Et si la Thaïlande avait, pour briser la main mise de ses baronnies politiques et tenir tête à une armée plus que jamais décidée à continuer de tirer dans l'ombre les ficelles du pouvoir, besoin d'une femme ordinaire portée par des circonstances d'exception ? Et si l'exemple de Cory Aquino méritait d'être médité, vingt-trois ans après les manifestations géantes anti-Marcos sur l'avenue Epifanio de Los Santos qui la portèrent au pouvoir à Manille en lieu et place du dictateur, héliporté vers Hawaï par ses protecteurs Américains ?
Cory, rappelons-le d'emblée, ne fut ni une révolutionnaire décidée à redonner le pouvoir au peuple, ni l'apôtre d'une rupture radicale avec l'élite politique traditionnelle de l'archipel dont sa famille, les Cojuangco, restent aujourd'hui l'un des piliers. Mais elle incarnait, à ce tournant décisif des années 80, ce qui fit la différence et ouvrit la voie à la démocratie en Asie du Sud-est. Elle incarnait la soif de justice et non de vengeance, terme qu'elle refusa toujours. Elle incarnait aussi, surtout, une fierté nationale retrouvée. Jamais plus qu'en ce mois fatal d'août 1983, lorsque son mari Benigno Aquino fut assassiné à sa descente d'avion après trois ans d'exil, les Philippins ne se sentirent autant porter par le vent de l'histoire.
Eux, ces drôles d'Asiatiques mâtinés de culture yankee et latino-américaine, se retrouvaient les premiers à déverrouiller l'étau militaro-policier qui étouffait depuis plusieurs décennies l'archipel, avec la bénédiction de Washington. L'Indonésie de Suharto massacrait tranquille au Timor Oriental. Le Vietnam communiste tentait de digérer le Cambodge envahi quatre ans plus tôt. La Corée du sud autoritaire s'apprètait à décrocher les JO de 1988. La Thaïlande, elle, venait en avril 1983 de connaître de nouvelles élections générales à l'issue desquelles le Premier ministre Prem Tinsulanonda put reconstituer une coalition, avant de résister deux ans plus tard au putsch de septembre 1985 qui coûta la vie au journaliste australien Neil Davis dans les rues de Bangkok. Le quinzième coup d'Etat de l'histoire du pays, depuis 1932.
La force de Cory Aquino fut alors sa faiblesse. Et son indiscutable probité. Jamais la « dame en jaune » ne chercha à défier ceux qu'elle savait, à l'abri dans leurs casernes, attendre leur heure. Stipendiée par la suite pour son inaction, elle fut très vite une force morale plus que politique, certes tributaire de ses puissants alliés comme le général - et futur successeur - Fidel Ramos, mais jamais otage de ces derniers. « Sa bataille pour fortifier la démocratie constitutionnelle aux Philippines fut un signal que nous entendirent tous », a répondu l'opposant malaisien Anwar Ibrahim, interrogé par Time Magazine. Un signal. Une silhouette. Un charisme. Et beaucoup de chance pour échapper aux sept coups d'Etat successifs qui tentèrent de la destituer.
Communion démocratique
Son héritage tient en quelques mots, valable pour tous les pays de la région : le poids des hommes, l'importance des personnalités. Cory Aquino ne fut, au fond, qu'une mère de famille transportée en politique sur le cercueil de son mari. Mais elle portait en elle ce refus de l'indécence, de la violence, des arrangements de bas étage. Imelda Marco, avant elle, avait rempli les pièces du Palais présidentiel de Malacanang de ses chaussures, de ses fourrures et de ses bijoux. «Cory », bien qu'héritière de l'une des premières dynasties de l'archipel, y amena une forme de modestie, de respect, de dignité démocratique.
L'on peut se moquer aujourd'hui de ces mots. L'on doit surtout se souvenir que, malgré Cory Aquino, le mal philippin revint vite au galop avec l'élection, en 1998, de l'acteur Joseph « Erap » Estrada. Mais force est de constater que dans la région, les deux personnalités les plus marquantes pour leur engagement démocratique sont deux femmes, toutes deux héritières, donc fortes d'un destin particulier : Cory Aquino et, évidemment, Aung San Suu Kyi. Parce qu'elles ont, l'une comme l'autre, sut s'élever au-dessus de la politique, leur action a rejoint celle d'autres icônes politiques, comme le Sud-africain Nelson Mandela.
Des larmes à foison. Des blessures si dures à cicatriser. Une volonté. Une sincérité. De tout cela, Cory Aquino fit son armure. Laquelle ne lui permit pas de tout changer. Mais, au moins, de faire entrer son pays dans une nouvelle ère. C'est cette humanité simple, mais touchante, ce besoin de communion démocratique, dont la Thaïlande a peut-être aujourd'hui avant tout besoin pour vraiment tourner la page du populisme autoritaire et cynique, version Thaksin.
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