Richard Werly | Gavroche | 09/03/2009
Société  

Deux pays dans le miroir de leur justice

Au Cambodge, la comparution tardive des ex-dirigeants Khmers rouges devant le Tribunal spécial créé pour les juger illustre les blessures de la mémoire. En Thaïlande, la persistance de délits d’un autre âge utilisés contre les intellectuels ou politiciens dissidents prouve que la démocratie reste sous surveillance.
La justice est, peut-être plus que le pouvoir exécutif ou le pouvoir parlementaire, le théâtre des destins humains et le miroir des nations. Rien de tel qu’un grand procès ou qu’une grande bataille judiciaire pour rouvrir les blessures de l’Histoire et mettre à nu les institutions et les hommes à leur tête. Surtout lorsque la presse et les intellectuels s’en mêlent. Ce fut le cas, à la fin des années 1890 en France, avec l’Affaire Dreyfus.

C’est pour cela que le début du procès de Kaing Guek Eav, alias « Douch » devant le Tribunal spécial parrainé par l’Onu pour juger les anciens dirigeants Khmers rouges représente un rendez-vous unique du Cambodge moderne avec son histoire. Comme ils l’ont montré lors de l’audience préliminaire mi-février à Phnom Penh, les juges, les procureurs et les avocats de la défense de l’ancien chef du centre de torture S21 auront une occasion sans précédent de fouiller les entrailles de la tragédie d’inspiration maoïste qui déferla sur le pays entre 1975 et 1979.

Certes, rien ne dit que les quatre autres leaders historiques de «l’Angkar» (l’Organisation) actuellement en attente de procès - Khieu Samphan, Nuon Chea, Ieng Sary et Khieu Tirith - seront un jour jugés. Mais à travers Douch, la folie collective qui s’empara du Cambodge est bel et bien à la barre. Ce qu’il fit, et pourquoi il le fit, est un miroir de l’abîme dans laquelle cette poignée de fanatiques paranoïaques plongèrent l’ex-royaume d’Angkor. Idem pour les retards et les entraves venues paralyser les procédures. Les freins mis à cette institution judiciaire hybride qu’est le Tribunal spécial financé par la communauté internationale par l’actuel pouvoir de Hun Sen montrent combien le destin du Cambodge et de sa population demeure aujourd’hui confisqué par quelques-uns. Face au miroir du procès « Douch » se reflète un pays en quête de vérité, mais toujours brisé, privé du droit de regarder son passé en face.

Le cas de la Thaïlande n’a évidemment rien de comparable. L’histoire moderne du royaume n’a, heureusement pour son peuple, jamais engendré de crimes contre l’humanité similaires à ceux commis par les Khmers rouges. Mais dans un tout autre registre, la justice thaïlandaise n’en reflète pas moins, aujourd’hui, certains règlements de comptes problématiques pour ceux qui, à tous les niveaux, affirment défendre la démocratie et l’Etat de droit.

La question, ici, porte sur la persistance du crime de «lèse-majesté» et les dérives pénales constatées autour de ce dernier, passible de trois à quinze ans de prison. Un professeur de l’université de Chulalongkorn, Ji Ungpakorn, connu pour ses positions radicales, est aujourd’hui au centre d’une tourmente judiciaire qui l’a conduit à fuir pour le Royaume-Uni. Au point que des pétitions circulent pour dénoncer, derrière l’accusation de lèse-majesté brandie contre cet intellectuel, les risques de manipulation et d’abus.

L’affaire a pris de l’ampleur avec l’entrée en lice de la presse internationale, et notamment de l’hebdomadaire britannique The Economist. Fin 2007, ce dernier avait déjà consacré à la Thaïlande un long article accusateur, provoquant aussitôt une levée de boucliers à Bangkok.

Bis repetita avec son éditorial du 31 janvier, publié la semaine suivant l’intervention brutale de l’armée contre les réfugiés Rohingyas: «Il fut un temps, tranche à nouveau le respecté magazine, où après la promulgation de la constitution libérale de 1997, la Thaïlande apparaissait comme un modèle de démocratie et de pluralisme en Asie. Aujourd’hui, son élite aimerait toujours être perçue comme progressiste, à la tête d’un pays démocratique et capable de jouer les premiers rôles diplomatiques (…). Mais tandis que ses militaires agissent en toute impunité et que ses manifestants pro-royalistes sont ménagés, l’anachronique délit de lèse-majesté est toujours en place.» A l’heure où le nouveau gouvernement redouble d’efforts pour ramener la stabilité et séduire les investisseurs, la question posée par The Economist est limpide: un système démocratique l’est-il encore lorsque des dispositions juridiques sont utilisées pour museler des contestataires?

Certains répondront que le délit de lèsemajesté doit être replacé dans son contexte historique, et que le respect de l’institution monarchique, pilier de la stabilité nationale en Thaïlande, justifie ce type de mesures d’exception. L’argument doit être entendu et la question contiguë de la souveraineté nationale doit aussi être prise en considération. Mais un pays moderne doit avoir le courage de réviser ou d’adapter certaines lois devenues, sinon désuètes, du moins problématiques au regard de l’évolution des mœurs, des comportements sociaux et des libertés politiques. Il en va de la crédibilité du système et des juges, qui ont joué rappelons-le un rôle clef dans l’éviction de Thaksin Shinawatra et dans l’élimination politique de ses successeurs.
Le pardon accordé par le roi à l'écrivain australien Harry Nicolaides, après six mois de détention pour lèse-majesté est de fort bon augure. Mais l’image que donne aujourd’hui la justice thaïlandaise est celle d’un pays n’ayant pas encore achevé les mutations exigées par sa démocratisation.

Richard Werly, correspondant pour les affaires européennes du "Temps" (Genève). Ancien correspondant à Bangkok et Tokyo.
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