Emmanuelle Michel | Gavroche magazine | 12/05/2008
Société  

Montée des eaux : Bangkok ne veut pas couler !

Un sol qui s'enfonce, des côtes victimes de l'érosion et de la montée du niveau de la mer. Un cocktail détonnant qui, dans les prochaines décennies, devrait faire de Bangkok l'une des villes les plus menacées au monde par les inondations. La situation est inquiétante dans les provinces du bord de mer, mais la capitale ne manque pas d'atouts pour se protéger. D'autant que les autorités commencent à prendre conscience du problème.
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Une mouette se pose sur des bambous dépassant de l'eau. En toile de fond, le Golfe de Siam s'étale à perte de vue. Nous sommes à moins de trente kilomètres de Bangkok, non loin de l'embouchure du fleuve Chao Praya. Difficile de croire qu'il y a seulement quelques années, une école primaire se trouvait là. Comme tout le village de Khun Samut Chin, elle a dû être déplacée avant d'être engloutie par les eaux. Seuls subsistent les poteaux électriques, désormais inutiles. En trente ans, la mer a gagné un kilomètre sur les terres dans cette province de Samut Prakan, qui jouxte la capitale. Les six cents habitants du village, essentiellement éleveurs de crevettes et aquaculteurs, ont tous dû déménager plusieurs fois leur maison sur pilotis. «Les plus âgés ont dû reculer jusqu'à onze fois, explique Samorn Khengsamut, le maire du village. Nous avons essayé d'installer des barrières de bambous pour nous protéger, mais ça n'a pas marché.»

Aujourd'hui, un tiers des habitants a définitivement quitté le village. Aux avant-postes, le temple est désormais encerclé par les eaux. Seule une passerelle au-dessus de la mangrove permet d'y accéder. Les habitants l'empruntent pour aller porter de la nourriture aux trois moines qui vivent encore sur l'îlot. «Nous attendons que les autorités financent des projets pour protéger le village, sinon, nous serons obligés de partir», insiste Samorn Khengsamut.

La situation à la périphérie de Bangkok illustre les risques qu'encourt la cité dans les décennies à venir. Selon un rapport publié en 2007 par l'OCDE (1), la capitale se classe septième parmi les 136 villes du monde les plus menacées par les inondations côtières d'ici à 70 ans.

Plusieurs phénomènes se conjuguent: l'affaissement du sol, d'abord. La ville est construite sur un terrain argileux, à seulement un ou deux mètres du niveau de la mer. Elle s'enfonce au rythme de un à deux centimètres par an. Ce processus naturel a été amplifié par un développement urbain anarchique, en particulier par le pompage à outrance des nappes phréatiques. Le risque d'inondation a également été aggravé par la disparition de la plupart des klongs (canaux), qui occupaient autrefois une fonction de drainage.

En parallèle, la mer grignote les terres. Les sédiments qui empêchaient auparavant son avancée ont diminué de 70% en trente ans, bloqués par les barrages en amont du fleuve. «Sur les 120 kilomètres de côtes proches de Bangkok, près de 70% sont confrontés au problème de l'érosion maritime», constate Thanawat Jarupongsakul, directeur du Centre d'Etudes sur les Catastrophes et les Terres à l'université de Chulalongkorn. Le boom de l'industrie de la crevette dans les années 1980 a aussi aggravé la situation. «On a détruit la mangrove pour creuser des étangs», regrette Seree Supharatid, directeur du Centre de recherche sur les catastrophes naturelles de l'université Rangsit.

Cerise sur le gâteau, le réchauffement climatique. Il provoque la montée du niveau des mers et renforce l'intensité des moussons. «Cela pourrait devenir une cause de plus en plus déterminante à l'avenir», estime Anond Snidvongs, directeur du Centre régional START pour l'Asie du Sud-Est, spécialiste du changement climatique. Les moussons ont déjà clairement gagné en intensité ces dernières années : «Il y a dix ans, la mousson du Nord-Est engendrait des vagues d'environ un mètre de haut dans le Golfe de Siam, explique le professeur Thanawat. Aujourd'hui, ces vagues font de deux à quatre mètres, ce qui aggrave l'érosion.»

