Ce brusque retournement, notons-le, contredit largement ce que « Rebonds » déplorait l’été dernier. La visite à Yangon d’un haut diplomate européen, Robert Cooper, revenu bredouille de la capitale birmane, laissait craindre la prolongation de l’impasse politique. Erreur. Une frange du régime militaire toujours au pouvoir au Myanmar, sans doute réveillée par les « printemps arabes », a enfin entrouvert la porte à un dialogue en bonne et due forme avec Aung San Suu Kyi. L’espoir est subitement revenu. Les diplomates européens basés à Bangkok, qui se lamentaient encore voici quelques semaines de ne rien obtenir lors de leurs voyages à Nyapidaw, la nouvelle capitale birmane, envisagent désormais de financer des rencontres d’opposants à Rangoun, ou d’entamer des projets avec la société civile locale naissante. On ne saurait trop s’en réjouir. Tout en gardant en tête le risque d’une brutale volte-face, si les généraux aux postes de commande venaient à prendre peur et à se sentir menacés.
Cette brèche birmane tombe pile vingt ans après les accords de paix sur le Cambodge de 1991. Qui s’en souvient encore ? Il y a vingt ans, la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande demeurait hermétiquement fermée. Poipet, aujourd’hui bruyant jour et nuit de casinos, n’était même pas une localitédigne de ce nom. Les soldats cambodgiens, postés sur le petit pont visible depuis Aranayaprathet, en Thaïlande, dormaient dans une cahute et marchaient en sandales dans la boue, creusée d’ornières inondées. Cambodge 1991- Birmanie 2011. L’histoire récente des deux pays, le premier laminé par la guerre américaine au Vietnam, le second recroquevillé sur lui-même depuis des décennies, n’a guère de repères historiques communs. Mais ceux qui sentirent souffler, comme l’auteur de ces lignes, le vent de la paix au Cambodge voici vingt ans, ne peuvent aujourd’hui que rêver d’un printemps « birman ». C’est alors, noteront les pessimistes, que commencera la plus lourde tâche: celle de construire un État de droit et de permettre, cahin caha, à un développement économique qui ne soit pas seulement prédateur, de prendre place. Ce tournant, le Cambodge l’a très largement raté. L’économie locale, bien sûr, n’a plus rien à voir avec les échoppes de misère de 1991, où l’intégralité du ravitaillement venait du Vietnam, puissance tutélaire d’alors. Phnom Penh se réveille à l’aube pétaradante, agitée par le flot de véhicules et de motos. Mais les statistiques nationales démontrent amplement l’échec du régime dirigé depuis deux décennies par Hun Sen et son clan. La prédation des ressources naturelles a atteint des sommets. L’exploitation de la main d’oeuvre rurale est endémique. La justice est le plus souvent une mascarade. Les espaces de liberté conquis de haute lutte par les ONG et l’opposition démocratiques sont sans cesse attaqués et menacés par le pouvoir.
La Birmanie, qui sort d’un tunnel noir imposé par les juntes successives, est dans une situation fort différente. La prédation y existe à grande échelle, mais elle reste aux mains de quelques généraux acoquinés le plus souvent avec des trafiquants notoires. La société Birmane, disent les spécialistes, est terrorisée, mais elle n’est pas contaminée. L’appétit insatiable du gain est à l’image de l’ouverture limitée du pays : restreint, moins criard, moins immédiatement insoutenable. Et l’on pourrait rajouter des différences : pas de caravanserail humanitaire comme celui qui déferla vers Phnom Penh en provenance de la frontière khmero-Thaïlandaise, pas de génocide à purger comme cela fut le cas avec les Khmers Rouges. La dictature birmane, implacable, a terrassé le pays. La population n’est pas à genoux.
Les Cambodgiens, décimés par la folie de Pol Pot et des siens entre 1975 et 1979, puis asservis par les forces vietnamiennes, devaient à la fois reconstruire le pays et se reconstruire euxmêmes. Ce n’est pas le cas en Birmanie où le pays, emprisonné dans la camisole de force de la tatmadaw (l’armée nationale) et enchainé par ses maîtres galonnés, n’a pas été saigné à blanc par de meurtrières utopies.
RICHARDWERLY
Correspondant pour les affaires européennes du Temps (Genève), ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.













