Jeanne B | Gavroche | 11/10/2011
Reportage  

Génération Canapé : la Thaïlande se met à l'heure du Couchsurfing

Plus de trois millions de voyageurs dans le monde ont déjà testé ce concept : squatter gratuitement le canapé de quelqu’un plutôt que d’aller dans une chambre d’hôtel. Si les routards d’aujourd’hui adulent cette nouvelle manière de nomadiser, plus proche des habitants du pays que l’on visite et certainement plus économique, certaines dérives noircissent le tableau de cette communauté adepte du canapé. Voyage au cœur d’un concept qui a pris racine dans le monde des globe-trotters.

Avant de prendre la route pour un week-end de couchsurfing à Chiang Mai, il est de bon augure de scruter avec attention le profil imprimé de notre hôte, Samart Srisoda. Criblé de conditions et d’avertissements à l’intention de ses futurs invités, mieux vaut se tenir à carreaux : pas de retour après minuit, égoïsme banni et douches quotidiennes obligatoires ! Samart fait partie des « hard » couchsurfers. Mais il affirme surtout que le couchsurfing l’a sauvé, voilà près de deux ans, lorsqu’il ne voyait plus d’issue pour se sortir d’une rupture amoureuse. À côté de son occupation d’hôte bénévole qui lui a permis de se sentir moins seul, ce Thaïlandais de 32 ans, originaire de Chiang Mai, est propriétaire d’une agence de trekking. Il possède aussi des chalets dans la montagne et propose des formules permettant de coupler l’aventure avec des missions bénévoles dans les villages reculés de la région. Grâce à son petit business, les couchsurfers de passage n’ont pas besoin de courir les agences pour comparer les prix des treks. Même si son entreprise retire un profit indéniable des voyageurs qui logent chez lui, Samart reste clair et insiste : il n’accueille pas des couchsurfers dans l’espoir qu’ils deviennent des clients potentiels. Chez lui, on se croirait dans une guesthouse bon marché. Chambres séparées, salle de bains commune, cuisine à disposition de tous et patio. Dans chaque pièce, des règles imprimées sur une feuille A4 indiquent comment tirer la chasse d’eau, où laisser ses chaussures ou encore comment faire bon usage de la douche. Mélanie, une Française de 23 ans, vit sa première expérience en tant que couchsurfeuse. Et se demande pourquoi Samart tient à recevoir autant de ces nomades des temps modernes. « Je n’utilise pas les chambres à disposition dans ma maison. Je préfère dormir dans le salon parce que je n’aime pas les espaces clos. Alors, ce serait vraiment stupide de ne pas en faire profiter les gens de passage », lui répond Samart.

Tout le principe de couchsurfing pourrait se résumer dans cette phrase. C’est d’ailleurs suite à ce simple constat que l’Américain Casey Fenton a fondé, en 2004, un site internet, couchsurfing.com, sur lequel les voyageurs et les hôtes créent leur profils et interagissent pour planifier leurs nuitées. Cette idée lui avait traversé l’esprit quatre ans plus tôt, alors qu’il voyageait en Islande. Comme la perspective de dormir seul dans un hôtel ne l’enchantait pas, il a contacté plusieurs étudiants en leur adressant une demande d’hébergement. Surpris de l’intérêt suscité par son courrier, Casey a réalisé qu’il tenait là un vrai concept. Si des initiatives de moindre ampleur existaient déjà, comme l’ « Association Servas », fondée au sortir de la Deuxième Guerre mondiale (15 000 membres) ou l’Hospitality Club, apparu en 2000 et qui compte 320 000 adeptes, à l’heure d’Internet, le projet de Casey Fenton a véritablement marqué les esprits. Avec plus de 3,2 millions de membres inscrits, Couchsurfing se porte mieux que jamais.

