Thaïlande
Quel avenir pour la langue française en Thaïlande ?
Si le Français a depuis longtemps le statut de deuxième langue étrangère au royaume de Thaïlande, de nouvelles réalités font vaciller ce qui était vu comme un fait établi. Le système éducatif, engagé dans une lourde réforme, peine à trouver ses marques tandis que les réalités économiques sont toujours plus exigeantes. Filières cloisonnées, professeurs dépassés, absence de débouchés, le français est à la croisée des chemins face à d'autres langues étrangères qui prennent le haut du pavé. L'essoufflement sera-t-il complet?
L'apprentissage du français en perte de vitesse
La Thaïlande a choisi l'anglais comme première langue étrangère depuis le règne du roi Mongkut (1804/1864). Mais, jusqu'avant la deuxième guerre mondiale, les diplomates thaïlandais devaient parler à la fois l'anglais et le français. Depuis cette époque, point de départ du déclin de la langue française dans le monde, la famille royale reste un atout essentiel pour le maintien du français. Mais aujourd'hui, il ne suffit plus aux Thaïlandais d'avoir l'exemple du couple royal pour souhaiter apprendre le français. La réalité est que cette langue complexe risque encore de perdre du terrain malgré les intentions louables de ceux qui en font la promotion. Pour illustrer la situation, les données sont rares et souvent peu fiables. Toutefois, selon l'ambassade de France et des sources officielles thaïlandaises, le nombre d'apprenants serait supérieur à cinquante mille. Quarante-etun mille étudiants apprendraient le français à l'école secondaire, six mille dans le supérieur et trois mille cinq cents dans les Alliances Françaises. Comment expliquer alors que plus de 85% d'entre eux abandonnent l'apprentissage du français au moment d'entrer à l'université?
Il n'y a pas si longtemps, les écoles offraient peu d'options de langues étrangères. On suivait les classes d'anglais ou de français, le choix était simple. Mais la situation a bien changé et la Thaïlande aussi. Si la première langue étrangère demeure toujours l'anglais, la diversité gagne les salles de cours: allemand, japonais et chinois entrent dans l'arène et entendent bien se tailler une place de choix. Par ailleurs, depuis la réforme engagée en 1999 avec le National Education Act, qui vise, dans l’ensemble, à réorienter les politiques d'apprentissage vers l'étudiant, les écoles se retrouvent avec presque tous les pouvoirs. Ce sont elles qui décident notamment de leur programme de langues étrangères, bien que le ministère de l'Education pose les bases des cursus. Des années après l'adoption de la réforme, les modalités du nouveau régime d'admission à l'université demeurent difficiles à saisir. Le Dr Chiranee Tantiratanavong, sous-secrétaire générale de la Commission pour l'Enseignement supérieur, éprouve ellemême encore des difficultés à l'expliquer clairement. En bref, à compter de mars 2006, l'admission reposera sur différents tests et évaluations effectués tout au long des études secondaires. L'un de ces tests obligatoires (A-Net), qui porte sur les matières optionnelles, permettrait aux étudiants d'être examinés sur une deuxième langue étrangère s'ils le désirent. En fait, le choix du français dépend ici beaucoup de la motivation des étudiants, car selon la structure actuelle des filières universitaires, seuls ceux qui se destinent aux facultés de lettres seront forcés de passer le test de français. Pour les autres, la connaissance d’une deuxième langue étrangère n'est pas prioritaire.
Les universités thaïlandaises ont beau fourmiller de projets soutenus par des professeurs motivés, qui tentent par exemple de mettre sur pied des programmes bilingues, les étudiants et le corps professoral ne semblent pas être en mesure de suivre la machine. A ce titre, le programme de gestion culturelle, dispensé au «College for Innovation» à l'université Thammasat, et initié par le gouvernement français pour le développement d'un cursus bilingue, donne uniquement des cours en thaï. La directrice du programme, le Dr Chirapan Boonyakiat, explique que la maîtrise des langues n'est pas suffisante, tant chez les enseignants que chez les étudiants. «Si l'on donnait les cours en français, le nombre d'inscriptions serait à la baisse», affirme-t-elle. Certaines mesures d'aide au perfectionnement linguistique sont toutefois disponibles. Le gouvernement thaïlandais attribue par exemple des bourses dans chaque région du pays pour que des étudiants partent préparer une licence dans un pays non-anglophone. Dans la promotion de cette année, 185 étudiants sont partis en France grâce à des bourses offertes par le gouvernement thaïlandais. Si l'ambassade de France se réjouit de voir que ce résultat est plus de deux fois supérieur à celui du Japon, en seconde position, il est important de préciser que les universités japonaises recrutent de manière intensive dans les rangs même des apprenants thaïlandais. Et avec des offres alléchantes d'études entièrement payées, la méthode semble efficace. Chiranee Tantiratanavong affirme d'ailleurs que le nombre d'étudiants qui apprennent le français à l'université n'augmente pas beaucoup en comparaison du chinois ou du japonais. La Commission pour l'enseignement supérieur ne parvient toutefois pas à fournir des statistiques complètes.
Si une compétition accrue des autres langues étrangères et une nouvelle réforme expliquent la situation actuelle du français en Thaïlande, il n'en reste pas moins que le professeur demeure un facteur essentiel. De manière générale, les enseignants sont des Thaïlandais qui ont étudié le français au niveau secondaire et universitaire puis se sont perfectionnés en France ou dans d'autres bastions francophones comme le Québec, dans les années 1960-70. Avec un âge moyen qui frise maintenant la cinquantaine, le risque de se retrouver avec une sérieuse pénurie d'enseignants qualifiés est évident. «On ne cesse de répéter cela au gouvernement, explique l'inspectrice de français Saowanit Chaimusig, mais l'on n'obtient pas de réponse.» Dans ce domaine, l'ambassade de France a proposé au gouvernement thaïlandais en octobre 2004 un plan d'action prévoyant la formation de 100 professeurs sur quatre ans avec un stage de plusieurs mois à l'Alliance Française et un autre de deux mois en France. Mais le ministère de l'Education n'a pas encore fait connaître sa réponse. En ce qui concerne la qualité de l'enseignement, les avis sont partagés. Certains estiment que la formation actuelle des jeunes professeurs est excellente tandis que d'autres, comme Chiranee Tantiratanavong, n'hésitent pas à lui imputer la piètre performance des Thaïlandais en matière de langues étrangères. «Dans les régions rurales notamment, certains enseignent sans jamais avoir terminé leurs études. Le niveau est nécessairement pauvre», affirme-t-elle. Cela viendrait plutôt du cloisonnement des filières de formation, estime de son côté la vice-présidente de l'Association Thaïlandaise des Professeurs de Français (ATPF - voir encadré), Thida Boontharm. «Nos jeunes professeurs viennent soit de la faculté d'Education, soit des Lettres, explique-t-elle. Dans le premier cas, ils savent comment enseigner mais ne connaissent pas nécessairement bien la langue. Quant aux autres, ils parlent bien la langue, mais ne possèdent pas la pédagogie.» Au mieux, les jeunes professeurs de français en Thaïlande peuvent bénéficier des conseils offerts par la Commission pour l'éducation élémentaire et d'un séminaire annuel de formation organisé en coopération avec des experts français. Malgré tout, que la qualité des cours soit bonne ou pas, un autre aspect détourne les étudiants du français: les perspectives professionnelles.
