Richard Werly | Gavroche | 26/12/2008
Société  

Marchés financiers: l'omerta asiatique

Les scandales à répétition qui secouent Wall Street et les places financières européennes depuis le début du krach boursier en octobre semblent s’arrêter aux portes de l’Extrême-Orient. De quoi nourrir bien des suspicions.
Richard Werly, correspondant pour les affaires européennes du Temps (Genève). Ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.
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insi donc, les krachs bancaires retentissants et les faillites vertigineuses de « traders » peu scrupuleux sont l’apanage de l’Occident. Depuis l’éclatement fatidique de la bulle américaine des « subprime » au printemps dernier, suivi par la déconfiture boursière européenne à partir de cet automne, seule l’Asie parait en effet à l’abri des scandales et des turpitudes solitaires de manipulateurs de haut vol tels que le Français Jérome Kerviel, ou l’américain Bernard Madoff.

Les bourses asiatiques, évidemment, encaissent elles aussi de plein fouet le choc mondial et nous réservent chaque jour de nouvelles convulsions. Mais point de délits d’initiés, ni d’escroquerie à grande échelle. Qu’on se le dise : les asiatiques ont misé sur le tapis vert des marchés financiers et ont perdu comme le reste de la planète. Mais les maux, cette fois, viennent bel et bien de ces capitales occidentales d’ordinaire si promptes à donner des leçons de bonne gouvernance..

Le problème est que cette version des faits laisse réveur. Pour qui connaît les réserves des banques d’Extrême-Orient, l’agressivité des places financières telles que Hong Kong ou Singapour et l’appat du gain fort prisé dans la région, l’absence de scandales en provenance de cette partie du monde n’est guère crédible. Des pays comme la Chine et le Japon sont, on le sait, lancés dans une course permanente aux matières premières qui ces dernières années a sans cesse alimenté la hausse problématique des cours. Le taux d’épargne élevé des Asiatiques, grossissant les bas de laine reconstitués après l’essorage de la crise de 1997-1998, est une tentation permanente pour les spéculateurs. Et les autorités de régulation boursières de la région, pour le moins faibles et handicapées par une opacité récurrente des marchés, ont la réputation de ne pas être à la hauteur.

Comment, dès lors, ne pas s’étonner de l’omerta ambiante ? Plusieurs pays de la région, à commencer par l’immense Chine, sa monnaie sous-évaluée et son secteur bancaire vérolé par les mauvaises créances, ont tout, pourtant, de la cocotte-minute financière. La Thaïlande, pour sa part, est depuis des mois en proie à une instabilité politique chronique propice aux spéculations des financiers avisés. Sans parler du Vietnam, où la bourse a cruellement dévissé, mais où personne n’a été cloué au pilori. Comme si au fond, l’Asie se retrouvait victime, sans défense ou presque, d’une crise qui lui échappe.

Or cette loi du silence est problématique. La faute originelle des « subprime » aux Etats-Unis, aussi grave soit-elle, a en effet eu le mérite d’exposer au grand jour les soutes peu reluisantes d’un hyper-capitalisme financier passé maitre dans l’art de faire de l’argent facile sur le dos d’une population appauvrie que les banques se sont évertuées à endetter. Les plongées vertigineuses, en Europe, de banques prétendument solides telles que Fortis au Benelux ou UBS en Suisse ont montré les limites d’une planète boursière devenue folle et ouvert un débat sur les rémunérations des cadres ou leurs responsabilités. Le récent scandale des fonds gérés par l’ancien président du Nasdaq Bernard Madoff a été, enfin, la cerise sur le gateau. Tout le monde sait que la spéculation, vieille comme le monde, ne tarira jamais. Mais de réunion de l’Eurogroupe en sommet du G20, la question de la moralisation de la planète finance est au moins posée.

Sur tout cela en revanche, l’Asie se tait. Ses grands journaux, plutot que d’enquêter sur les pratiques de leurs grandes banques nationales, relatent les nouvelles frelatées de Wall Street. Ses intellectuels, plutôt que de méler leurs voix aux réformateurs somme toute prudents que sont les prix Nobels américains Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, attendent que passe la tourmente. Ses dirigeants politiques, plutôt que de soulever la question de nouvelles régulations boursières, scrutent en priorité les indicateurs commerciaux. Pourvu que la demande globale reprenne et que les containers bloqués dans les ports asiatiques puissent être chargés! L’usine du monde qu’est l’Extrême-Orient ressemble aux fameux trois singes qui se bouchent le nez, les oreilles et les yeux.

Une telle attitude a trois explications : le ressentiment anti-occidental engendré par la crise de la dernière décennie, l’absence de contre-pouvoirs politiques et sociaux asiatiques face aux institutions bancaires et à l’establishment financier, et la pauvreté du débat économique dans la région. S’y ajoute sans doute un appétit de revanche : pourquoi ne pas profiter de la situation, doivent se dire quelques investisseurs asiatiques, pour se refaire une santé et engranger de copieux profits sur le dos des Européens ou des Américains ? Ce qui, en soi, parait assez logique. Sauf si l’on devait découvrir, dans les mois à venir, que le silence actuel relève davantage de la conspiration : surtout ne rien dire, pour ne pas effrayer le petit porteur qui croit encore à une Asie plus vertueuse que la moyenne. Alors que les livres de compte et les ordinateurs, de Pékin à Bangkok, cachent, eux, quantité de bombes à retardement.

Richard Werly, correspondant pour les affaires européennes du Temps (Genève). Ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.
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