Davantage qu’un site d’hébergement gratuit, le couchsurfing a formé une communauté avec ses valeurs. « Je ne veux pas que les gens viennent chez moi pour éviter de payer une guesthouse, commente Samart. J’aime partager ma culture, l’amour de ma région, transmettre les valeurs du bouddhisme. Couchsurfer, pour moi, est bien plus qu’un échange de bons procédés, c’est un véritable partage. »


Immy Wanwabee, Thaïlandaise, partage l’avis de Samart. « Ces voyageurs deviennent surtout mes amis ». Cette femme de 26 ans a découvert le couchsurfing en 2009, lors d’un voyage en Europe. Elle a ensuite fermé son profil alors qu’elle étudiait en Russie, à cause du manque de place dans son appartement empli de colocataires. De retour en Thaïlande, ses parents lui ont acheté une maison dans la banlieue de Bangkok mais elle s’ennuyait dans cette grande habitation. « Le couchsurfing, ça m’est apparu comme une évidence. J’ai immédiatemant réactivé mon profil. » Les deux premières semaines, pas moins de onze couchsurfers ont logé chez elle. « Cette pratique n’est pas encore très développée en Thaïlande par rapport à l’Europe. Mais c’est surtout par ignorance. Je suis persuadée que le concept va se développer ici. Lorsque j’en parle avec mes amis thaïlandais, ils on l’air curieux et la plupart aimeraient bien essayer. »

T’es pas à l’hôtel !

Si la majorité des membres, comme Samart et Immy, pratiquent le couchsurfing pour rendre service et partager leur culture, certains passent pour des profiteurs. Laurent Savaete, 30 ans, en a déjà fait les frais. « La première fois que j’ai reçu des couchsurfeurs, j’avais l’impression qu’ils se croyaient à l’hôtel. Ils allaient et venaient sans s’intéresser à moi, ne faisaient aucun effort de socialisation, ni rien pour aider dans la maison. » Depuis plus d’un an, ce jeune ingénieur est en vadrouille à travers le monde et après six années de couchsurfing intensif, Laurent sait exactement comment il aime recevoir ses invités. « Je ne suis pas là pour faire le guide touristique, mais j’intègre systématiquement les couchsurfeurs dans mon quotidien. Si j’ai prévu de voir un match de foot dans un pub avec des amis, je les emmène avec moi. » Il admet toutefois qu’il est délicat d’en vouloir à de jeunes backpackers d’économiser quelque peu sur le logement. Dans certaines villes du monde, le coût de l’hébergement peut plomber tout un budget de voyage. Dans les villes touristiques et chères, la demande de canapé surpasse largement l’offre. « Quand je vivais à Paris, j’ai décidé de fermer temporairement mon profil. Je recevais plus de vingt demandes par jour. Ce n’était plus gérable ! », précise Laurent.

Profils recherchés


Roberto Falvo quitte ses hôtes singapouriens pour rejoindre Bangkok. De passage en Asie pour les vacances, cet Italien originaire de Calabre réside à Rome. Lui et ses frères sont fortement impliqués dans le communauté du couchsurfing, et c’est avec joie et conviction qu’ils reçoivent le monde entier dans leur chambre d’amis. Eux-mêmes ne se privent pas pour squatter les sofas des autres lors de leurs nombreux voyages. « Je suis médecin, l’argent n’est pas un problème pour moi, explique Roberto. Si je fais du couchsurfing, c’est vraiment pour aller à la rencontre des gens. »


