d’une autre élite, qui a vu dans la montée en puissance du milliardaire Thaksin, une grave menace.

La tenue de nouvelles élections ne changera probablement pas la distribution des cartes. Les pro-Thaksin reviendront avec la rébellion PAD dans leurs basques. Mais le conflit récent est aussi porteur d’espoir. Pour deux raisons :
- La « majorité silencieuse » devrait gagner du terrain dans les urnes et amenuiser l’outrageante domination des « rouges ». Ce qui engendrerait une opposition parlementaire plus forte et plus vigilante.
- La justice, pilier du système démocratique thaïlandais, a renforcé son indépendance depuis 2007 et est devenue un arbitre incontournable. Certes, on pourra toujours émettre des doutes sur son allégeance, et sur le fait qu’elle s’appuie sur une constitution partisane enfantée sous l’influence d’une junte militaire. Certes, on ne peut pas oublier que le but avoué du dernier coup d’Etat était de détruire l’empire Thaksin, accusé d’avoir lui-même détourné la constitution de «Peuple» de 1997 pour servir ses intérêts et ceux de son clan. On ne peut pas effacer le fait que des commissions et un tribunal spécial aient été créés uniquement pour cette «chasse à la sorcière». Mais le Puea Thai et ses alliés dirigeront demain le pays avec cette épée de Damoclès au dessus d'eux, prête à leur couper la nuque au moindre faux pas! Ils ne s’aventureront plus à tenter d’acheter ou de contrôler la justice comme sous l’ère Thaksin.

Les Thaïlandais, qui aspirent à retrouver la paix sociale et à protéger la monarchie constitutionnelle qu’ils vénèrent plus que tout, ont peut-être trouvé une vraie raison d’espérer.

Gavroche, Philippe Plénacoste

(1) Lire à ce sujet les portraits de «Sondhi le Bel» et de «Chamlong le Pieux» dans Gavroche de décembre 2008, en kiosque dès jeudi.
Vos Commentaires (25)
  • Le Monde une notoriété inquiétante
    @Bucca. Mea culpa. Le Monde, je le lis depuis 45 ans. Il n'est pas TOUJOURS nul. Dans un style "à plat", non engagé Le Monde manipule SOUVENT l’information. Il faut voir ses analyses politiques par exemple sur l'Irak et sur la Yougoslavie. Les dizaines de milliers de civils tués en Irak dans des attentats-suicides ne sont JAMAIS comptabilisés en termes de crimes de guerre alors que les civils croates, bosniaques et serbes le sont TOUJOURS. Cette hypocrisie journalistique est particulièrement grave et odieuse. // Sur l'injonction du lobby nucléaires, le Monde a diffusé des informations fausses sur les énergies renouvelables. // Je fremi de la manière dont le journal Le Monde, "honorable quotidien du soir", réputé pour son sérieux et son objectivité a couvert le génocide rwandais de 1994, taisant DE LONGS mois les crimes qui y étaient commis. Sa réputation aurait du être passablement écornée par l’enquête menée par J-P Gouteux. Des chercheurs et/ou journalistes avaient depuis longtemps établi la volonté du gouvernement français de défendre coûte que coûte le régime dictatorial de Habyrimana, et de nier la réalité du génocide perpétrée à l’encontre des tutsis. Ceci avec l’appui que lui a fourni le journal Le Monde. // Il est piquant de voir, en Chine, Le Monde, grand orfèvre en désinformation, se faire le chantre de la déontologie journalistique en critiquant les médias chinois. // Pour en revenir à la Thaïlande, la totale ineptitude des articles du Monde est du à un désinterrêt total. Il s'agit la de NULLITÉ et non de manipulation. Bucca au lieu de lécher le c... du grand Quotidien du soir, faites marcher votre cervelle... Gavroche n'a ni les moyens ni la notoriété du journal Le Monde, ni les impératifs financiers, mais il a une âme, ses rédacteurs sont sur le terrain et savent observer le quotidien, ils aiment la Thaïlande et en PLUS ils sont OUVERTEMENT engagés par leur propos... Bien cordialement.
  • Les "rouges"
    "les rouges défendent la démocratie" Si c'était drôle, ce serait une bonne blague ! Les "rouges" défendent Thaksin, son emploi d'escadrons de la mort, sa corruption effrénée, son népotisme (que l'on continue à observer chaque jour) ! Ce Monsieur, au menton très mussolinien (puisqu'on parle de "fascistes" ici) se considère au-dessus des lois d'un pays qu'il prétend aimer ... Les "rouges", ce sont ceux qui assassinent un père à coup de couteaux parce que le fils a des opinions qui ne leur plaisent pas ! Et peu importe que le dictateur "in-the-making" qu'a été Thaksin soit encore marié ou divorcé, que "Christian Pellaumail" soit "bien marié" ou pas, que "Ayache" concubine ou soit pacsé !!!!