En revanche, il est encore difficile de prévoir précisément l'ampleur de la montée des eaux. «Les estimations varient de 30 centimètres à 3 mètres d'ici à 100 ans, mais ce sont des moyennes qui peuvent changer en fonction des conditions locales, explique Anond Snidvongs. Les projections du GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'évolution du climat, ndlr) utilisent une fourchette entre 30 et 70 centimètres.» Des prévisions du même ordre que celles du professeur Thanawat pour la région de Bangkok. «Avec ces chiffres, il faut s'attendre à perdre 1,3 kilomètre de côte d'ici à 20 ans, 2 à 3 sur 50 ans, et 6 à 8 kilomètres d'ici à cent ans», prévoit le chercheur. Dans ce scénario, l'aéroport de Suvarnabhumi se retrouverait à huit petits kilomètres des flots dans un siècle, contre quinze actuellement. La zone de l'aéroport est particulièrement vulnérable: entre 1992 et 2000, le sol s'est affaissé de 14 centimètres, d'après les données de Seree Supharatid. Bangkok est donc victime d'un effet ciseaux, avec l'affaissement du sol d'un côté, et l'élévation du niveau de la mer de l'autre. Les inquiétudes des scientifiques thaïlandais sont confirmées par l'Institut Asiatique de Technologie (AIT). «Bangkok a un sérieux problème, reconnaît Sivanappan Kumar, directeur du Département environnement. En tant que cité côtière, elle est très vulnérable aux effets du changement climatique.»

Pourtant, il semble qu'il faille relativiser la menace qui pèse sur le centre-ville. Selon Anond Snidvongs, «même si les quartiers intérieurs de Bangkok sont peu élevés par rapport au niveau de la mer, la Bangkok Metro-politan Administration (BMA) devrait lancer des chantiers assez efficaces pour les protéger au moins pendant une cinquantaine d'années (voir l'interview du gouverneur adjoint de Bangkok page 48).» La capitale a de nombreux atouts pour gérer ce problème: le budget, la technologie, la prise de conscience des populations et des autorités, explique-t-il. «En revanche, les zones immédiatement voisines, telles que Ramkhamhaeng, Bang Na et Lad Krabang, y compris le nouvel aéroport, sont plus vulnérables. Les zones côtières sont les plus menacées, en particulier celles qui se trouvent sur la rive Est de la Chao Praya.» L'affaissement du sol a également ralenti depuis le milieu des années 1990, grâce à une loi qui a mis un peu d'ordre dans le pompage des nappes souterraines, et à la crise de l'industrie de la crevette.

Trois millions de personnes touchées d'ici à vingt ans

Savoir que l'on n'aura sûrement pas les pieds dans l'eau dans vingt ans en visitant le Grand Palais ne veut pas dire qu'il n'y a aucun souci à se faire. «Le problème, ce n'est pas seulement l'inondation permanente de certaines zones, souligne le Dr Anond. C'est aussi le fait que les grandes inondations temporaires et les grandes tempêtes seront sûrement plus fréquentes. Il suffit qu'elles se produisent une ou deux fois par an pour avoir un impact socio-économique très important.» Selon lui, les inondations occasionnelles pourraient concerner la moitié de la région de Bangkok, soit plusieurs centaines de kilomètres carrés. «Des centaines de millions de bahts pourraient être perdus, rien que pour le trafic automobile. Il faut penser aussi aux conséquences sanitaires. Le sol sera gorgé d'eau en permanence, de nombreuses ma-ladies pourraient se répandre.»

Selon le professeur Thanawat, ces phénomènes devraient affecter jusqu'à trois millions de personnes d’ici vingt ans. «Certaines le seront directement, par la perte pure et simple de leurs terres, et d'autres indirectement, par les conséquences de l'arrivée de milliers de migrants climatiques à l'intérieur des terres.» Anond Snidvongs table lui sur la perte irréversible d'environ cinquante kilomètres carrés de terre entre la mer et Bangkok dans les cinquante prochaines années. «Ce sont des zones densément peuplées et construites, où se trouvent beaucoup d'usines. Où iront ces gens ? Le gouvernement n'a pratiquement rien prévu pour l'instant, pas de compensations, pas de lois. Qu'adviendra-t-il du titre de propriété de ces terres ? »

Face à ces menaces, les autorités sont longtemps restées apathiques. «A Bangkhuntien, là où la province de Bangkok compte quelques kilomètres de côte, la mer avance de dix mètres chaque année. En 1989, l'administration a installé des rochers pour freiner l'eau, et puis plus rien pendant près de vingt ans», se souvient le Dr Seree. Depuis quelques années, les pouvoirs publics semblent pourtant prendre conscience du problème. Un système de protection va être mis en place à Bangkhuntien, pour un coût de 200 millions de bahts. «Les précédents gouvernements ne faisaient rien, mais le nouveau cabinet a inscrit la gestion du changement climatique dans ses politiques, cela conduira peut-être à une amélioration», espère Thanawat. Anond Snidvongs se félicite de cette évolution, mais met en garde contre la précipitation. «Les politiques veulent parfois aller trop vite, à cause des échéances électorales. Il faut être très prudent. Nous avons besoin de solutions adaptées aux problèmes locaux et non de solutions toutes faites.» Il précise toutefois que «l'incertitude reste très grande quant aux données scientifiques sur la montée des eaux. Il est donc difficile pour les politiciens de prendre des décisions.» D'autant que les agendas politiques et scientifiques ne coïncident pas forcément. «Quatre ans de mandat pour un homme politique, c'est très court par rapport aux menaces environnementales qui se concrétiseront dans vingt ou cinquante ans», rappelle Thanawat Jarupongsakul.