«Le français est une langue difficile à apprendre et, hormis à l'ambassade et dans quelques sociétés francophones, elle offre peu de débouchés», constate Sukanya Uerchuchai, directrice de la Chambre de Commerce Franco-Thaïe. Du côté de l'ambassade de France, on se montre plus optimiste bien que l'on admette que les efforts développés au point de vue du marché du travail, tels qu'amener les entreprises à introduire le français dans les critères de recrutement, consistent davantage à sauver les meubles qu'à renverser la tendance. Un des points forts développés par la France est l'enseignement sur objectif spécifique, qui permet d'adapter l'enseignement de la langue en fonction de besoins précis. Ce n'est plus le public qui s'adapte aux caractéristiques de l'enseignement, c'est l'inverse. Cela peut aller de l'acquisition en quelques heures d'un vocabulaire de base, limité mais précis, tel que pour le personnel navigant des compagnies aériennes, à un français plus élaboré. Néanmoins, sur les quelque 250 entreprises membres de la Chambre de Commerce Franco-Thaïe, très peu introduisent le français dans leurs critères de recrutement, à l'exception de certains grands groupes comme Michelin, Calyon, EDF ou encore Total qui peuvent se permettre ce luxe. Et encore, seuls quelques postes sont concernés, tels que le secrétariat de direction ou encore des cadres ayant affaireavec des données spécifiquement françaises, comme chez Michelin. Mais la langue de travail, elle, est soit le thaï, soit l'anglais. Et si les responsables des ressources humaines admettent, comme le suggère le ministère des Affaires étrangères, que le français est un «plus» pour la culture d'entreprise, il n'est toutefois pas déterminant dans le recrutement local.
Par ailleurs, cloisonnement des filières universitaires oblige, il a été observé que les candidats issus des filières linguistiques sont généralement peu compétents dans les domaines prédominants tels que le marketing ou le management. «Une PME n'a pas les moyens de former les gens comme le font les grands groupes, explique Sukanya Uerchuchai, alors les entreprises nous disent qu'elles n'ont pas réellement besoin de personnel francophone.» Francophile convaincue, la directrice de la FTCC s'applique à développer avec les universités des cursus permettant aux étudiants en lettres de bénéficier de cours axés sur ces domaines. Néanmoins, elle se rend à l'évidence: «Quelqu'un qui veut un bon travail apprendra d'autres langues que le français. Personne ne peut nier l'influence de la Chine, c'est à la mode et les débouchés sont nombreux.»
Dans le contexte délicat d'un système en souffrance et en pleine mutation, et à l'heure des grands changements économiques et géopolitiques qui bouleversent la région, la place privilégiée dont le français a joui jusqu'à présent en Thaïlande est sérieusement remise en question. Néanmoins, les efforts réalisés par les responsables thaïlandais et francophones ne sont pas vains. La langue de Molière a encore des atouts qui, s'ils sont habilement exploités, lui permettront de trouver de l'oxygène dans cet univers renouvelé et hautement concurrentiel.
Quand le français cherche à séduire
La langue française prend un nouveau départ. Concurrente acharnée de l'anglais pendant longtemps, elle n'espère plus l'exclusivité. Elle entend aujourd'hui être la langue bien aimée, et tout porte à croire que c'est là sa meilleure option. Néanmoins, bien qu'elle bénéficie en Thaïlande d'un capital d'adeptes non négligeable, la situation actuelle de l'environnement francophone n'est pas favorable à son épanouissement.
«Le français ne se présente pas comme une alternative à l'anglais, mais vise la place de langue préférée. Et cette demande existe en Thaïlande», expliquait l'ambassadeur de France Laurent Aublin en juin dernier lors d'un entretien accordé à Gavroche. Voilà qui ouvre des perspectives rassurantes et laisse entrevoir de la part de la France une attitude moins crispée et plus avenante dans la promotion de sa langue. «La Fête», l’événement culturel français à Bangkok, semble d'ailleurs bien s'inscrire dans cette nouvelle orientation. Un tel positionnement pourra-t-il néanmoins adoucir les plus inquiets qui militent encore bec et ongle pour une «défense de la langue française», à défaut de la promouvoir avec le sourire et des fleurs.
Car il faut bien avouer que la position protectionniste adoptée jusqu'à présent n'a rien d'une attitude positive de promotion. «On est certainement le seul pays à protéger autant sa langue, estime Ginette Chamart, professeur de français à l'Asian Institute of Technology de Pathum Thani. Lorsqu'il s'agit de faire connaître notre culture ou notre savoir-faire, on exige encore trop souvent que cela se fasse en français. Découvrir Balzac, Zola ou Camus via des textes traduits est considéré comme un sacrilège. C'est la politique du tout ou rien, et malheureusement le plus souvent c'est le rien qui l'emporte.» L'AIT, membre de l'Agence Universitaire de la Francophonie, envoie dans le cadre d'un programme d'échange 40 élèves en formation en France où les cours sont dispensés en anglais. Sans une telle formule, Ayurka, étudiante mongole, aurait choisi une autre destination. «J'ai beaucoup aimé la France, et je compte maintenant apprendre le français», confie-t-elle. Et Ginette Chamart de conclure: «Notre but ici n'est pas de faire des francophones avant tout mais d'abord des francophiles.»
