Janvier 2010 : le rapport publié par la Chambre de commerce Franco-Thaïe (1) indique que le nombre de patients étrangers dans les hôpitaux thaïlandais est passé de 620 000 en 2002 à plus de 1,45 million en 2009. En 2010, au Samitivej Sukhumvit Hospital, l’un des établissements privés les plus réputés de la capitale, « 40% des interventions chirurgicales ont été pratiquées sur des étrangers, dont la moitié sur des Occidentaux », indique Nicolas Leloup, directeur marketing des hôpitaux Samitivej. « Environ 65% des personnes qui font appel à nos services sont majoritairement des Australiens ou des Néo-Zélandais », précise un responsable de clientèle de Destination Beauty, une agence basée à Bangkok spécialisée dans le tourisme médical.
Mais, pour les opérations chirurgicales, la Thaïlande n’est pas le pays privilégié des touristes francophones. « L’année dernière, sur les 160 francophones qui nous ont contactés, seulement 34 se sont fait opérer en Thaïlande », ajoute le responsable de Destination Beauty. Le docteur Sanguan Kunaporn, représentant de l’International Society of Aesthetic Plastic Surgery (ISAPS) en Thaïlande, précise que la « loi de proximité » s’applique dans le choix des destinations médicales. « Les Français vont majoritairement se faire soigner en Tunisie ou en Turquie », continue Amor Dehissy, directrice d’Estetika Tour lors d’une interview publiée par Le Nouvel Observateur (2).
Mais, depuis janvier 2011, cette tendance tend à s’inverser. Depuis que des campagnes publicitaires se font en français et que des reportages sur les hôpitaux privés thaïlandais ont été diffusés en Europe, un nombre croissant de francophones cherchent à se faire opérer au Pays du sourire. « Ces cinq derniers mois, plus de 250 touristes francophones nous ont déjà contactés et projettent de se faire opérer », précise le responsable clientèle de Destination Beauty. « Les Français représentent le cinquième marché le plus important pour les hôpitaux privés après les Asiatiques », ajoute Nicolas Leloup. Le nombre de visiteurs américains devrait lui aussi augmenter de plus de 10%. D’après une enquête réalisée sur plus de trois mille Américains par le Centre d’études Deloitte basé à Washington (3), « le tourisme médical en Asie va poursuivre une croissance explosive au cours des prochaines années », explique Paul H. Keckley, directeur exécutif de l’Institut. Artifices au paradis de la santé Selon les arguments commerciaux des agents du tourisme médical et des hôpitaux, il est souvent moins cher de se faire opérer en Thaïlande et d’effectuer sa convalescence sur une plage que d’effectuer des soins en Europe ou en Amérique du Nord.
Pour Toey Prattana, chef d’équipe de Destination Beauty, « les Occidentaux peuvent espérer une économie de 30 à 70% sur leurs frais médicaux en Thaïlande ». Et les Américains « jusqu’à 85% », selon The Economist qui cite l’étude scientifique du Centre d’études Deloitte. Mais pour François Doré, directeur de la Compagnie Générale du Siam et correspondant de Sociétés d'Assistance françaises en Asie, ce discours est à tempérer. Responsable du rapatriement en cas d’extrême urgence de Français nécessitant des soins médicaux lourds, il conseille aux étrangers de comparer les tarifs entre les hôpitaux thaïlandais avec ceux de leur pays d’origine. « Une chimiothérapie coûte trois fois plus cher ici qu’en France », explique-t-il.
Le docteur Chartchai Rattanamahattana, chirurgien plastique au Samitivej Sukhumvit et à la clinique Phang Nga, indique quant à lui « qu’il est primordial d’avoir un second, voire un troisième avis médical ainsi que plusieurs devis ». Pour une lourde opération de vitrectomie sur un seul oeil, le Bangkok Hospital demande entre 150 000 et 200 000 bahts (3 571 à 4 762 euros) à un patient, sans compter les frais d’hospitalisation et d’interprète si besoin est. Le Rutnin Eye Hospital, fondé en 1964 et premier hôpital spécialisé en ophtalmologie, ne facture quant à lui que 100 000 bahts, soit environ 2 381 euros.
En France, le patient n’aura pas à avancer les frais d’opération, ni ceux d’hospitalisation, qui seront remboursés dans leur intégralité. Dans les hôpitaux thaïlandais, tout est affaire de consommateurs avisés. Après s’être cassé le poignet suite à une mauvaise chute sur un trottoir, Clara, expatriée française ici depuis plus de dix ans, a dû faire une visite de contrôle au Bangkok Pattaya Hospital. « L’infirmière a réalisé une batterie d’examens qui n’avaient rien à voir avec ma blessure, racontet- elle. Quand le médecin est arrivé, il ne m’a pas touché le poignet, ni même regardé. J’ai dû quand même régler les 500 bahts de la visite. » À environ 5 000 bahts (119 euros) la nuit, les chambres d’hôpitaux privés ressemblent aux luxueuses chambres d’hôtels cinq-étoiles, service de garde et prise de tension toutes les heures inclus. Une multitude de services sont aussi proposés aux clients, tels que des promenades au parc ou encore du shopping.