  • Le fascisme est en train de passer
    Je comprend que Gavroche doivent être diplomatique mais prétendre que les Démocrates sont neutres c'est quand même un peu fort. Vous oubliez que l'un d'entre eux est aussi un ponte des fascistes du PAD. De plus ils ont toujours soutenus le PAD et viennent du sud de la Thaïlande comme eux. Quand au 3 commentaires de la personne visiblement d'extrem droite "Crise politique Thaïlande", je tiens a rappeler que les rouges défendent la démocratie que des fasciste et des "Démocrates" aussi démocratiques que la république démocratique populaire de Corée (du nord) veulent voler au peuple. J'ai du mal a comprendre comment on peut aimer un pays et souhaiter que ce pays deviennent une dictature. Mais d'après ce que j'ai compris, cette personne est marié a une de ces dames de l'élite qui méprisent le petit peuple.
  • La Palme ! rien que ça...
    L'émulation est un concept qui a l'air de pas trop mal marcher ici les gars... La Palme au Gavroche, oui je veux bien, mais seulement si vous y opposez le reste de l'intelligetia francophone en Thaïlande : Bonjour Thaïlande... OK. Mais comparer l'analyse politique de Gavroche avec celle du Monde... Oh les gars !!! Non, merci pour le calendrier des cérémonies des funérailles de la soeur du roi, merci pour les infos sur le prochain concours de triplette à Pattaya et surtout merci pour la pauvre francophonie qui sans vous n'existerait peut-être pas en Thaïlande. HA HA HA ! Le marcel et les tongues vous vont mieux que l'engagement politique. Bucca
  • Crise politique Thaïlande (3) (fin)
    Quant à la majorité silencieuse, ainsi qu’à tous ceux qui se sont déclarés « au milieu », il faut espérer qu’ils pourront tirer des évènements la conclusion que l’attitude appropriée en politique est bel et bien de prendre parti, et non pas de faire semblant que toutes les causes se valent. On a vu en effet dans la presse se dessiner petit à petit un schéma selon lequel il y aurait eu deux camps (les « rouges » et les « jaunes ») d’égale valeur, poursuivant tous les deux des objectifs également estimables, mais c’est occulter l’essentiel, à savoir que la cause des rouges n’a rien à voir avec celle des jaunes. Les mettre sur le même plan relève d’une escroquerie intellectuelle. Et s’il y avait eu moins de prêcheurs d’une conciliation évidemment impossible, on n’en serait sans doute pas arrivé aux extrêmes que l’on a vus. Quand une cause est meilleure qu’une autre, il faut le dire et soutenir la bonne. Tous les appels complètement creux à une bonne entente fondée sur un déni de justice ne peuvent que créer la plus grande confusion dans les esprits. En conclusion, rien n’est malheureusement réglé, mais bien loin d’un « immense gâchis », c’est un souffle d’air frais qui a été introduit dans le paysage politique thaïlandais.
  • Crise politique Thaïlande (2)
    Beaucoup de personnes qui ne se souciaient nullement de politique ont été amenées à réfléchir et à se faire une opinion. Le rôle de la PAD ne doit donc pas être sous-estimé. S’il est exact que la PAD n’a pas « fait pression sur les juges », elle a néanmoins créé un contexte qui a permis à la justice de s’exprimer à plusieurs reprises sans craindre les interférences du passé. L’action de la PAD a par ailleurs évité (jusqu’à maintenant tout au moins) les manipulations cyniques et les manœuvres grossières visant à blanchir une partie de la classe politique et à ramener au pouvoir une sorte de mafia qui a conduit au désastre que l’on sait. Elle aura également permis de dissiper définitivement l’illusion des votes prétendument « démocratiques », sans cesse mise en avant par les pro-Thaksin, et qui vient d’être réduite à néant par la condamnation sans équivoque des partis au pouvoir pour fraude électorale. Pour juger le combat de la PAD, il suffit d’imaginer ce qui se passerait probablement aujourd’hui si celle-ci n’était pas intervenue. Je suis pour ma part persuadé que son action va modifier sensiblement la vie politique dans ce pays.