La séduction plutôt que le passage en force, une idée nouvelle qui aura mis du temps à faire son chemin. Et si hier on tentait par tous les moyens de maintenir le nombre d'heures de français dans les écoles en dépit de la désaffection générale, aujourd'hui on s'inquiète davantage des motivations des apprenants, du contenu et des méthodes d'enseignement. «On s'est trop intéressé à l'offre jusqu'à présent», reconnaît Christian Depierre, attaché de coopération pour le français à l'ambassade. «On doit aujourd'hui se demander ce qu'on rate dans la demande.» (1) Et à ce propos, Suzy Jessua, directrice-adjointe de l'Alliance Française, ajoute que «parmi les motivations des publics de l'Alliance pour apprendre le français, le plaisir arrive en tête avec 40% des avis.»
Dussadee, Pussadee et Rattigorn, elles, ont étudié le français au lycée puis à l'université. Toutes trois originaires de Khon Kaen, elles travaillent comme guides francophones pour la Maison de Jim Thomson. Leur cheminement vers le français à d'abord commencé par leur rejet des matières scientifiques. «Au lycée, on nous demande de choisir entre les mathématiques et les langues, nous dit Rattigorn, et je déteste les mathématiques.» Mais par la suite, Pussadee affirme avoir choisi le français dans l'espoir de visiter un jour Paris. Dussadee elle explique entre autres raisons que le français, moins parlé que l'anglais, confère à son locuteur un statut particulier. Quant aux perspectives professionnelles, cela n'a semble-t-il pas vraiment pesé au début. En revanche, toutes les trois ont privilégié la recherche d'un emploi utilisant le français dans le but de le pratiquer. «Nous avons la chance d'avoir trouvé un travail qui nous permette de parler le français, se réjouit Pussadee. Ainsi on ne l'oublie pas.»
Avec chacune sept ans d'étude du français, elles le maîtrisent plutôt bien. Cela sans avoir jamais mis les pieds en terre francophone, ni fréquenté de francophones, d'associations ou de clubs où l'on parle français. Et pour cause, elles n'en connaissent pas! Elles ne savent même pas que chez elles, à Khon Kaen, un jeune Thaïlandais de 22 ans met sur pied un centre culturel français. Sarawut Buddasri est tombé amoureux de la culture et de la langue française après avoir passé un mois à l'université de Caen. En mai dernier, avec l’aide de la «Mittapaap Organization», dont il est le président, il lançait le projet de «Maison Française», qui a pour objectif la diffusion de la culture française et l'enseignement du français en région Isan. La Maison Française accueille aujourd'hui une trentaine d'élèves d'âges et d'horizons divers. Et pour mener sa mission, elle bénéficie du soutien de volontaires. Néanmoins, malgré l'enthousiasme ambiant, la jeune association semble relativement isolée du monde francophone et des institutions d'enseignement. Sarawut n'est malheureusement pas le seul dans ce cas. Nombre d'autres porteurs de projets comme le journaliste Yves-Guy Bergès, dont l'idée de «Point-rencontre» a été exposée dans nos colonnes, font eux aussi face au manque de visibilité dans l'environnement francophone thaïlandais qui touche même le milieu universitaire.
Le professeur Surapong Pukdee est le doyen du département de Sciences humaines de l'université Rajabhat à Lampang. Ce dynamique professeur d'anglais est un fervent promoteur de la langue française. «Nous avons commencé ici avec l'anglais et le japonais, puis nous avons constaté une forte demande de français. Le français est un facteur de réussite dans les études. Bien souvent, ceux qui le choisissent vont plus loin que les autres. Mais la qualité de nos cours reste à améliorer et nous devons offrir des garanties plus attractives aux candidats potentiels (3). Pour cela, nous avons envoyé un professeur passer un doctorat à Paris.» Dans le même temps, Surapong Pukdee s'est démené pour recruter quelqu'un de compétent afin de relever le niveau des cours. Et ses efforts ont été plutôt bien récompensés puisqu'il bénéficie depuis juin dernier de la collaboration bénévole d'un docteur en Sciences de l'éducation, spécialisé dans l'enseignement du français, Jean-Pierre Pille. Ce jeune retraité et auteur de nombreux livres éducatifs entendait bien continuer à mettre son savoir-faire au service de la langue française. «L'ambassade à Bangkok ne m'a pas répondu lorsque je leur ai proposé mon soutien», regrette-t-il. En dehors des cours de français, il prépare avec le professeur Surapong une journée-rencontre avec des professeurs de français, qui se déroulera à Lampang le 18 novembre prochain. «Il y a trop peu d'informations et d'échanges en ce qui concerne le français, le degré d'isolement des professeurs est très fort. C'est pourquoi nous voulons créer un réseau de l'enseignement du français.»
L'univers francophone se réduirait-il à une sorte d'archipel composé d'une multitude d'îlots perdus dans la brume sans repères pour se retrouver? Un flou général qui concerne d'abord les promoteurs actifs dont les projets peinent à se développer, puis ensuite les simples locuteurs qui, faute d'environnement propice, pratiquent finalement d'autres langues. Qui fait quoi, où, comment, combien, personne ne sait vraiment. Même l'activité et le rôle d'institutions-clés ne sont pas toujours bien cernés, suscitant parfois des critiques injustifiées. Le souci d'information, Surapong Pukdee et Jean-Pierre Pille l'ont fait remarquer à propos du milieu de l'enseignement et disent vouloir y répondre par un réseau. Réseau. Un mot clé à l'ère de l'Internet. Un outil synonyme de dynamisme à moindre coût. L'idée n'est pas nouvelle ici, puisque dès 1997, un projet de centre de ressources initié par le service culturel de l'ambassade de France prévoyait la constitution d'une banque de données sur tout ce qui touche à la culture et la langue françaises en Thaïlande. Qui d'autre en effet que l'ambassade est le mieux placé pour établir ce lien entre les divers acteurs du français? Mais curieusement, le projet n'a pas abouti et semble même être tombé dans l'oubli. Et lorsqu'on évoque aujourd'hui le besoin d'information, on s'entend répondre qu'il y a Internet pour cela. Pas si simple. Car il ne suffit pas de se jeter sur la «toile» pour avoir une réponse, d'autant qu'elle ne s'y trouve pas forcément. La plupart du temps, l'utilisateur moyen s'y épuise sans grand résultat.
