Richard Werly | Gavroche | 08/12/2008
Société  

Face à la junte Birmane, l’Europe découragée

L’ouverture relative constatée après le passage meurtrier du cyclone Nargis a fait long feu. L’Union Européenne, bailleur de fonds humanitaire en Birmanie, a de nouveau constaté, lors du récent sommet de l’ASEM, qu’elle manque d’arguments, de poids et surtout d’une stratégie claire face aux généraux de Rangoon.
Cela ressemble à une impasse. Satisfaite de la relative coopération des autorités birmanes pour faire face aux dévastations du cyclone Nargis, l’Union Européenne affiche son découragement sur tous les autres dossiers.

Les experts d’ECHO - la direction de l’aide humanitaire de la Commission européenne - ont beau s’avouer à posteriori satisfaits de l’octroi, par la junte, d’environ 400 visas pour les volontaires et les experts étrangers dépêchés sur place après la tragédie, l’absence de toute avancée politique à Rangoon sonne comme une défaite pour les 27. Adoptées le 10 novembre, les conclusions du Conseil Européen (représentant les Etats-membres) sur le Myanmar déplorent de nouveau «le manque de progrès enregistrés vers une authentique transition vers la démocratie». Tout en soulignant que «[l’UE] se tient prête à réviser, amender ou renforcer les mesures qu’elle a adoptées à la lumière de l’évolution de la situation». Sous entendu: en fonction des changements susceptibles d’intervenir d’ici les élections prévues pour 2010. Lesquelles n’auront de «crédibilité que si les autorités libèrent de façon inconditionnelle tous les prisonniers politiques, notamment Daw Aung San Suu Kyi».

Ce découragement est évidemment. Les condamnations, mi novembre, à 65 ans de prison chacun, de quatorze leaders impliqués dans la «révolution safran» de septembre 2007 ont tragiquement confirmé le verrouillage du pays par les militaires. Mais il pose aussi, reconnaissent les experts européens du dossier birman, la question de la stratégie adoptée par l’UE et, surtout, de l’importance qui lui est accordée.

Lors d’au moins deux réunions cet automne à Bruxelles - l’une au niveau des experts, l’autre au niveau des «organisations de la société civile» conviées par la Commissaire aux relations extérieures Benita Ferrero Waldner - plusieurs failles dans l’agenda européen vis-à-vis du Myanmar ont été soulevées. Avec trois critiques principales: les problèmes de coordination intra-européenne, le manque de collaboration transatlantique sur ce dossier, et l’absence d’une stratégie de lobbying politique de l’UE en Asie du Sud-Est.

La question de la coordination européenne et de ses défaillances pose, en gros, le problème des pays scandinaves. Proches de l’opposition birmane en exil, à laquelle ils ont offert l’asile et fournissent des moyens financiers, des pays tels que la Suède, la Finlande ou la Norvège (non membre de l’UE, siège de la radio «Democratic voice of Burma») n’ont pas trop apprécié que le représentant spécial de l’Union pour le Myanmar, Piero Fassino, soit un homme politique italien sans aucune expérience de ce dossier complexe.

Les Finlandais ont ainsi suggéré, connaissant le respect des Asiatiques pour la séniorité, d’impliquer des personnalités de plus haut niveau, par exemple leur ancien président Mahti Artisaari, prix Nobel de la paix 2008, ou l’ancienne présidente norvégienne Gro Harlem Bruntland, animatrice du Club de Madrid regroupant d’anciens chefs d’Etat et de gouvernement. «Il nous manque un levier politique, c’est évident», confirme un diplomate à Bruxelles. Une déficience partagée par les Nations Unies, dont le négociateur en chef, le Nigerian Ibrahim Gambari, bute toujours aux portes de la junte.

Le manque de coopération transatlantique nourrit aussi les frustrations. Les Etats-Unis ont adopté en juillet un embargo sur les rubis birmans qui fait écho aux sanctions similaires de l’UE, renouvelées le 25 février 2008. Le 13 novembre dernier, le Département du trésor américain a en outre décidé de geler les avoirs de 26 individus et 17 compagnies liées au trafiquant de drogue Wei Hsueh Kang et à la «United Wa State Army». Pourquoi ne pas, sur un tel dossier ô combien symbolique pour l’avancée de la démocratie en Asie, travailler ensemble et conférer ainsi beaucoup plus d’impacts aux mesures prises de part et d’autre? Au vu de l’influence américaine dans la région, ce type d’alliance aurait beaucoup plus de poids que des sanctions séparées, sans coordination.
Le troisième reproche adressé à Bruxelles porte sur le manque d’une stratégie délibérée de lobbying en Asie du Sud-Est. De ce point de vue, le rôle de la représentation régionale de la Commission, à Bangkok, est dans le collimateur. Acteur avant tout humanitaire, celle-ci n’a pas, comme elle le devrait, tissé un réseau de relations suffisant avec l’opposition birmane en exil et les activistes des pays périphériques du Myanmar. Plusieurs représentants d’ONG récemment conviés à Bruxelles ont par exemple souhaité la création, à Bangkok, d’un poste de coordinateur européen chargé de la Birmanie. D’autres ont suggéré que la Commission diligente d’urgence une enquête sur les liens existant entre la junte et le commerce des pierres précieuses, dont les récipiendaires en Thaïlande sont souvent des firmes... européennes, ou contrôlées par des Européens.
La conclusion, dès lors, est assez simple: face à une junte birmane aux soutiens asiatiques bien ancrés, disposant de moult relais dans les milieux d’affaires en Thaïlande, à Singapour ou en Malaisie, les 27 manquent tout simplement d’une force de frappe capable de les faire exister sur ce dossier empoisonné.

Par Richard Werly, correspondant pour les affaires européennes du Temps (Genève). Ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.
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