Le fond de l'article, on l'a compris, consiste à dire que derrière la victoire indiscutable de la démocratie en Occident se cachait une révolution plus importante encore : celle du basculement du pouvoir économique mondial vers l'Extrême-Orient. Raisonnement simple : il fallait que le mur de Berlin et le rideau de fer tombent pour que la mondialisation, basée sur la libre circulation de l'information, des marchandises et des personnes, l'emporte. La défaite de la RDA fut, en ce sens, un événement tout aussi économique que politique. Dont les répercussions allaient dépasser de très loin les frontières du Vieux Continent.
Cette réalité, incontestable, ne doit pas moins en occulter une autre : celle des murs, érigés par le ciment des répressions, qui continuent de diviser l'Extrême-Orient, vingt ans après le début du grand chambardement. On pense d'abord au mur de barbelés, de mines antipersonnel et de pierres qui divise encore aujourd'hui la péninsule coréenne.
Celui-ci incarnait tout autant la guerre froide que le mur de Berlin. Il était même, pire, l'incarnation d'un possible conflit à vocation mondiale : la frontière entre les deux Corées étant jusqu'à aujourd'hui surveillée, l'arme au pied, par des dizaines de milliers de soldats américains. Or cette balafre est restée debout. La tempête de 1989 n'y a rien fait et l'écroulement consécutif de l'URSS non plus.
On pense aussi au mur virtuel érigé par la junte militaire birmane autour de son pays. Un mur qui, certes, laisse depuis plusieurs années passer les touristes, les investissements et les trafics en tout genre. Mais un mur épais, fait de répression systématique, de mise en coupe réglée des ressources nationales par l'armée, de harangues nationalistes pour mieux isoler et tenter de discréditer l'égérie de l'opposition Aung San Suu Kyi.
Un mur que la politique des sanctions internationales reconduites chaque année n'a fait, reconnaissons-le, que renforcer. Au point qu'aujourd'hui, certains rêvent d'y entrouvrir une lucarne, comme l'ont fait les Américains en envoyant récemment à Yangon un haut-responsable du département d'État dialoguer avec les généraux, mais aussi avec Aung San Suu Kyi, laissée pour une fois (un peu) libre de ses mouvements. Comme si le mur qui ceinture le Myanmar, au fond, ne pouvait être ébranlé qu'avec le temps et l'usure de ceux qui l'ont édifié, aujourd'hui tous généraux octogénaires dont les prétendus successeurs galonnés se dévorent entre eux...
Puis il y a le grand, l'infranchissable mur : celui de l'histoire et des antagonismes jamais réglés.
Et l'on pense là, en Asie, à ces contentieux lourds de conséquences et de suspicions qui continuent d'envenimer, d'un côté les relations sino-japonaises, de l'autre les relations entre le Cambodge et la Thaïlande.
Héritage de l'horreur coloniale et de la guerre du Pacifique pour le premier cas. Fruit de la frustration historique doublée de maladresses politiques à répétition dans le second. Car comment, sinon, expliquer les actuelles provocations à répétition du Premier ministre cambodgien Hun Sen envers l'actuel gouvernement de Bangkok ?
Croit-on vraiment, à Phnom Penh, aux recettes économiques miracle du bon « docteur » Thaksin Shinawatra ? Ce mur là, construit sur le mépris historique, l'absence de pardon, bref sur des pages jamais tournées de la vie des pays en question, est de loin le plus dangereux car il ne tient pas compte des évolutions contemporaines et des changements de mentalité. C'est un mur aux fondations profondes, érigé sur des décennies, sinon des siècles de défiance mutuelle. C'est le mur de la vengeance. Laquelle, c'est bien connu, rend le plus souvent aveugle.
L'Asie a profité de la mise à bas des murs, il y a vingt ans, chez les Occidentaux. Elle a, tandis que les Européens acceptaient de payer très cher le coût de la réunification allemande, profité de la manne financière, technologique mais aussi humaine ainsi libérée. Mais elle n'a, ce faisant, fait qu'ouvrir ses portes en gardant les clefs posées dessus. Libre à chacun d'entrer, liasses de devises en main si possible pour profiter de cette brèche en ouvrant une usine, ou en concluant un contrat. A condition que les murs, eux, restent debout. Et pour longtemps.
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Gavroche
17/12/2009
Société
Ces MURS que l'Asie n'a pas abattus
"L'Europe gagna la liberté. L'Asie gagna la richesse". Publié sous ce titre début novembre, pour coïncider avec le 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, un article d'opinion de l'International Herald Tribune a bien résumé la différence d'appréciation, de part et d'autre de la planète, sur les événements qui, entre les deux Allemagne, ébranlèrent alors le monde.
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