Adrien Le Gal | Gavroche | 05/07/2010
Ailleurs en Asie  

La BD khmère peut-elle renaître de ses cendres ?

Florissante dans les années 1960, la bande dessinée khmère s'est brutalement arrêtée avec la période khmère rouge. Aujourd'hui, de nouveaux dessinateurs cambodgiens reprennent le flambeau.
  • John Weeks, dans les bureaux de Our Books
  • Uth Rouen dans son atelier
  • Séra
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Des paysages bucoliques de la campagne cambodgienne, des tableaux édifiants sur la chute du régime de Pol Pot…En visitant l’atelier d’Uth Roeun, dans les locaux de l’Association des amis des artistes cambodgiens, on peine à croire que cet homme âgé de 65 ans était, dans les années 60, un des pionniers les plus brillants de la bande dessinée cambodgienne. Et pourtant : dans les allées du marché O’Russey, à Phnom Penh, entre deux stands de quincaillerie, les étals des librairies de fortune témoignent de cet âge d’or du neuvième art cambodgien. Certes, ces brochures souples, photocopiées et imprimées avec de l’encre de mauvaise qualité sur du papier récupéré ne ressemblent en rien aux standards de la BD franco-belge ou japonaise. Mais dans le Cambodge de l’avant-guerre, l’existence de ces albums au prix très abordable et l’effet de curiosité ont permis au genre de se populariser très rapidement. «Ma première BD date de 1963, se souvient Uth Roeun. C’était un petit tirage de 500 exemplaires, le dessin n’était pas très bon car j’étais très pressé. J’avais hâte qu’il y ait enfin une bande dessinée khmère et je voulais compter parmi les premiers auteurs. À l’époque, je lisais beaucoup de récits d’aventures étrangers, comme ceux des éditions Marabout, que l’on trouvait facilement à Phnom Penh. »

Couleur hindoue ou chinoise
À l’époque, en effet, les albums européens étaient facilement accessibles : « Il y avait plusieurs magasins de location à Phnom Penh, se rappelle Alain Daniel, aujourd’hui docteur ès langue et littérature khmères et collectionneur de bandes dessinées. Les aventures de Buck Dany, par exemple, étaient très populaires, notamment l’album Alerte en Malaisie, qui faisait référence au prince Sihanouk… Les jeunes Cambodgiens étaient très soigneux, les albums restaient en bon état. » En feuilletant ces albums, l’influence franco-belge n’est pas évidente. Certes, à la différence des romans illustrés thaïlandais, le texte se loge parfois dans des bulles au lieu de sous-titrer l’image. Comme dans la bande dessinée indonésienne, chaque planche contient deux à trois cases. Le graphisme, lui, s’inspire du cinéma indien et se met au service d’une vision idéalisée du Cambodge et de la société khmère. Quant aux thèmes abordés, ils restent dans la veine du roman de l’époque : des récits traditionnels ou des histoires d’amour pour l’essentiel. « Les bandes dessinées emploient des scénarios imagés, écrit Khing Hoc Dy, spécialiste de la littérature classique du Cambodge, dans un livre publié en 1993 (1). Ce sont toujours des histoires exotiques, c’est-à-dire à couleur hindoue ou chinoise. Dans ce dernier cas, on réutilise souvent des clichés imprimés auparavant avec un texte chinois, en traduisant les paroles en khmer. » Les auteurs ne cherchent pas, de toute façon, à exprimer des sentiments personnels à travers leur crayon : « Il n’y avait pas vraiment de message, indique Uth Roeun. Il s’agissait d’offrir un divertissement, je n’essayais pas de provoquer quelque chose de particulier chez le lecteur. »

De la politique entre les cases
Survient le coup de tonnerre du 18 mars 1970 : le prince Sihanouk est renversé et le général Lon Nol proclame la République khmère, régime soutenu par les États-Unis. Soucieux de donner une image de respectabilité, le nouveau pouvoir cherche à obtenir le soutien des intellectuels et de nombreux artistes se rallient – par conviction ou obligation – aux idées du nouveau gouvernement. L’influence est perceptible dans la BD, et notamment dans la réinterprétation de l’histoire d’un conte traditionnel par Uth Roeun. L’histoire de Chey, analysée par Alain Daniel (2), était alors un roman controversé : elle raconte la vie d’un jeune serviteur qui, par désir de revanche sociale, ridiculise ses maîtres en exécutant au pied de la lettre les ordres qu’il reçoit d’eux. Le conte est suffisamment subversif pour que d’autres contes soient publiés dans le but clair de démolir le mythe : dans une série de romans intitulés A-Chey, l’insolence du personnage est réinterprétée comme de la stupidité et de la maladresse. Le nouvelle édition de Chey, dans les années 1970, Uth Roeun le présente comme un fervent patriote, espiègle sans être vraiment impertinent. L’insolence transparaît davantage dans le graphisme que dans le scénario : dès la première page, le personnage regarde le lecteur droit dans les yeux en croisant les bras – une première dans la BD khmère. En revanche, « la sombre description d’un peuple chinois écrasé par l’absolutisme royal est une claire concession aux idées en cours à l’époque […] de la République khmère », écrit Alain Daniel.

