C’est une absence qui en dit long. Dans son discours d’ouverture du Shangri-La Dialogue, le 1er juin dernier, le Premier ministre de Singapour Lee Hsien Long n’a pas cité une seule fois l’Europe. Juste une mention rapide du rôle humanitaire joué par l’Union Européenne après la tragédie provoquée en Birmanie par le passage du cyclone Nargis. Mais rien de substantiel en matière de sécurité, de commerce ou d’échanges technologiques. Les firmes européennes ont beau être présentes à travers la région, le chef du gouvernement de l’île Etat n’a pas cru bon de mentionner leur présence. Plus que jamais, l’Asie du Sud-Est a de l’avenir une vision binaire: entre la Chine et les Etats-Unis.
Cette vision, il faut l’avouer, a du sens. D’abord parce qu’elle correspond à la réalité stratégique et culturelle d’une région située à l’immédiate périphérie du géant chinois, et protégée par le parapluie militaire du géant américain. Entre les deux, l’Europe n’existe au mieux que sur le plan commercial. Et malgré les efforts déployés par les missions diplomatiques des 27, sa visibilité reste assez «folklorique». L’Europe, contrairement aux Etats-Unis, ne dispose pas d’une force navale basée en permanence dans cette partie du monde. Bruxelles, contrairement à Washington, ne dispose pas d’une puissante et incontournable machine diplomatique. Les Etats européens, enfin, n’aiment rien trop que s’arroger les succès économiques et cacher le drapeau étoilé de l’UE lorsqu’il s’agit de signer des contrats et de crier victoire. Tout cela est connu. Rien de bien neuf dira-t-on.
Un élément nouveau commence toutefois à apparaître dans le paysage régional. Au risque de rendre plus difficile encore la tache pour les Européens. Cet élément se nomme la confiance. L’Asie du Sud-Est, zone pourtant traversée par des fractures problématiques, n’a pas peur de l’avenir. Il suffisait, l’IISS, d’écouter les orateurs indonésiens, vietnamiens, malais ou thaïlandais pour s’en rendre compte. Le doute, cet élément moteur de la civilisation européenne et occidentale, a peu de prise dans cette partie du monde. Et ce malgré l’inquiétude réelle affichée par les riverains du Myanmar au sujet de la junte vieillissante et imprévisible qui gouverne ce pays.
Peu de doute envers la Chine, dont les dirigeants «voient loin et s’emploient à partager les fruits de leur prospérité avec le reste de l’Extrême-Orient», selon l’intellectuel singapourien Kishore Mahbubani, chantre il est vrai des «valeurs asiatiques». Peu de doutes, aussi, sur la capacité de l’Asean à acquérir à petits pas une réelle crédibilité. «Les Européens ne nous comprennent pas car nous avançons en nous fixant un minimum de règles communes. Eux ont fait le contraire. Nous sommes de part et d’autre du miroir», nous a joliment expliqué un universitaire de Kuala Lumpur.
Peu de doute, aussi, envers l’engagement à long terme des Etats-Unis en Asie-Pacifique. Le ministre français de la Défense Hervé Morin, rare personnalité européenne présente à ce forum, faisait presque peine à voir en expliquant combien ses interlocuteurs asiatiques jugeaient «indispen-sable» une plus grande implication de l’Europe. Car enfin, qui d’autre en a parlé, deux jours durant, lors de ce Shangri-la Dialogue organisé à Singapour dans l’hôtel du même nom? Personne. Que les Asiatiques souhaitent nous acheter des armes sophistiquées, pour ne pas complètement dépendre de l’offre américaine, est une évidence. Que certains Etats, comme Singapour, s’efforcent de «mutualiser» au mieux leur défense en misant notamment sur une coopération avancée avec la France, est aussi une réalité. Mais après? Quid des demandes asiatiques? Quid de «l’envie d’Euro-pe»? Au portefeuille ouvert des Etats-majors répond le silence des stratèges. Ici, qui dit «crise» pense à Washington.
Faut-il le déplorer ? La réponse est oui. Car derrière la fascination des Asiatiques pour le «hard power» américain se niche une tenace suspicion à l’égard de l’Europe. Une suspicion alimentée par trois principaux griefs: le grief colonial, le grief républicain et le grief civilisationnel. Explications.
Le grief colonial est connu. Passons vite. Pour l’Asie du Sud-Est en pleine période de retrouvailles avec la Chine, l’Europe demeure plombée par son passé. Qui sommes-nous, Européens, pour mettre en garde Bangkok ou Singapour contre les agissements de Pékin alors que nous furent les premiers, au siècle dernier, à dépecer l’Empire du milieu? Le contentieux s’estompe. Mais il demeure à vif.
Le grief républicain est surtout social. L’Asie du Sud-Est, profondément dynastique, paternaliste et capitaliste, ne veut pas d’un modèle où le droit prime sur l’argent et la famille. La forme politique républicaine n’est pas un problème. C’est l’esprit de la république, avec sa notion maitresse d’égalité, qui pose problème. Les Etats-Unis, en attribuant à la justice le pouvoir de régulation sociale, ont un système jugé moins coercitif. L’Asie du Sud-Est se sait inégalitaire et ne voit pas de problème à le rester. Elle accepte la nécessité du droit. Beaucoup moins les leçons de morale.
Le grief civilisationnel est enfin patent. L’Asie du Sud-Est importe nos collections d’art, déverse ses charters de touristes, fait des ponts d’or à nos architectes et rêve de voir demain exposés les chefs d’œuvre de la renaissance dans ses plus grands hôtels transformés en musées temporaires. Mais le sentiment d’infériorité qui en résulte exaspère les leaders asiatiques, pressés eux de redéfinir un système de valeurs concurrentes. Léonard de Vinci contre Sun Tzu. Michel Ange contre Confucius. Venise contre Hong Kong.
L’Europe, vue de l’Asie du Sud-Est, garde le parfum obsédant d’une arrogance surannée.
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- POUR EN FINIR AVEC LE MIRACLE CHINOIS
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Gavroche magazine
13/08/2008
Société
ASIE-EUROPE : LE DIALOGUE EMPOISONNE
Organisé au début juillet à Singapour, le Shangri-la dialogue de l’Institut Stratégique de Londres (IISS) a démontré une nouvelle fois l’optimisme des dirigeants du Sud-Est asiatique. A condition que leur protecteur Américain continue, à l’avenir, de leur apporter une garantie durable de sécurité...
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