Le jeune Romain a le profil du couchsurfeur idéal et cumule sur son profil les références positives : « amical, distingué, ouvert d’esprit, intéressé et intéressant.. » Des témoignages qui permettent aux futurs hôtes et chercheurs de couches d’éviter les mauvaises surprises. En s’attardant sur le profil d’un membre, on peut en apprendre plus sur l’impression qu’il a laissé lors de ses rencontres précédentes, que ce soit en tant qu’hôte ou en tant qu’invité. Un effet rassurant lorsque l’on s’apprête à passer la nuit sur le canapé d’un inconnu. Grâce à ces brèves notes laissées par les couchsurfeurs, le site affiche fièrement dans ses statistiques les trois millions sept cent mille expériences réussies. Cela signifie qu’autant de voyageurs ont trouvé un toit grâce au site et que la rencontre a été profitable. « J’ai vécu en Iran une expérience extraordinaire, raconte Laurent. Compte tenu de la situation politique du pays, j’ai été incroyablement chanceux de découvrir de jeunes artistes qui se cachent pour exercer leur art et qui luttent contre le régime actuel. Je ne les aurais jamais rencontrés en logeant dans un établissement touristique. » Malgré l’accueil prodigué par ses désormais amis iraniens, le meilleur souvenir de Laurent demeure sa première expérience à Chiang Mai. « Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Une Singapourienne avait accepté ma demande. Quand je suis arrivé, j’ai découvert qu’elle tenait un hôtel quatre étoiles ! Elle m’a hébergé à la même enseigne que les autres, mais gratuitement. » Roberto a vécu une expérience similaire aux Bahamas : « Je me suis retrouvé dans un hôtel six étoiles ! Encore aujourd’hui, cela me paraît complètement fou. » Ces situations relèvent tout de même de l’exception. Le symbole du couchsurfing demeure le canapé, voire même, le plus souvent, un peu d’espace dans le salon ou le couloir. « J’ai tout essayé, de la cabane dans les arbres au matelas de sol, en passant par la tente dans le jardin. Je ne recherche pas le confort, mais juste l’aventure et la rencontre" raconte le jeune médecin. Et puis, il y a aussi les expériences complètement insolites. « Quand je suis parti à Cairns, en Australie, j’ai logé chez un nudiste, évoque-t-il en souriant. On pouvait lire ce détail entre les lignes de son profil, mais, en arrivant, j’ai tout de même été étonné. Et j’ai joué le jeu ! Il était très sympa. Il m’a même emmené dans un parc naturiste. »


Mythique ou meetic ?

Choisir son couchsurfeur n’est donc pas une mince affaire. Car les critères de l’un ne sont pas forcément les critères de l’autre. « Pour moi, recevoir un couchsurfeur, c’est un peu une manière égoïste de voyager à travers son vécu, avoue Laurent. Je vais plutôt choisir en fonction des expériences de chacun, qu’on me raconte ce que je n’ai pas encore vu ou que je ne vivrai peutêtre jamais. J’aime aussi beaucoup accepter les demandes de dernière minute. J’ai vraiment l’impression d’aider. » Pour d’autres, le couchsurfing est l’occasion de progresser en langues étrangères. « J’ai tendance à prendre beaucoup d’hispanophones parce que je veux pratiquer mon espagnol. Mais j’aime aussi accueillir des gens dont la monnaie est nettement inférieure à l’euro. Se loger à Rome doit être moins facile pour un Sud-Américain qu’un Allemand. » Le site affiche clairement ses conditions : Couchsurfing, ce n’est pas un site de rencontres amoureuses... Malgré cette règle de conduite, de nombreuses jeunes femmes trouvent régulièrement dans leur boîte de réception des messages déguisés comme : « Salut, j’ai vu ton profil, il m’a beaucoup plu. Aimerais-tu que l’on se rencontre pour converser autour d’un verre ? » Roberto accuse l’option « Coffee and Drink » du site. Elle engage les membres à rencontrer des gens du monde entier sans pour autant bénéficier de logements. « Cela ouvre des perspectives contradictoires avec le propos et les principes défendus par le site », regrette-t-il.


Laurent évoque les quelques histoires de viols ou de vols relayées au sein de la communauté. « Je trouve que le site gère ça très mal. Dans ces situations, la plateforme se contente de supprimer le profil de la personne concernée. Rien de plus facile alors de s’en créer un nouveau. On devrait bloquer ces pages pour que les visages soient connus de tous et que personne ne prenne de nouveaux risques. Mais cela reste dans cette tendance américaine : tout va bien dans le meilleur des mondes. Ils mettent les statistiques qui les arrangent, parfois au détriment de la sécurité des utilisateurs. » Le globe trotter reconnaît tout de même la difficulté de discerner le vrai du faux dans ce genre de situation, même si des modérateurs bénévoles du site s’occupent de gérer ces problèmes. « La plupart des bénévoles que j’ai rencontrés ont tous fini par arrêter, tellement la charge de travail était conséquente », constate Laurent.