Survivre grâce au dessin
En 1975, le régime républicain s’effondre et les Khmers rouges prennent le pouvoir. Le secteur de l’édition, déjà en difficulté en raison de l’envolée du coût du papier, s’arrête brutalement. Alors que les artistes sont exécutés ou meurent dans les camps de travail par dizaines, Uth Roeun doit sa survie à sa capacité de dessiner des plans de canaux et de digues pour les grands travaux en cours. Dans ce contexte de pénurie absolue, de nombreux albums sont détruits : « Ils servaient parfois à allumer le feu ou à rouler des cigarettes, comme les autres livres, indique Alain Daniel. Mais il n’y a pas eu de volonté délibérée de supprimer la BD. » Dans les années 1980, après la chute du régime de Pol Pot, l’expression artistique reprend timidement avec les survivants. Les nouvelles oeuvres, produites en vitesse pour assurer un petit revenu aux auteurs, est de faible qualité. La littérature de l’époque, surveillée de près par le gouvernement communiste de Heng Samring, se doit de célébrer l’amitié khméro-vietnamienne, et valorise le thème de l’émancipation des femmes par le travail. « La BD, à la différence des autres genres romanesques, n’était pourtant pas très surveillée », relève Alain Daniel. Certains artistes, comme Em Satya, parviennent à sortir du nombre. La technique européenne de la ligne claire, la plus apte à être lisible après une reproduction de faible qualité, connaît avec eux un regain de popularité. L’ouverture du pays, dans les années 1990, ne permet pas au genre de trouver une nouvelle jeunesse. Avides de modernité, les Cambodgiens se tournent massivement vers la télévision au détriment de la littérature. L’absence de réglementation effective du droit d’auteur rend toute aventure éditoriale risquée : « Je ne connais aucun auteur qui arrive à vivre de la BD au Cambodge, note John Weeks, de la maison d’édition Our Books, soutenue par plusieurs ONG. Il n’y a pas de débouchés commerciaux suffisants. Nous ne savons même pas si nous pouvons mettre nos archives à disposition du public sans courir le risque de la copie pirate. »

Une bulle d’air ?
Pourtant, sous l’impulsion de la coopération française, des ateliers sont organisés pour donner de nouvelles couleurs à la BD khmère. Le 18 mars, le Centre culturel français exposera les travaux de six dessinateurs entraînés par l’École des Beaux-arts de Battambang, le Phare Ponleu Selpak. Les albums de deux d’entre eux seront publiés à cette occasion. En 2007, le projet de valorisation de l’écrit en Asie du Sud-est (Valease) avait donné naissance à une anthologie de la nouvelle bande dessinée khmère, intitulée (Re)Générations (3) et mettant en avant de jeunes auteurs. De qualité variable, les planches présentaient des scènes quotidiennes de la société khmère. Séra, dessinateur d’origine cambodgienne, les accompagne dans leurs efforts et espère les voir prendre la relève des maîtres des années 1960 (voir interview). Lui a grandi au Cambodge, avant de quitter le pays à l’âge de 13 ans, au moment de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. À l’ambassade de France, où il trouve refuge avant d’être évacué, il emporte deux albums avec lui : La Mine de l’Allemand perdu et Le Spectre aux balles d’or, onzième et douzième tomes des aventures de Blueberry.

ADRIEN LEGAL

(1) Khing hoc Dy, Écrivains et expressions littéraires au Cambodge au XXe siècle, vol. 2, L’Harmattan, 1993, p.186.
(2) Alain Daniel, Une réinterprétation de l’histoire de Chey, in Cahiers de l’Asie du Sud-Est, Langues O, 1991, p.1999.
(3) Re(Générations), la nouvelle bande dessinée khmère, Bibliothèque nationale du Cambodge, 2007. Lire aussi : The Awakening, Globe, juin 2007, p.60.
Trois questions à Séra


Trois questions à Séra
Auteur des albums L’eau et la Terre et Lendemains de Cendres sur la tragédie de l’histoire cambodgienne (Delcourt)

Depuis 2007 et la publication du premier album Re(Générations), les dessinateurs cambodgiens ont-ils trouvé leurs marques ?
Après plus d’un an d’atelier, on constate un travail plus abouti, une progression dans la technique et dans la compréhension du langage. Les travaux ont gagné en qualité narrative et expriment des choses plus personnelles. Il en est ainsi des deux albums qui seront publiés, celui de Sereyroth, jeune homme d’une vingtaine d’années, dont l’inspiration est imprégnée de la culture d’aujourd’hui, et qui raconte dans un récit muet de quarante pages intitulé Au commencement une fable sur l’homme et la femme, dans la lignée occidentale. L’autre, signé par la dessinatrice Nguon Sakâl, s’intitule Nos Coeurs et raconte une histoire d’amour où une troisième personne souffre, avec un style très khmer dans le récit.

La BD peut-elle redevenir une activité rentable au Cambodge ?
Aujourd’hui, la seule façon pour un dessinateur de vivre est de travailler pour les ONG sur des supports institutionnels. Ce qui est produit me laisse un peu sur ma faim : l’expression est trop encadrée et le dessin très impersonnel. Les responsables de ces éditions, qui veulent simplifier le message à faire passer, devraient avoir une vision moins étriquée et laisser plus de liberté en passant les commandes.

L’art de la caricature n’est pas tellement prisé dans les journaux cambodgiens…
Avant la guerre, elle existait très largement. Ça reviendra, je suis confiant. Le dessin a toujours eu une place conséquente dans les journaux cambodgiens.
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