En jouant l'atout cœur, le français a des chances de remporter quelques mises. Néanmoins, le potentiel dont il dispose reste amoindri par sa dispersion. Si un projet tel que celui du centre de ressources ressortait des cartons, il permettrait d'éclairer l'univers francophone en Thaïlande et les inconditionnels du français pourraient enfin se retrouver pour le plaisir de faire vibrer leur langue préférée.
(1) La Direction de la coopération culturelle et du français a lancé en 2004 son «plan pluriannuel pour le français à la conquête des nouveaux publics».
(2) Yves-Guy Bergès, L'appel de Bangkok, Gavroche, numéro spécial, juin 2004.
(3) Une enquête menée cette année par le ministère thaïlandais de l'Education aurait révélé plus de 40,000 manifestations d'intérêt de la part des apprenants potentiels
La littérature à la dérive.
«Personne ne s'intéresse plus à nous.» Sodchuen Chaiprasathna, professeur de littérature française à l'université Silpakorn, trace un sombre portrait de la situation des professeurs de littérature en Thaïlande. Selon elle, ils sont abandonnés.
Durant près de quatre décennies passées dans l'enseignement, Sodchuen Chaiprasathna a vu diminuer le nombre de bourses attribuées aux professeurs de littérature année après année. «Autrefois, il y avait beaucoup de bourses et de soutien, mais maintenant c'est beaucoup plus difficile. On ne s'intéresse plus au français littéraire, mais seulement au français des métiers». Seule professeur titulaire en français de Thaïlande et auteure de nombreux livres sur André Malraux, Ajarn Sodchuen déplore le fait que le français des professions soit en train de prendre le pas sur le français littéraire. «Le bilan n'est pas très brillant. Les seules bourses accordées maintenant pour des stages de formation en France le sont aux jeunes professeurs de moins de 35 ans. «On ne croit plus à la qualité des professeurs et la formation est aujourd'hui très succincte. Nous sommes également négligés par le gouvernement français qui ne nous donne plus de bourses pour acheter des livres qui coûtent toujours plus chers.»
Résistance bureaucratique
« La société civile constitue un tissu d’atouts pour la promotion du français »
La France, l'un des rares pays dans le monde à promouvoir en force sa culture hors de ses frontières, a longtemps peiné à se positionner sur une ligne claire. Mais aujourd'hui, les orientations semblent prometteuses. En assouplissant son approche, en se tournant vers un français «utile» qu'elle prend soin d'adapter aux besoins de chacun, elle cherche à connaître ses publics pour mieux les séduire, tout en admettant la prédominance de l'anglais et de la culture anglo-saxonne qu'elle sait même s'associer astucieusement parfois.
Néanmoins, force est de constater que si l'appareil bureaucratique se montre efficace dans l'application de cette politique nouvelle, il conserve ses réflexes centralisateurs, se réservant l'entière maîtrise de la tâche. Son domaine de prédilection étant les relations institutionnelles, il en résulte que la promotion du français repose sur une poignée d'acteurs dont la portée ne saurait malheureusement couvrir à elle seule toute la question. Si l'ATPF par exemple joue un rôle indispensable et efficace d'interface avec le gouvernement et une majorité de professeurs, c'est là l'essentiel de son action et elle ne prétend d'ailleurs pas être omnipotente. Quant à l'Alliance Française, dont les bienfaits sont eux aussi largement reconnus, elle reste malgré tout tournée sur elle-même.
A la question de savoir si la société civile est associée à la promotion du français, Laurent Aublin, ambassadeur de France en Thaïlande et Pierre Colombier, conseiller de coopération culturel et scientifique, répondent que «l'ambassade est tout à fait disposée à soutenir des projets émanant de la communauté française à condition qu'ils soient bien ficelés». Encore faut-il distinguer dans ces propos «associer» et «assister». Bien que ce genre de contribution ne soit pas négligeable, elle ne répond pas à l'essentiel du besoin généralement exprimé parmi les personnes rencontrées et qui évoquent plutôt une absence d'information et un manque de prise en considération. «Je suis optimiste quant à l'avenir du français en Thaïlande, à condition qu'il y ait une réelle réflexion commune autour de la langue française, précise Jean- Pierre Pille.
Il ne faut pas oublier que la société civile - à condition toutefois qu'elle manifeste une volonté d'engagement et de suivi de ses actions - constitue un tissu d'atouts non négligeable pour la promotion du français, pouvant compléter - voire soutenir - le travail des institutions. Et il semble clair que ce potentiel mérite d'être capitalisé, surtout dans le cas d'une langue - le français - qui jouit ici du statut, symbolique mais ô combien important, de «langue préférée». La dimension affective prend naturellement une grande valeur et les seuls pouvoirs publics ne suffiront pas à en tirer le meilleur. A prétendre couvrir un champ qui dépasse ses compétences, on expose son action à des critiques parfois injustes, comme le «manque de dynamisme » ou encore l'«agitation désordonnée », alors que l'efficacité bureaucratique s'exprime généralement sur d'autres plans. Ne vaut-il donc pas mieux admettre, comme le suggère le sociologue Michel Crozier, que certaines qualités telles que le dynamisme ne sont pas toujours compatibles avec la mission des institutions publiques? Et de reconnaître par la même occasion la valeur complémentaire qu'offre la société civile, afin que soient créées les conditions favorables à l'implication de celle-ci?
La Thaïlande a choisi l'anglais comme première langue étrangère depuis le règne du roi Mongkut (1804/1864). Mais, jusqu'avant la deuxième guerre mondiale, les diplomates thaïlandais devaient parler à la fois l'anglais et le français. Depuis cette époque, point de départ du déclin de la langue française dans le monde, la famille royale reste un atout essentiel pour le maintien du français. Mais aujourd'hui, il ne suffit plus aux Thaïlandais d'avoir l'exemple du couple royal pour souhaiter apprendre le français. La réalité est que cette langue complexe risque encore de perdre du terrain malgré les intentions louables de ceux qui en font la promotion. Pour illustrer la situation, les données sont rares et souvent peu fiables. Toutefois, selon l'ambassade de France et des sources officielles thaïlandaises, le nombre d'apprenants serait supérieur à cinquante mille. Quarante-etun mille étudiants apprendraient le français à l'école secondaire, six mille dans le supérieur et trois mille cinq cents dans les Alliances Françaises. Comment expliquer alors que plus de 85% d'entre eux abandonnent l'apprentissage du français au moment d'entrer à l'université?
