Un ouvrage de référence a depuis peu rejoint ma bibliothèque. «L’Angle de l’Asie», écrit dans les années cinquante par ce grand spécialiste de l’Extrême-Orient que fut Paul Mus, mêle, en une dizaine de chapitres, impressions fugaces, analyses savantes et essais prospectifs, notamment sur le Vietnam à qui l’auteur consacra une grande partie de son oeuvre.
J’ai repensé à «L’Angle de l’Asie» à la lecture de la nouvelle chronique consacrée à la région par l’hebdomadaire The Economist. Jusque-là, l’influent magazine britannique gratifiait ses lecteurs de trois chroniques régionales : Charlemagne, consacrée à l’Union Européenne ; Badgehot, consacrée au Royaume-Uni ; et Lexington, consacrée aux Etats-Unis. L’Occident était ainsi décrypté, semaine après semaine. Et voici que depuis le début avril, une nouvelle page est née : «Banyan», du nom de l’arbre fétiche de la région, pour raconter les convulsions de cet Orient extrême.
Il y a là, je crois, plus qu’une initiative journalistique heureuse dont les publications ancrées en Asie du Sud-Est, comme le Gavroche, ne peuvent que se réjouir. Cette page «Banyan» n’est pas le résultat d’un effet de mode. Elle est, au contraire, le fruit de deux constats indiscutables : la montée en puissance diplomatique et politique de l’Asie, désormais incontournable dans la conduite des affaires du monde ; et la disparition d’une presse régionale indépendante en langue anglaise.
The Economist, hebdomadaire libéral s’il en est, comble donc un vide et se positionne sur un créneau : celui de l’hebdomadaire de référence sur l’actualité asiatique. De quoi donner des maux de tête aux autorités thaïlandaises, rendues furieuses par les prises de position du magazine contre le coup d’Etat de septembre 2006, pour le respect de l’Etat de droit et, plus récemment, contre l’impunité de l’armée illustrée par le scandaleux traitement des «boats-people» Rohingyas originaires de Birmanie.
L'Asie a bien besoin de forums où idées et commentaires peuvent circuler librement.
Cette volonté de « The Economist » de remuer ainsi la plume dans la plaie rappelle combien nous avons changé d’époque dans la région. Pour les observateurs qui, comme l’auteur de ces lignes, ont commencé à sillonner l’Asie du Sud à la fin des années 80, deux publications de Hong-Kong rythmaient l’actualité : la Far Eastern Economic Review et Asiaweek. La première, sorte d’Economist à la sauce orientale, disposait depuis l’après-guerre des meilleurs commentateurs et n’existe plus, aujourd’hui, que sous forme d’une revue mensuelle insipide. Asiaweek, pour sa part, parvenait à travers ses portraits et reportages à donner aussi le pouls de la région.
Leur indépendance, évidemment écornée de temps à autres par les oukases des gouvernements, accompagna au fil des années 80 les jeunes démocraties dans cette partie du monde. Il ne s’agit pas ici d’être nostalgique. D’autres publications régionales, telles Asianet en version papier ou Asiatimes en version online, sont aujourd’hui de bonnes sources d’information. Mais la rigueur de la Far Eastern Economic Review n’est plus au rendez-vous. D’où l’importance de l’effort consenti par The Economist, dont les correspondants à travers l’Asie observeront maintenant le continent juchés sur les branches de leur « Banyan »…
Mon propos, ce faisant, est aussi de plaider pour que persistent, en Asie du Sud-Est, des forums, des sites et des publications où idées et commentaires
peuvent circuler librement. Ce qui n’est pas le cas dans la plupart des quotidiens nationaux de langue anglaise, trop souvent liés aux gouvernements ou à des groupes de pression. Des forums ouverts aux journalistes, experts, universitaires et agitateurs d’idées dont le but est, par leurs réflexions, de contribuer à l’effervescence démocratique d’une Asie qui en a bien besoin.
Cette page « Rebonds », depuis plus d’un an, veut modestement jouer ce rôle. Elle doit aussi, selon moi, servir de plate-forme pour d’autres auteurs. Or trois d’entre eux viennent de publier des livres qu’il convient de saluer.
Jean-Claude Pomonti, longtemps correspondant du Monde, a rassemblé sous le titre «Asie du Sud-Est 2009» ses chroniques hebdomadaires publiées dans Cambodge Soir. Sophie Boisseau du Rocher, du Centre Asie, raconte «l’Asie du Sud-Est prise au piège» en s’attardant au prix payé selon elle par l’Asean pour «une croissance vécue sur le mode accéléré». Thierry Falise, confrère basé à Bangkok depuis de longues années, a pour sa part opté pour un récit contre-enquête sur le cyclone Nargis, ce «châtiment des rois» qui engendra, en mai 2008 une «invasion humanitaire unique dans l’histoire de la
Birmanie».
Tous les trois, comme le fit jadis Paul Mus et comme s’y emploie aujourd’hui The Economist, défendent à leur manière «l’angle de l’Asie». A nous de les lire et de faire vivre, autour des sujets évoqués, l’indispensable débat.
Richard Werly
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Gavroche
12/05/2009
Société
The Economist et l’angle de l’Asie
L’influent magazine britannique consacre désormais chaque semaine une chronique à l’Asie. Une double preuve de l’importance de la région dans la conduite des affaires du monde, et du manque cruel d’autres tribunes de presse indépendantes en Extrême-Orient.
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