Richard Werly | Gavroche | 08/02/2010
Société  

2010, l'année de tous les tourments

L'annonce prochaine de la saisie ou non, par la justice, des avoirs de l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra n'est que le premier des nuages menaçants dans le ciel du royaume. 2010, année des pires intempéries politiques ?
Imaginons d'abord une fin heureuse. Décembre 2010 approche, les élections législatives à haut risque ont finalement eu lieu en septembre, remportées par la coalition au pouvoir emmenée par le parti Démocrate.

Conforté par les urnes, Abhisit Vejjajiva est reconduit à la tête du pays. Les nombreuses manifestations pro-Thaksin, tout au long de la campagne, n'ont heureusement pas dégénéré. L'ancien Premier ministre, toujours en exil mais satisfait en privé de la décision de la justice de saisir seulement la moitié de ses avoirs, a compris que la page est tournée.

Le souverain, fort de sa santé retrouvée après sa longue convalescence, continue de calmer le jeu. Quantité de questions demeurent sur la succession royale et sur ses conséquences politiques, mais l'année 2010 n'a pas été un ouragan emportant tout sur son passage. Une fois de plus dans l'histoire, le rituel compromis thaïlandais fait d'arrangements à tous les étages, politiques et financiers, a permis d'éviter le pire...

Pure fiction que ce scénario ?

Malheureusement oui. Car en ce début d'année, les indicateurs disponibles incitent malheureusement plutôt au pessimisme, voire au catastrophisme. Minée par ses dissensions internes, et par la volonté de ses différents clans - à quoi bon utiliser l'expression « partis politiques », tant les fidélités sont liées à des familles, voire à des personnes ? - de mettre la main sur le pactole des centaines de milliards de bahts alloués pour sortir de la crise, le gouvernement Abhisit apparaît, en ces premières semaines de l'année, plus spectateur qu'acteur.

Symbole s'il en est de la fragilité du pouvoir central, la commission chargée des nominations à la tête de la police continue de tenir tête au chef du gouvernement et de refuser d'entériner ses candidats.

Les fractures restent évidentes au sommet de l'armée, où un bon nombre de généraux cherchent avant tout à ménager leurs intérêts personnels futurs.

Des explosions, par-ci par là, et des soi disant attentats déjoués attestent de la violence sous-jacente. Tandis qu'à quelques centaines de kilomètres de Bangkok, dans les couloirs de la présidence du Conseil à Phnom Penh, les derniers fidèles de Thaksin Shinawatra - devenu un homme lige de Hun Sen - se relaient pour prendre les consignes de leur leader, toujours obsédé par un retour triomphal en Thaïlande.

La question clef, a priori, est celle du sort qui sera réservé aux avoirs financiers, immobiliers et économiques de l'ancien homme fort du pays. Même si l'on peut s'attendre, in extremis, à un ultime report, une décision de justice tombera presque à coup sur entre la fin février et la fin mars. Avec le risque d'engendrer, si ces avoirs sont entièrement saisis, la « mère de toutes les batailles politiques » entre le clan Thaksin et le gouvernement actuel.

L'on voit mal, en effet, l'ex- leader accepter sans ciller d'être privé de la quasi totalité de sa fortune en vertu d'accusations de corruption dont la gravité tient, en réalité, au montant extravagant des transactions et des biens mal acquis.

Tout le monde sait, et l'affaire des terrains apparemment illégalement acquis par le Général Surayut Chulanond à Korat le prouve, que les fortunes liées à l'exercice du pouvoir militaire, policier ou politique en Thaïlande ont souvent une origine discutable.

Les règles, le droit, la loi, sont au quotidien contournés par les ministres, les généraux, et les gradés de tous bords et de tous ages. Il en va de leur survie. Il en va aussi, de la « flexibilité » légendaire du pays, dont les investisseurs nationaux et étrangers profitent aussi sans jamais l'avouer officiellement.

Clouer Thaksin au pilori pour corruption, alors que tant d'investigations sont au point mort, reviendrait donc, de fait, à déclencher une redoutable bombe à retardement...

Comment faire, alors, pour désamorcer un pareil cocktail explosif ?
Suggérons juste ici deux pistes. La première, incontestablement, ramène au Premier ministre Abhisit. L'homme doit, pour être crédible, cesser d'apparaitre comme l'instrument d'une coalition de l'ombre, conduite par l'ancien Général Prem Tinsulanonda.

Abhisit doit, pour faire bref, prendre des risques, y compris sur le plan international, par exemple dans le dossier des relations empoisonnées avec le Cambodge. Son nom doit, dans les prochains mois, être associé à des idées et à des initiatives.

Aussi difficile que cela puisse être dans le contexte miné de la politique thaïlandaise, l'ancien étudiant d'Oxford doit peu à peu acquérir une stature de leader, car dans le royaume, le rôle d'arbitre ne paiera jamais. Il lui faut, pour cela, une stratégie et du courage.

La seconde piste est celle de l'explication. Une condamnation de Thaksin par la justice, aussi justifiée soit-elle, ne passera jamais dans l'opinion si elle n'est pas accompagnée d'une campagne détaillée, subtile, objective d'explications.

Personne, dans les provinces déshéritées acquises à l'ancien Premier ministre destitué, ne croira sur parole à l'impartialité des juges. Les médias ont, là, un grand rôle à jouer. Pour que 2010 ne devienne pas un champ de bataille, les porteurs de la parole publique doivent, tous, pousser dans le même sens: celui de la décence, de la réconciliation et de l'indispensable compromis.

Lire aussi : "Clair-obscur", l'éditorial de Philippe Plénacoste
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