Il n'y a pas si longtemps, les écoles offraient peu d'options de langues étrangères. On suivait les classes d'anglais ou de français, le choix était simple. Mais la situation a bien changé et la Thaïlande aussi. Si la première langue étrangère demeure toujours l'anglais, la diversité gagne les salles de cours: allemand, japonais et chinois entrent dans l'arène et entendent bien se tailler une place de choix. Par ailleurs, depuis la réforme engagée en 1999 avec le National Education Act, qui vise, dans l’ensemble, à réorienter les politiques d'apprentissage vers l'étudiant, les écoles se retrouvent avec presque tous les pouvoirs. Ce sont elles qui décident notamment de leur programme de langues étrangères, bien que le ministère de l'Education pose les bases des cursus. Des années après l'adoption de la réforme, les modalités du nouveau régime d'admission à l'université demeurent difficiles à saisir. Le Dr Chiranee Tantiratanavong, sous-secrétaire générale de la Commission pour l'Enseignement supérieur, éprouve ellemême encore des difficultés à l'expliquer clairement. En bref, à compter de mars 2006, l'admission reposera sur différents tests et évaluations effectués tout au long des études secondaires. L'un de ces tests obligatoires (A-Net), qui porte sur les matières optionnelles, permettrait aux étudiants d'être examinés sur une deuxième langue étrangère s'ils le désirent. En fait, le choix du français dépend ici beaucoup de la motivation des étudiants, car selon la structure actuelle des filières universitaires, seuls ceux qui se destinent aux facultés de lettres seront forcés de passer le test de français. Pour les autres, la connaissance d’une deuxième langue étrangère n'est pas prioritaire.
Les universités thaïlandaises ont beau fourmiller de projets soutenus par des professeurs motivés, qui tentent par exemple de mettre sur pied des programmes bilingues, les étudiants et le corps professoral ne semblent pas être en mesure de suivre la machine. A ce titre, le programme de gestion culturelle, dispensé au «College for Innovation» à l'université Thammasat, et initié par le gouvernement français pour le développement d'un cursus bilingue, donne uniquement des cours en thaï. La directrice du programme, le Dr Chirapan Boonyakiat, explique que la maîtrise des langues n'est pas suffisante, tant chez les enseignants que chez les étudiants. «Si l'on donnait les cours en français, le nombre d'inscriptions serait à la baisse», affirme-t-elle. Certaines mesures d'aide au perfectionnement linguistique sont toutefois disponibles. Le gouvernement thaïlandais attribue par exemple des bourses dans chaque région du pays pour que des étudiants partent préparer une licence dans un pays non-anglophone. Dans la promotion de cette année, 185 étudiants sont partis en France grâce à des bourses offertes par le gouvernement thaïlandais. Si l'ambassade de France se réjouit de voir que ce résultat est plus de deux fois supérieur à celui du Japon, en seconde position, il est important de préciser que les universités japonaises recrutent de manière intensive dans les rangs même des apprenants thaïlandais. Et avec des offres alléchantes d'études entièrement payées, la méthode semble efficace. Chiranee Tantiratanavong affirme d'ailleurs que le nombre d'étudiants qui apprennent le français à l'université n'augmente pas beaucoup en comparaison du chinois ou du japonais. La Commission pour l'enseignement supérieur ne parvient toutefois pas à fournir des statistiques complètes.
Si une compétition accrue des autres langues étrangères et une nouvelle réforme expliquent la situation actuelle du français en Thaïlande, il n'en reste pas moins que le professeur demeure un facteur essentiel. De manière générale, les enseignants sont des Thaïlandais qui ont étudié le français au niveau secondaire et universitaire puis se sont perfectionnés en France ou dans d'autres bastions francophones comme le Québec, dans les années 1960-70. Avec un âge moyen qui frise maintenant la cinquantaine, le risque de se retrouver avec une sérieuse pénurie d'enseignants qualifiés est évident. «On ne cesse de répéter cela au gouvernement, explique l'inspectrice de français Saowanit Chaimusig, mais l'on n'obtient pas de réponse.» Dans ce domaine, l'ambassade de France a proposé au gouvernement thaïlandais en octobre 2004 un plan d'action prévoyant la formation de 100 professeurs sur quatre ans avec un stage de plusieurs mois à l'Alliance Française et un autre de deux mois en France. Mais le ministère de l'Education n'a pas encore fait connaître sa réponse. En ce qui concerne la qualité de l'enseignement, les avis sont partagés. Certains estiment que la formation actuelle des jeunes professeurs est excellente tandis que d'autres, comme Chiranee Tantiratanavong, n'hésitent pas à lui imputer la piètre performance des Thaïlandais en matière de langues étrangères. «Dans les régions rurales notamment, certains enseignent sans jamais avoir terminé leurs études. Le niveau est nécessairement pauvre», affirme-t-elle. Cela viendrait plutôt du cloisonnement des filières de formation, estime de son côté la vice-présidente de l'Association Thaïlandaise des Professeurs de Français (ATPF - voir encadré), Thida Boontharm. «Nos jeunes professeurs viennent soit de la faculté d'Education, soit des Lettres, explique-t-elle. Dans le premier cas, ils savent comment enseigner mais ne connaissent pas nécessairement bien la langue. Quant aux autres, ils parlent bien la langue, mais ne possèdent pas la pédagogie.» Au mieux, les jeunes professeurs de français en Thaïlande peuvent bénéficier des conseils offerts par la Commission pour l'éducation élémentaire et d'un séminaire annuel de formation organisé en coopération avec des experts français. Malgré tout, que la qualité des cours soit bonne ou pas, un autre aspect détourne les étudiants du français: les perspectives professionnelles.