Plusieurs projets de barrières le long du rivage sont désormais en cours dans les provinces côtières (voir encadré «A Samut Prakan, une digue écologique», page précédente). La BMA est déjà en train de négocier avec les propriétaires des zones situées le long du rivage afin qu'ils acceptent de sacrifier une partie de leurs terres pour les projets de réimplantation de la mangrove. «80% des gens sont favorables au projet, mais certains sont un peu réticents, commente Orapim Pimcharoen, du Département d'aménagement urbain. Nous pourrions acheter ces terrains, mais nous préférons négocier. C'est délicat, car il faut aussi prendre en compte les revenus générés par les élevages de crevettes installés le long du rivage.» Attention toutefois, comme le précise le Dr Seree, «ces projets sont temporaires, ils ne font que ralentir l'avancée de la mer.» Anond Snidvongs considère lui qu'il n'y a plus d'espoir de sauver les terres qui se situent entre 200 à 500 mètres à partir du rivage, en particulier celles situées à l'est de l'embouchure du Chao Praya, dans la province de Samut Prakan notamment. Il faut donc anticiper et «employer l'argent à faire quelque chose à l'intérieur des terres, en prévision de l'avancée de la mer.»

Construire un mur n’est pas si simple

Le groupe Bangkok 50, dirigé par Chalitrat Chanrubeksa et composé d'anciens membres du Thai Rak Thai, a suggéré récemment la construction d'un méga-mur, d'un coût de 100 millions de bahts. Mais ce n'est peut-être pas la meilleure solution. «Il faudrait faire une étude d'impact environnemental, avoir l'accord des populations, prévient Seree Supharatid. Cela pourrait se révéler dangereux si des logements et des usines sont construits immédiatement derrière, car on ne sait pas comment le climat va évoluer.» Un tel mur pourrait alors se révéler insuffisant. Le Dr Anond préconise lui une solution comportant à la fois des murs à certains endroits, ainsi que le renforcement de certaines routes. «Mais il faut aussi convaincre la population des zones côtières qu'aucune technologie ne pourra les protéger. Il faut déjà prévoir la reconversion de ces endroits, en développant d'autres types d'aquaculture, les moules ou les huîtres par exemple.»

Malgré la menace, les habitants de Khun Samut Chin continuent de s'accrocher à leur bout de terre. L'abbé assure qu'il n'est pas inquiet pour son temple: «Il est toujours là, même si le village autour a disparu.» Le fils de la chef du village veut encore croire que les maisons sur pilotis pourront être sauvées. Il n'a qu'un souhait: y élever ses enfants.


(1) Organisation pour la Coopération et le Développement Economiques
A Samut Prakarn, une digue écologique
Emmanuelle Michel
Pour tenter de protéger le village de Khun Samut Chin, l'équipe du Dr Thanawat est en train de mettre au point un nouveau concept de digue. «C'est très différent des murs qu'on trouve aux Pays-Bas par exemple», explique le chercheur. La structure est installée à 500 mètres du rivage. Elle est constituée de poteaux de forme triangulaire de 10 mètres de haut, qui dépassent d'environ un mètre au-dessus du niveau de l'eau. «Ce type de structure permet de diminuer la force des vagues, souligne le professeur Thanawat. Les sédiments peuvent donc revenir de l'autre côté, et dans le même temps nous replantons la mangrove pour contenir l'érosion (graphique ci-contre).» Dans le cadre du projet-pilote, ces piliers ont été plantés sur une longueur de 250 mètres. L'objectif est d'installer la digue sur une longueur de 120 kilomètres, ce qui permettrait de reconstituer plus de 60 km2 de mangrove et donc, d'écosystème. «Cela aurait un effet positif sur l'environnement. La mangrove absorberait 275.000 tonnes de CO2 par an», assure le professeur Thanawat, qui espère voir ensuite le projet accepté au titre du « Clean Development Mechanism » mis en place par les Nations Unies. Selon lui, ce système permettrait à la Thaïlande de gagner entre 1 et 1,6 million de dollars par an en faisant financer par les pays industrialisés cette réduction des émissions de gaz à effet de serre. L'étude se déroule sous la supervision de la Banque Mondiale, qui doit envoyer très prochainement des experts japonais pour valider le projet, qui sera ensuite soumis au gouvernement thaïlandais. Son coût total est estimé à 5 ou 6 milliards de bahts. Une équipe d'une vingtaine de personnes composée d'ingénieurs, d'avocats, d'économistes, d'architectes et d'écologistes est mobilisée. Les résultats de l'étude, conduite par le Thailand Research Fund, seront publiés en juillet prochain.
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