Richard Werly | Gavroche | 06/05/2010
Société  

Thaïlande : l'heure des forces de l'ombre

La brusque aggravation des tensions entre les « Rouges » et le gouvernement n'est pas le seul résultat d'une exaspération des tensions sociales, économiques et politiques. Trop de forces de l'ombre ont, aujourd'hui, un agenda caché dans le royaume. Quitte à entraîner avec elles tout le pays.
Difficile de croire que la Thaïlande est aujourd'hui en proie à une révolution « rouge », fruit d'une lame de fond irriguée par des revendications socio-économiques ignorées depuis des lustres par l'élite. Les mots « commune de Bangkok » ou « révolte de classe » utilisés ça et là sont trompeurs. Car quelle que soit la réalité de l'incontestable crise de régime, voire de système, que traverse le royaume, force est de constater qu'à quelques exceptions près, les appels à la révolte distillés par les leaders de la contestation antigouvernementale n'ont pas mis le feu au pays tout entier.

Les usines ont continué de fonctionner. Les campagnes n'ont pas été le théâtre de jacqueries contre les grands propriétaires ou les négociants en riz supposés affamer les fermiers. L'épidémie de colère ne s'est pas propagée. Mieux : la population au sens large ne s'est pas divisée. Ce qui se joue est donc avant tout un duel politique, logiquement centralisé à Bangkok, entre deux camps qu'un fossé de plus en plus grand oppose. C'est le noeud tragique de cet engrenage. Un noeud d'autant plus difficile à dénouer, y compris en cas d'élections anticipées, que s'affrontent aujourd'hui des forces de l'ombre bien éloignées des revendications idéalistes, et souvent légitimes, des manifestants.

Un des premiers moteurs de cette effervescence, tristement, est l'argent. Le fait que les militants « rouges » soient, pour certains, payés pour protester à Bangkok, n'a guère d'importance. Personne ne peut ignorer en revanche que les protestations ont démarré peu de temps après la décision de la justice de saisir la moitié des avoirs de l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra. Lequel, à l'évidence, n'entend pas se laisser dépouiller de sa fortune pourtant accrue à force de contrats contestables et de dessous de table.

Thaksin, dont la popularité d’abord, ne l’oublions pas, à la manne financière que ses gouvernements distribuèrent aux villages défavorisés, où à sa campagne de liquidation physique des trafiquants de drogue, véritable « permis de tuer » accordé à la police. Thaksin, dont la légende savamment entretenue d'homme fort et fabuleusement riche capable de faire rendre gorge aux puissants (avec lesquels, pourtant, il eut longtemps partie liée) reste au cœur du mouvement « rouge ». Loin de moi l'idée de nier la diversité des protestataires, qui comptent dans leurs rangs une majorité de militants sincères. Mais quid des leaders rouges ? Pour qui roulent-ils ? Difficile, après les violences, de leur accorder le complet bénéfice du doute. Leur agenda ne se limite sûrement pas à leurs slogans officiels et de sérieuses ombres, qu'on le veuille ou non, ternissent aujourd'hui leur mouvement.

L’armée et le pouvoir en place, de haut en bas, offrent à l'identique une image « en peau de léopard » : avec ses lumières et ses ombres. Que les militaires thaïlandais soient divisés n'est pas nouveau. L'histoire récente du pays n'est qu'une affaire de revanches d'une classe d'officiers contre l'autre. Ce qui est plus grave est la peur qui s'est instillée au sein d'une partie de son commandement, et probablement jusque dans l'entourage royal. Trop de carrières sont en jeu. Donc trop d'argent et de pouvoir aussi. Sinon, pourquoi ne pas avoir déjà décidé d'élections anticipées, ou au moins d'un calendrier politique clair ?

Est-ce Abhisit, ce Premier ministre isolé à la tête d’un parti démocrate maintenant menacé de dissolution - mais dont il faut reconnaître le courage dans l'épreuve - le responsable de ce chaos ? Difficile à croire de la part de cet homme peut-être pas taillé pour la fonction mais qui a constamment joué le jeu du Parlement, puis a accepté d'ouvrir des négociations directes avec les Rouges. Le gâchis d'avril 2010 est évidemment la conséquence du coup d'Etat de septembre 2006. La lutte entre pro et anti-Thaksin reste féroce dans les couloirs des palais, des Etats-majors et des garnisons. Lutte d'autant plus redoutable que, désormais, le grand allié américain ne tape plus, comme avant, du poing sur la table pour indiquer le chemin à suivre aux galonnés de tous bords.

Le reste est affaire d’engrenage. Qui peut croire sans douter, comme l'a relayé la presse thaïlandaise abondamment, que l'avion rempli d'armes interpellé à l'aéroport de Bangkok en décembre était bien destiné à une puissance étrangère ? Qui peut croire que les grenades et les tirs meurtriers, dont certains au fusil d'élite, sont le fruit des « communards » de Bangkok ? Le plus grave est que pendant ce temps-là, la confiance de la majorité du peuple dans les institutions et dans la démocratie s'effrite, voire se délite. D'où le spectre de l'échec, et de violences, qui plane déjà sur le futur scrutin législatif. A force de duels, et au lieu de privilégier la négociation et la réconciliation, si besoin avec l'aide de la communauté internationale, « Jaunes » et « Rouges » plongent dans le piège tendu par ceux qui, du haut de leurs fortunes et du bout de leurs fusils, se livrent en fait une lutte à mort pour le pouvoir.
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