«Le français est une langue difficile à apprendre et, hormis à l'ambassade et dans quelques sociétés francophones, elle offre peu de débouchés», constate Sukanya Uerchuchai, directrice de la Chambre de Commerce Franco-Thaïe. Du côté de l'ambassade de France, on se montre plus optimiste bien que l'on admette que les efforts développés au point de vue du marché du travail, tels qu'amener les entreprises à introduire le français dans les critères de recrutement, consistent davantage à sauver les meubles qu'à renverser la tendance. Un des points forts développés par la France est l'enseignement sur objectif spécifique, qui permet d'adapter l'enseignement de la langue en fonction de besoins précis. Ce n'est plus le public qui s'adapte aux caractéristiques de l'enseignement, c'est l'inverse. Cela peut aller de l'acquisition en quelques heures d'un vocabulaire de base, limité mais précis, tel que pour le personnel navigant des compagnies aériennes, à un français plus élaboré. Néanmoins, sur les quelque 250 entreprises membres de la Chambre de Commerce Franco-Thaïe, très peu introduisent le français dans leurs critères de recrutement, à l'exception de certains grands groupes comme Michelin, Calyon, EDF ou encore Total qui peuvent se permettre ce luxe. Et encore, seuls quelques postes sont concernés, tels que le secrétariat de direction ou encore des cadres ayant affaireavec des données spécifiquement françaises, comme chez Michelin. Mais la langue de travail, elle, est soit le thaï, soit l'anglais. Et si les responsables des ressources humaines admettent, comme le suggère le ministère des Affaires étrangères, que le français est un «plus» pour la culture d'entreprise, il n'est toutefois pas déterminant dans le recrutement local.
Par ailleurs, cloisonnement des filières universitaires oblige, il a été observé que les candidats issus des filières linguistiques sont généralement peu compétents dans les domaines prédominants tels que le marketing ou le management. «Une PME n'a pas les moyens de former les gens comme le font les grands groupes, explique Sukanya Uerchuchai, alors les entreprises nous disent qu'elles n'ont pas réellement besoin de personnel francophone.» Francophile convaincue, la directrice de la FTCC s'applique à développer avec les universités des cursus permettant aux étudiants en lettres de bénéficier de cours axés sur ces domaines. Néanmoins, elle se rend à l'évidence: «Quelqu'un qui veut un bon travail apprendra d'autres langues que le français. Personne ne peut nier l'influence de la Chine, c'est à la mode et les débouchés sont nombreux.»
Dans le contexte délicat d'un système en souffrance et en pleine mutation, et à l'heure des grands changements économiques et géopolitiques qui bouleversent la région, la place privilégiée dont le français a joui jusqu'à présent en Thaïlande est sérieusement remise en question. Néanmoins, les efforts réalisés par les responsables thaïlandais et francophones ne sont pas vains. La langue de Molière a encore des atouts qui, s'ils sont habilement exploités, lui permettront de trouver de l'oxygène dans cet univers renouvelé et hautement concurrentiel.
Quand le français cherche à séduire
La langue française prend un nouveau départ. Concurrente acharnée de l'anglais pendant longtemps, elle n'espère plus l'exclusivité. Elle entend aujourd'hui être la langue bien aimée, et tout porte à croire que c'est là sa meilleure option. Néanmoins, bien qu'elle bénéficie en Thaïlande d'un capital d'adeptes non négligeable, la situation actuelle de l'environnement francophone n'est pas favorable à son épanouissement.
«Le français ne se présente pas comme une alternative à l'anglais, mais vise la place de langue préférée. Et cette demande existe en Thaïlande», expliquait l'ambassadeur de France Laurent Aublin en juin dernier lors d'un entretien accordé à Gavroche. Voilà qui ouvre des perspectives rassurantes et laisse entrevoir de la part de la France une attitude moins crispée et plus avenante dans la promotion de sa langue. «La Fête», l’événement culturel français à Bangkok, semble d'ailleurs bien s'inscrire dans cette nouvelle orientation. Un tel positionnement pourra-t-il néanmoins adoucir les plus inquiets qui militent encore bec et ongle pour une «défense de la langue française», à défaut de la promouvoir avec le sourire et des fleurs.
Car il faut bien avouer que la position protectionniste adoptée jusqu'à présent n'a rien d'une attitude positive de promotion. «On est certainement le seul pays à protéger autant sa langue, estime Ginette Chamart, professeur de français à l'Asian Institute of Technology de Pathum Thani. Lorsqu'il s'agit de faire connaître notre culture ou notre savoir-faire, on exige encore trop souvent que cela se fasse en français. Découvrir Balzac, Zola ou Camus via des textes traduits est considéré comme un sacrilège. C'est la politique du tout ou rien, et malheureusement le plus souvent c'est le rien qui l'emporte.» L'AIT, membre de l'Agence Universitaire de la Francophonie, envoie dans le cadre d'un programme d'échange 40 élèves en formation en France où les cours sont dispensés en anglais. Sans une telle formule, Ayurka, étudiante mongole, aurait choisi une autre destination. «J'ai beaucoup aimé la France, et je compte maintenant apprendre le français», confie-t-elle. Et Ginette Chamart de conclure: «Notre but ici n'est pas de faire des francophones avant tout mais d'abord des francophiles.»
La séduction plutôt que le passage en force, une idée nouvelle qui aura mis du temps à faire son chemin. Et si hier on tentait par tous les moyens de maintenir le nombre d'heures de français dans les écoles en dépit de la désaffection générale, aujourd'hui on s'inquiète davantage des motivations des apprenants, du contenu et des méthodes d'enseignement. «On s'est trop intéressé à l'offre jusqu'à présent», reconnaît Christian Depierre, attaché de coopération pour le français à l'ambassade. «On doit aujourd'hui se demander ce qu'on rate dans la demande.» (1) Et à ce propos, Suzy Jessua, directrice-adjointe de l'Alliance Française, ajoute que «parmi les motivations des publics de l'Alliance pour apprendre le français, le plaisir arrive en tête avec 40% des avis.»
Dussadee, Pussadee et Rattigorn, elles, ont étudié le français au lycée puis à l'université. Toutes trois originaires de Khon Kaen, elles travaillent comme guides francophones pour la Maison de Jim Thomson. Leur cheminement vers le français à d'abord commencé par leur rejet des matières scientifiques. «Au lycée, on nous demande de choisir entre les mathématiques et les langues, nous dit Rattigorn, et je déteste les mathématiques.» Mais par la suite, Pussadee affirme avoir choisi le français dans l'espoir de visiter un jour Paris. Dussadee elle explique entre autres raisons que le français, moins parlé que l'anglais, confère à son locuteur un statut particulier. Quant aux perspectives professionnelles, cela n'a semble-t-il pas vraiment pesé au début. En revanche, toutes les trois ont privilégié la recherche d'un emploi utilisant le français dans le but de le pratiquer. «Nous avons la chance d'avoir trouvé un travail qui nous permette de parler le français, se réjouit Pussadee. Ainsi on ne l'oublie pas.»