À l’exception des trois Samitivej Hospital, le service du personnel multilingue est payant et peut représenter plus de 5% de la facture finale. « Même si vous parlez le thaï et l’anglais, on vous propose systématiquement un interprète », témoigne Alain Deroche, expatrié en Thaïlande depuis 10 ans. François Doré dénonce cette pratique : « Les interprètes n’ont trop souvent que peu de connaissances médicales, ce qui peut conduire à des malentendus pour le patient, lorsqu’il est imparfaitement mis au courant de son état ou que le diagnostic du médecin traitant est mal traduit. D'autre part, certains pronostics négatifs ne devraient pas être systématiquement livrés au patient ou à sa famille, car le malade devra subir des traitements plus complets à son retour en France. Les spécialistes y auront plus de temps pour bien expliquer certaines situations douloureuses. »
Lumière sur des pratiques ordinaires
Depuis quelques années, de nombreux agents commerciaux indépendants et des tours opérateurs ont émergé sur le marché médical. Ils proposent aux touristes et aux expatriés des forfaits opérations chirurgicales + vacances et, ainsi, les mettent en relation avec les hôpitaux. Leurs conseils et leurs prestations ne sont pas gratuits, comme le sous-entendent leurs sites internet, car ils sont payés indirectement par le client. « Samitivej Sukhumvit travaille principalement avec des agents particuliers des pays limitrophes, explique Nicolas Leloup. Nous les rémunérons sur la facture du patient après déduction de la prestation du médecin. » Plus les patients se font opérer, mieux ça sera pour les agents. Selon l’un deux, après le retrait financier de l’intervention du médecin, 10 à 15% de la facture globale lui sont versés à titre de commission.
En outre, les opérateurs affichent sur leur site internet des prix attractifs pour des Occidentaux. Mais pour la majorité des opérateurs tels que Destination Beauty, les tarifs ne comprennent que le séjour hospitalier. Le patient expatrié ou touriste devra, selon ses besoins, rajouter les coûts du visa, de l’aller-retour en avion, des transports sur place, de l’hôtel et de la nourriture. « Au quotidien, nous devons vérifier que les hôpitaux n’abusent pas de la confiance des patients sur la longueur de leur hospitalisation, témoigne François Doré. Il est toujours difficile d’expliquer aux structures médicales que notre mission est de renvoyer le patient dans son pays dès que son état physique le permet, sans attendre une guérison totale. Les hôpitaux privés ont également bien souvent tendance à multiplier des examens et des contrôles pas toujours indispensables pour la pathologie du patient. »
En Thaïlande, les médecins sont rémunérés à l’acte, d’où la possibilité de dérives. « Certains actes chirurgicaux recommandés sur place par les médecins n’ont aucun caractère d’urgence et peuvent attendre le retour du patient dans son pays », poursuit François Doré, avant de citer comme exemple les interventions médicales pratiquées sur des clavicules cassées. Coût de l’opération : 85 000 bahts (2 024 euros), alors que la simple pose d’anneaux pour le maintien de l’épaule (communément pratiquée en France par les médecins) ne coûte que 9 000 bahts (214 euros) dans un hôpital public. La liposuccion, les implants mammaires et les liftings sont les opérations les plus demandées par les étrangers. Mais, pour certaines interventions, le pays manque d’experts, comme par exemple la vaginoplastie. « Il n’y a que deux médecins reconnus mondialement dans ce type d’intervention en Thaïlande : le docteur Chettawut Tulayapanich, qui opère dans sa propre clinique, et le docteur Supporn Watanyusakul, qui a été formé par Chettawut », affirme Morgane, une Française qui a eu recours en 2009 à la chirurgie pour changer de sexe.
En 2008, le docteur Tara Chinakorm, alors directeur de la Medical Registration Division (MRD) au ministère de la Santé et chirurgien plastique de formation, assurait que le nombre d’interventions médicales réparatrices ou esthétiques augmentait chaque année. Un chiffre qui, dans la réalité, n’est pas quantifiable. « Aucune loi n’oblige les hôpitaux où les cliniques à reporter le nombre d’opérations pratiquées, mais je suis sûr qu’il y en a des dizaines de milliers par an », affirme le médecin. Entre hypothèse et certitude, le fossé reste important. Ainsi, le docteur Sanguan Kunaporn, spécialiste de la chirurgie plastique, reconstructive et esthétique depuis 1991 à la Phuket Plastic Surgery Clinic et représentant national à l’ISAPS depuis 2010, indique que « plus de mille interventions mammaires ont été pratiquées en 2010 dans la seule ville de Phuket sur des étrangers et un peu plus de 20 000 dans le pays ».
