Sulaiman Al-Fahim a-t-il sauvé Thaksin Shinawatra en lui rachetant, début septembre, son club de foot anglais ? Peu d’éléments circulent sur le montant payé à l’ancien Premier ministre thaïlandais par cet homme d’affaires des Emirats arabes Unis, bien décidé à rivaliser dans le championnat anglais avec le magnat russe Roman Abramovich, propriétaire très dépensier de Chelsea. Seizième fortune arabe, le très discret M. Al-Fahim - que beaucoup considèrent à 31 ans comme l’un des prête-noms financiers du Cheikh Mansour, bras droit de l’émir d’Abu Dhabi – est en tout cas arrivé à point: quelques semaines après la décision de la famille Shinawatra de fuir la justice thaïe pour demander asile au Royaume-Uni, où elle réside actuellement.
Ce rachat ressemble en effet bien à un sauvetage. Classé au milieu de la première ligue anglaise, Manchester City ne pouvait pas prétendre rivaliser avec son éternel concurrent Manchester United, ou avec Chelsea et Arsenal, sans de massifs investissements. Son nouveau propriétaire arabe a d’ailleurs promis, dès le rachat, d’injecter 42 millions d’euros supplémentaires pour acheter le joueur brésilien Robinho, tout en jurant d’arracher bientôt des griffes de Manchester United sa star portugaise, Cristiano Ronaldo. En bref, plus d’une centaine de millions d’euros seront sans doute nécessaires à Manchester City pour atteindre le peloton de tête de la première ligue et retrouver ainsi la place qui fut la sienne à la fin des années 70. Un chiffre extravagant à mettre en rapport avec la somme de 27 millions de livres (environ 35 millions d’euros) payée en 2007 par Thaksin pour acquérir ce club britannique alors très endetté….
Impossible, en outre, de ne pas faire le rapprochement entre cette cession et le gel, cet été, de plusieurs milliards de dollars d’avoirs de la famille Shinawatra par un tribunal thaïlandais. Depuis sa fameuse revente de Shin Corp au fonds singapourien Temasek en janvier 2006 pour 1,9 milliard de dollars, l’ex-magnat des télécoms n’a fait que dépenser. Son mode de vie en exil, entre Chine, Australie, Singapour, Japon, Royaume-Uni et Russie (où l’université de Prekanov, à Moscou, lui décerna un doctorat honoris causa), lui coûte assurément beaucoup d’argent. Et le succès de ses alliés politiques en Thaïlande lors des élections de décembre 2007 ne s’est pas fait, tout le monde le sait, sans une importante injection de fonds pour arroser les provinces rurales. Tout porte à croire par conséquent que Thaksin, dont la famille doit acquitter une facture fiscale de 789 millions de dollars, a aujourd’hui besoin d’argent.
Cette fable footballistique est toutefois éloquente pour d’autres raisons. D’un côté, on vient de le voir, Thaksin a fait un bon investissement, en particulier à l’heure où les bourses mondiales s’écroulaient. De l’autre, l’ancien chef du gouvernement a tiré toutes les ficelles offertes par son acquisition du club de foot anglais. Grâce à Manchester City, l’homme aujourd’hui recherché par la justice de son pays a pu bénéficier d’une considérable publicité en Asie et à Londres, où le poids du football dans la sphère très fermée des ultra-riches est colossal. En plus de l’influent banquier britannique Seymour Pierce, Thaksin Shinawatra s’est assuré tout au long de l’année 2007 des services d’une firme américaine de lobbying et de relations publiques. Le ballon rond a pleinement joué son rôle, permettant à l’ex-officier de police devenu milliardaire de dribbler ses adversaires politiques siamois sur deux terrains essentiels: la notoriété médiatique (capitale pour maintenir sa popularité à un niveau élevé) et l’entregent affairiste qui permet de garder toutes les portes ouvertes. N’est-il pas ironique de noter que le repreneur de Manchester City est un « tycoon » arabe musulman qui jure prier cinq fois par jour, alors que son revendeur dirigea à Bangkok, entre 2002 et 2005, une administration responsable d’une très controversée et meurtrière répression dans le Sud musulman de la Thaïlande ?
La morale de cette fable démontre l’habileté politique, le total cynisme financier mais aussi la fragilité du clan Shinawatra. Depuis Londres, Thaksin a pu grâce à Manchester City continuer à exister sur la scène internationale, profitant au passage des assez bons résultats de son club et d’habiles recrutements, comme celui de l’ancien coach suédois de l’équipe d’Angleterre, Sven Goran Eriksson. Maintenant que son statut de fugitif et de demandeur d’asile complique la donne, le revoici scellant un « deal » avec un intermédiaire reconnu de la famille royale d’Abu Dhabi. Laquelle, on peut le pronostiquer, ne manquera pas de demander à celui qui dirigea pendant plus de cinq ans la Thaïlande, des conseils sur leurs futurs investissements en Asie du Sud-Est…
Pour Thaksin - désormais certain de ne plus avoir de destin politique à Bangkok où ses affidés sont traqués par les activistes du PAD - ces habits de financier et de « deal maker » marquent une sorte de retour aux sources. Reste à savoir s’il aura, dans ce nouveau rôle, des moyens financiers équivalents à ceux qui furent les siens jusqu’à sa condamnation. Vue d’Europe, sa reconversion initiée par la revente de Manchester City a pour le moment la forme d’un point d’interrogation.
Richard Werly
Correspondant pour les affaires européennes du Temps (Genève). Ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.
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Gavroche magazine
06/10/2008
Société
LA FABLE DE THAKSIN
La revente récente par l’ancien Premier ministre thaïlandais de son club de foot anglais de première ligue a de nouveau démontré son habileté. Mais elle pourrait signifier, aussi, que ses ressources financières s’épuisent. Et avec, sa capacité à financer ses alliés politiques en Thaïlande.
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