Avec chacune sept ans d'étude du français, elles le maîtrisent plutôt bien. Cela sans avoir jamais mis les pieds en terre francophone, ni fréquenté de francophones, d'associations ou de clubs où l'on parle français. Et pour cause, elles n'en connaissent pas! Elles ne savent même pas que chez elles, à Khon Kaen, un jeune Thaïlandais de 22 ans met sur pied un centre culturel français. Sarawut Buddasri est tombé amoureux de la culture et de la langue française après avoir passé un mois à l'université de Caen. En mai dernier, avec l’aide de la «Mittapaap Organization», dont il est le président, il lançait le projet de «Maison Française», qui a pour objectif la diffusion de la culture française et l'enseignement du français en région Isan. La Maison Française accueille aujourd'hui une trentaine d'élèves d'âges et d'horizons divers. Et pour mener sa mission, elle bénéficie du soutien de volontaires. Néanmoins, malgré l'enthousiasme ambiant, la jeune association semble relativement isolée du monde francophone et des institutions d'enseignement. Sarawut n'est malheureusement pas le seul dans ce cas. Nombre d'autres porteurs de projets comme le journaliste Yves-Guy Bergès, dont l'idée de «Point-rencontre» a été exposée dans nos colonnes, font eux aussi face au manque de visibilité dans l'environnement francophone thaïlandais qui touche même le milieu universitaire.
Le professeur Surapong Pukdee est le doyen du département de Sciences humaines de l'université Rajabhat à Lampang. Ce dynamique professeur d'anglais est un fervent promoteur de la langue française. «Nous avons commencé ici avec l'anglais et le japonais, puis nous avons constaté une forte demande de français. Le français est un facteur de réussite dans les études. Bien souvent, ceux qui le choisissent vont plus loin que les autres. Mais la qualité de nos cours reste à améliorer et nous devons offrir des garanties plus attractives aux candidats potentiels (3). Pour cela, nous avons envoyé un professeur passer un doctorat à Paris.» Dans le même temps, Surapong Pukdee s'est démené pour recruter quelqu'un de compétent afin de relever le niveau des cours. Et ses efforts ont été plutôt bien récompensés puisqu'il bénéficie depuis juin dernier de la collaboration bénévole d'un docteur en Sciences de l'éducation, spécialisé dans l'enseignement du français, Jean-Pierre Pille. Ce jeune retraité et auteur de nombreux livres éducatifs entendait bien continuer à mettre son savoir-faire au service de la langue française. «L'ambassade à Bangkok ne m'a pas répondu lorsque je leur ai proposé mon soutien», regrette-t-il. En dehors des cours de français, il prépare avec le professeur Surapong une journée-rencontre avec des professeurs de français, qui se déroulera à Lampang le 18 novembre prochain. «Il y a trop peu d'informations et d'échanges en ce qui concerne le français, le degré d'isolement des professeurs est très fort. C'est pourquoi nous voulons créer un réseau de l'enseignement du français.»
L'univers francophone se réduirait-il à une sorte d'archipel composé d'une multitude d'îlots perdus dans la brume sans repères pour se retrouver? Un flou général qui concerne d'abord les promoteurs actifs dont les projets peinent à se développer, puis ensuite les simples locuteurs qui, faute d'environnement propice, pratiquent finalement d'autres langues. Qui fait quoi, où, comment, combien, personne ne sait vraiment. Même l'activité et le rôle d'institutions-clés ne sont pas toujours bien cernés, suscitant parfois des critiques injustifiées. Le souci d'information, Surapong Pukdee et Jean-Pierre Pille l'ont fait remarquer à propos du milieu de l'enseignement et disent vouloir y répondre par un réseau. Réseau. Un mot clé à l'ère de l'Internet. Un outil synonyme de dynamisme à moindre coût. L'idée n'est pas nouvelle ici, puisque dès 1997, un projet de centre de ressources initié par le service culturel de l'ambassade de France prévoyait la constitution d'une banque de données sur tout ce qui touche à la culture et la langue françaises en Thaïlande. Qui d'autre en effet que l'ambassade est le mieux placé pour établir ce lien entre les divers acteurs du français? Mais curieusement, le projet n'a pas abouti et semble même être tombé dans l'oubli. Et lorsqu'on évoque aujourd'hui le besoin d'information, on s'entend répondre qu'il y a Internet pour cela. Pas si simple. Car il ne suffit pas de se jeter sur la «toile» pour avoir une réponse, d'autant qu'elle ne s'y trouve pas forcément. La plupart du temps, l'utilisateur moyen s'y épuise sans grand résultat.
En jouant l'atout cœur, le français a des chances de remporter quelques mises. Néanmoins, le potentiel dont il dispose reste amoindri par sa dispersion. Si un projet tel que celui du centre de ressources ressortait des cartons, il permettrait d'éclairer l'univers francophone en Thaïlande et les inconditionnels du français pourraient enfin se retrouver pour le plaisir de faire vibrer leur langue préférée.
(1) La Direction de la coopération culturelle et du français a lancé en 2004 son «plan pluriannuel pour le français à la conquête des nouveaux publics».
(2) Yves-Guy Bergès, L'appel de Bangkok, Gavroche, numéro spécial, juin 2004.
(3) Une enquête menée cette année par le ministère thaïlandais de l'Education aurait révélé plus de 40,000 manifestations d'intérêt de la part des apprenants potentiels
La littérature à la dérive.
«Personne ne s'intéresse plus à nous.» Sodchuen Chaiprasathna, professeur de littérature française à l'université Silpakorn, trace un sombre portrait de la situation des professeurs de littérature en Thaïlande. Selon elle, ils sont abandonnés.
Durant près de quatre décennies passées dans l'enseignement, Sodchuen Chaiprasathna a vu diminuer le nombre de bourses attribuées aux professeurs de littérature année après année. «Autrefois, il y avait beaucoup de bourses et de soutien, mais maintenant c'est beaucoup plus difficile. On ne s'intéresse plus au français littéraire, mais seulement au français des métiers». Seule professeur titulaire en français de Thaïlande et auteure de nombreux livres sur André Malraux, Ajarn Sodchuen déplore le fait que le français des professions soit en train de prendre le pas sur le français littéraire. «Le bilan n'est pas très brillant. Les seules bourses accordées maintenant pour des stages de formation en France le sont aux jeunes professeurs de moins de 35 ans. «On ne croit plus à la qualité des professeurs et la formation est aujourd'hui très succincte. Nous sommes également négligés par le gouvernement français qui ne nous donne plus de bourses pour acheter des livres qui coûtent toujours plus chers.»