Si ces données ne restent que des estimations pour les implants, « le nombre total d’interventions dans le pays est en réalité non-quantifiable », estime le chirurgien. Des investissements colossaux Pour continuer à stimuler le flux d’arrivées d’étrangers dans leurs hôpitaux et de rester concurrentiel à l’échelle nationale et internationale, les investissements par les holdings dans la rénovation et la construction de nouveaux centres hospitaliers privés connaissent une croissance exponentielle. Le 14 décembre 2010, Bangkok Dusit Medical Services (BDMS), la plus grande chaîne d’hôpitaux en Asie – elle possède en Thaïlande les groupes Bangkok Hospital, Samitivej, BNH Hospital, et le Royal Angkor International au Cambodge – et dont les principaux actionnaires sont Thaïlandais, a acquis huit nouveaux hôpitaux de standing moyen : Phyathai 1/2/3, Phyathai Sriracha ainsi que les centres Paolo (Phahonyothin, Samut Prakarn, Chokchai 4 et Nawamin). La holding compte investir plusieurs milliards de bahts dans des travaux de rénovation.
Le 6 avril dernier, le même groupe – avec ses dix-neuf hôpitaux en Thaïlande et au Cambodge – a inauguré une nouvelle clinique nommée Bangkok Hospital Hua Hin. Construit pour un milliard de bahts (environ 24 millions d’euros), cet hôpital est le premier du réseau BDMS dans cette région et ne sera pas le dernier. Sa mission est de devenir le plus rapidement possible « le plus grand centre médical d’Asie. »
Dans la campagne promotionnelle, l’accent est tout particulièrement mis sur le service international. Dès lors, s’ajoute à la renommée de la station balnéaire de Hua Hin l’attrait d’une destination incontournable pour le tourisme médical. Les directions administratives des hôpitaux déploient elles aussi des investissements très importants pour acquérir les derniers équipements, développer les services afin de rester compétitifs et attirer encore plus de patients. « La Thaïlande importe principalement son matériel médical d’Europe, des États-Unis et du Japon », indique Nicolas Leloup.
En 2011, les hôpitaux Samitivej de Sukhumvit, Si Nakarin et Si Racha ainsi que le BNH vont investir dans de nouveaux services ou dans des travaux de rénovation. Ainsi, le Samitivej Sukhumvit sera muni d’ici à septembre 2011 d’un « Life Center » (centre de dépistage et de soins) et d’un service de médecine sportive et d’orthopédie, puis rénovera l’Institut de cardiologie et de physiothérapie. Quant au BNH, un important plan de modernisation sur deux ans est entrepris afin de relooker l’hôpital et de réorganiser au mieux la coordination entre les directions des services.
Des estimations montrent que le secteur chirurgical en Asie devrait générer 4,4 milliards de dollars de revenus par an au moins jusqu’en 2012, avec pour principales destinations la Thaïlande, l’Inde, Singapour, la Malaisie et la Corée du Sud. En Thaïlande, ce business a généré plus de 27,5 milliards de bahts (655 millions d’euros) de revenus en 2006 et 40 milliards en 2008. Pour encourager et protéger ce secteur, et ainsi dépasser les 1,45 million de patients étrangers annuels hospitalisés, l’État met en place des mesures favorables aux hôpitaux. Jurin Laksanavisit, ministre de la Santé, « prévoit le lancement d’une campagne pour dynamiser l'intérêt des patients étrangers afin de les encourager à se faire soigner dans les hôpitaux thaïlandais », cite le communiqué « Thailand boots medical tourism industry » de l’association Thailand Medical Tourism Cluster du 3 juillet 2010.
La Tourism Medical Cluster (MTC) – alliance d'entreprises médicales offrant des services de santé en Thaïlande – travaille depuis 2010 en étroite collaboration avec des partenaires étrangers pour promouvoir le secteur médical. Suraphon Svetasreni, gouverneur de la Tourism Authority of Thailand (TAT) depuis novembre 2009, affirme quant à lui que des mesures seront prises dans un futur proche pour renforcer les liens avec les autres marchés asiatiques. « Nous devons être en mesure de renforcer la confiance des Chinois et des Japonais car ce sont nos marchés dynamiques en Asie et nos principales cibles à venir. » D’autant que les phases de récupération qui suivent automatiquement les interventions médicales stimulent l’industrie du tourisme. « Les centres hospitaliers privés sont une industrie à part entière qui consolide indirectement notre système de santé en créant une masse exceptionnelle de services du plus haut niveau », conclut le docteur Tanin Sonthiruk, gérontologue et haut fonctionnaire du ministère de la Santé sur le site d’information français ledevoir.com.
Alisée Valentin Casanova