  • Crise politique en Thaïlande (1)
    D’accord avec Gavroche pour dire que les pro-Thaksin ont perdu une bataille mais pas la guerre ; en revanche la qualification d’ « immense gâchis » me paraît tout à fait inappropriée et à très courte vue. Je crois au contraire que la crise historique qui se déroule a déjà joué et va jouer un rôle très positif dans l’évolution de la vie politique thaïlandaise. Bien sûr certaines actions auront sans doute à court terme un impact négatif sur plusieurs activités commerciales. Mais il me semble que cela a été très exagéré. Après tout la France, pour ne citer qu’elle, est régulièrement paralysée (cf actions camionneurs, grèves multiples, notamment pilotes, hôtesses et stewards, aiguilleurs du ciel etc…), les effets s’en résorbent assez rapidement. L’image de la Thaïlande ne me paraît pas non plus réellement endommagée. Cette affaire a montré au monde que les Thaïlandais étaient un vrai peuple, la Thaïlande un vrai pays, et non pas un fantasme stéréotypé constitué de plages et de prostituées. Les touristes qui voyagent intelligemment (et ils sont de plus en plus nombreux) sauront le prendre en compte ; les autres oublieront très vite, comme toujours. Donc il me semble qu’il faut arrêter le délire des « dommages incalculables » infligés au pays. Le vrai problème économique de la Thaïlande, ce n’est la fermeture de l’aéroport, c’est la répercussion de la crise mondiale. En tout état de cause, on ne peut pas apprécier la situation uniquement à l’aune des millions éventuellement « perdus » et subordonner toutes les valeurs au critère du profit. Un peuple n’est pas une entreprise commerciale. Si l’on veut bien regarder la crise d’un œil moins mercantile et plus politique, on observera que le combat de la PAD aura grandement contribué au développement et à l’acuité de la conscience politique thaïlandaise. (A suivre)
  • Tous pourris ?
    "Si il y avait une justice alors TOUS les partis politiques auraient été dissous et leurs dirigeants interdits de politique" Il ne suffit pas de vouloir placer tout le monde dans un même sac d'un tour de passe-passe pour tenter d'excuser la fraude et la corruption. La Cour a statué et dissous sur la base de faits avérés et même non contestés par le PPP, ce n'est pas un vulgaire ragot ! Perso, peu importe le parti qui gouverne la Thaïlande pour peu qu'il ne soit pas corrompu. Les thaïlandais méritent de vivre dans un Etat de Droit et pas dans un maelström de gangs mafieux ! Par exemple, est-il admissible que certaines personnes puissent en tuer d'autres sans que la Justice ne s'y vintéresse ? Le fils d'un candidat au poste de PM est dans ce cas ...
  • La palme du journalisme
    Depuis 2006, je rame pour m'informer quotdiennement sur les aléas de la politique et de la rue Thai. Depuis mon village du Val d'Oise, c'est pas facile. Mes sources d'information sont Le Monde, Courrier International, L'Express, Le Nouvel Obs,Le Figaro etc. puis en Thailande The Nation, Bangkok Post, Lepetitjournal,Gavroche d'une part, et d'autre part des amis en Thailande (Thai, Suisses, et Français, pro-jaunes pour certains, pro-rouges pour d'autres,voire même pro-RAB!)Sans compter les sites politiques en anglais des deux bords et aussi des articles de presse parus sur des sites à S'pore, KL ou HKG; Je dis haut et fort que la palme de la meilleure couverture et des meilleures analyses des évênements revient de loin a GAVROCHE. Le pire de tous a été Le Monde. J'ai même été jusqu'à leur écrire pour un article de désinformation qu'ils avaient pompé sur breakingviews.com et publié sans vérification ...Le correspondant du Monde à Bangkok est lui mieux au fait, mais il y va vraiment avec des pincettes (faut dire que le siège de Paris ne lui prette pas souvent un petit quart de colomne !).D'une manière générale, et en résumé, la presse française a parlé 2 fois de la Thailande depuis aout: 1/Quand 1500 touristes ont été bloqués à Phuket parce que le PAD occupait l'aéroport, et 2/quand les 2 aéroports de BKK ont été occupés...Conclusion: si les touristes sont coincés, ça les interesse sinon...Rien ! Les français (de France) n'ont rien compris aux évennements depuis le début du second mandat de Taksin, tant l'information est pauvre, et tant les commentaires se contredisent d'un média à l'autre tout en demeurant flou (tentative de camouflage de la méconnaissance du sujet). Donc encore BRAVO au GAVROCHE et MERCI !
  • L'analyse du Monde est archi-nulle
    @ Bucca Certes on peut ne pas partager l'analyse de Gavroche, mais elle est incommensurablement plus juste que celle du Monde. Cette dernière n'a aucune finesse et ne tient aucunement compte des contradictions entre le pseudo-soutien à la monarchie et ceux, les classes avancées et éduquées qui ont été instrumentalisées par l'extrême droite et les éléments les plus réactionnaires du Palais. Les partisans de Thaksin vénèrent le Roi qui dans leur culture est un bouddha vivant, ils perpétuent au quotidien cette tradition de fidélité à la dynastie. Ce n'est pas le cas des citadins de Bangkok, américanisés, européanisées qui délaissent (doit-on le regretter ?) les traditions. Quant à PP, je veux lui dire que Gavroches est destinés à des francophones et que si dans l'action ils doivent être réservés, rien n'interdit de discuter librement et sans payer comme sur le site du Monde...
Page