Résistance bureaucratique
« La société civile constitue un tissu d’atouts pour la promotion du français »
La France, l'un des rares pays dans le monde à promouvoir en force sa culture hors de ses frontières, a longtemps peiné à se positionner sur une ligne claire. Mais aujourd'hui, les orientations semblent prometteuses. En assouplissant son approche, en se tournant vers un français «utile» qu'elle prend soin d'adapter aux besoins de chacun, elle cherche à connaître ses publics pour mieux les séduire, tout en admettant la prédominance de l'anglais et de la culture anglo-saxonne qu'elle sait même s'associer astucieusement parfois.
Néanmoins, force est de constater que si l'appareil bureaucratique se montre efficace dans l'application de cette politique nouvelle, il conserve ses réflexes centralisateurs, se réservant l'entière maîtrise de la tâche. Son domaine de prédilection étant les relations institutionnelles, il en résulte que la promotion du français repose sur une poignée d'acteurs dont la portée ne saurait malheureusement couvrir à elle seule toute la question. Si l'ATPF par exemple joue un rôle indispensable et efficace d'interface avec le gouvernement et une majorité de professeurs, c'est là l'essentiel de son action et elle ne prétend d'ailleurs pas être omnipotente. Quant à l'Alliance Française, dont les bienfaits sont eux aussi largement reconnus, elle reste malgré tout tournée sur elle-même.
A la question de savoir si la société civile est associée à la promotion du français, Laurent Aublin, ambassadeur de France en Thaïlande et Pierre Colombier, conseiller de coopération culturel et scientifique, répondent que «l'ambassade est tout à fait disposée à soutenir des projets émanant de la communauté française à condition qu'ils soient bien ficelés». Encore faut-il distinguer dans ces propos «associer» et «assister». Bien que ce genre de contribution ne soit pas négligeable, elle ne répond pas à l'essentiel du besoin généralement exprimé parmi les personnes rencontrées et qui évoquent plutôt une absence d'information et un manque de prise en considération. «Je suis optimiste quant à l'avenir du français en Thaïlande, à condition qu'il y ait une réelle réflexion commune autour de la langue française, précise Jean- Pierre Pille.
Il ne faut pas oublier que la société civile - à condition toutefois qu'elle manifeste une volonté d'engagement et de suivi de ses actions - constitue un tissu d'atouts non négligeable pour la promotion du français, pouvant compléter - voire soutenir - le travail des institutions. Et il semble clair que ce potentiel mérite d'être capitalisé, surtout dans le cas d'une langue - le français - qui jouit ici du statut, symbolique mais ô combien important, de «langue préférée». La dimension affective prend naturellement une grande valeur et les seuls pouvoirs publics ne suffiront pas à en tirer le meilleur. A prétendre couvrir un champ qui dépasse ses compétences, on expose son action à des critiques parfois injustes, comme le «manque de dynamisme » ou encore l'«agitation désordonnée », alors que l'efficacité bureaucratique s'exprime généralement sur d'autres plans. Ne vaut-il donc pas mieux admettre, comme le suggère le sociologue Michel Crozier, que certaines qualités telles que le dynamisme ne sont pas toujours compatibles avec la mission des institutions publiques? Et de reconnaître par la même occasion la valeur complémentaire qu'offre la société civile, afin que soient créées les conditions favorables à l'implication de celle-ci?
ATPF : trente ans passés à faire la promotion du français.
L'Association thaïlandaise des professeurs de français, ou ATPF, fait partie du paysage francophone depuis 1977. Avec Son Altesse Royale la Princesse Galyani Vadhana, soeur de Sa Majesté le Roi, à sa tête, elle compte aujourd'hui quelque sept cents membres sur un total d’environ mille professeurs de français. «Le but de l'association est de travailler avec le gouvernement français et les autres pays francophones. La France donne beaucoup de bourses pour les professeurs et les étudiants», explique l'une des deux vice-présidentes, Thida Boontharm. Bien qu'optimiste quant à la situation du français dans le royaume, Thida Boontharm est aussi réaliste: «Il y a du progrès dans les écoles secondaires. Le français ce n'est pas seulement le français général et l'on doit démontrer l'utilité d'enseigner par exemple le français touristique et scientifique. »
Pour Chirapan Boonyakiat, aussi membre de l'association, l'ATPF doit restreindre son champ d'action pour être plus efficace. «C'est vrai qu'en ce moment, nous sommes plutôt orientés vers les professeurs du secondaire», observe-t-elle. «On ne peut représenter tout le monde. Si l'on a de bons professeurs du secondaire, cela facilitera la vie de ceux à l'université. » «On doit aussi changer la méthode d'enseignement, estime Thida Boontharm. Trouver un moyen pour initier les profs à enseigner un français «communicatif», qui accentue les quatre compétences: parler, lire, écrire, écouter. Il s'agit d'utiliser le français pour en faire quelque chose, des activités plus concrètes. Cela devient aussi plus intéressant pour les élèves. »
Pour l'année à venir, l'ATPF entend s'assurer que la France augmente le nombre de bourses. «La France est un modèle dans le milieu de la culture et l'on souhaite s'en inspirer. Mais pour apprendre la langue française, l'on devra encourager les jeunes à étudier en France», conclut Chirapan Boonyakiat.
Pour Chirapan Boonyakiat, aussi membre de l'association, l'ATPF doit restreindre son champ d'action pour être plus efficace. «C'est vrai qu'en ce moment, nous sommes plutôt orientés vers les professeurs du secondaire», observe-t-elle. «On ne peut représenter tout le monde. Si l'on a de bons professeurs du secondaire, cela facilitera la vie de ceux à l'université. » «On doit aussi changer la méthode d'enseignement, estime Thida Boontharm. Trouver un moyen pour initier les profs à enseigner un français «communicatif», qui accentue les quatre compétences: parler, lire, écrire, écouter. Il s'agit d'utiliser le français pour en faire quelque chose, des activités plus concrètes. Cela devient aussi plus intéressant pour les élèves. »
Pour l'année à venir, l'ATPF entend s'assurer que la France augmente le nombre de bourses. «La France est un modèle dans le milieu de la culture et l'on souhaite s'en inspirer. Mais pour apprendre la langue française, l'on devra encourager les jeunes à étudier en France», conclut Chirapan Boonyakiat.
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