Roberto, lui, insiste sur le fait que les hommes ne sont pas les seuls responsables des dérives du couchsurfing. « Sur la totalité des demandes d’hébergement que je reçois, environ 80% émanent de femmes. Et j’ai déjà vécu plusieurs fois des situations équivoques. » L’Italien avoue luimême sélectionner parfois des couchsurfeurs en fonction de la photo du profil ou des affinités. Cependant, même si chacun des membres acceptait de ne jamais utiliser le site dans le but de rencontrer l’âme soeur, personne ne peut prévenir un coup de coeur. Willy, jeune Français étudiant en cinéma, vit dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Quand une amie couchsurfeuse lui a demandé la faveur d’héberger une Lituanienne en détresse, il ne savait pas trop comment réagir. « J’étais un peu gêné parce que je vis dans un studio. J’ai bien prévenu Lina, mais elle a quand même souhaité venir. Nous avons beaucoup sympathisé et nous sommes restés en contact. Aujourd’hui, c’est ma petite amie. » Roberto, lui, a connu sa plus belle histoire d’amour grâce au couchsurfing. « J’étais en vacances à Valence. Pendant mon absence, mon frère avait invité des couchsurfeurs à la maison. Quand je suis rentré dans ma chambre, je suis tombé sur une Mexicaine. Ça a été le coup de foudre ! Notre histoire a duré trois ans. »

Plus qu’un canapé, une communauté...

Être couchsurfeur ne signifie plus seulement voguer de couche en couche. Dorénavant, devenir membre du site c’est se joindre à une communauté active. Organisation de tours, échanges de bons conseils, tandem de langues, meetings hebdomadaires... : les initiatives se multiplient. Roberto et sa bande d’amis, tous convertis au couchsurfing, organisent des repas à thèmes, des jeux, des picnics… L’un des événements les plus notables en la matière est le Beach Camp de Berlin avec ses nombreuses activités culturelles. Il rassemble jusqu’à plus de mille membres chaque année. Parmi les autres initiatives importantes, on peut relever la création d’une méthodologie pour apprendre des langues ou l’existence d’un centre d’art en Californie. Certains ont même créé un festival de courts-métrages sur ce thème. Être couchsurfeur, c’est être un aventurier, un peu vert, artiste, routard, solidaire, un peu bobo même, mais surtout… un citoyen du monde. D’ailleurs, un des préceptes du site, « ce monde est plus petit que tu ne le penses », semble mettre tout le monde d’accord.

E.N.

Quand l’argent s’en mêle…
E.N.
« Après la grande nouvelle de mercredi, je voulais vous envoyer un message personnel afin de vous expliquer ce que signifie le fait que Couchsurfing devienne une B corporation et dans quelle mesure cela va affecter la communauté. »

Casey Fenton

Le 28 août dernier, l’ensemble des couchsurfeurs découvrait dans sa boîte de réception un message inattendu. Casey Fenton, le fondateur du site, annonce le changement de statut du site. Il devient une société à raison sociale. En d’autres mots, une entreprise à but lucratif dont le but n’est pas économique mais social. Dans son email, le fondateur insiste sur le fait que l’accès au site restera gratuit et que le couchsurfing ne perdra pas son âme. Selon lui, devenir une entreprise ne signifie pas que le projet aura pour seule vocation de réaliser un chiffre d'affaires conséquent. Ce changement de statut répondra surtout à des impératifs pragmatiques : le gouvernement américain refuse de reconnaître qu’héberger ou visiter des gens sans échange monétaire puisse relever de l’acte de charité. En même temps, l'entreprise nouvellement créée a été estimée à 7,6 millions de dollars et se trouve prise d’assaut par des investisseurs privés (les fonds Benchmark Capital et Omidyar Network). La société Couchsurfing a annoncé qu’elle en profiterait pour recruter de nouveaux salariés pour améliorer les conditions d’usage du site. Mais la nouvelle reste mal accueillie chez les utilisateurs. « L’idée que des gens puissent se faire de l’argent parce que j’héberge quelqu’un chez moi, ça me dépasse ! », déclare Laurent, irrité. Et il n’est pas le seul à penser de cette manière. Mille cinq cent membres se sont alliés pour faire entendre leur mécontenement. Ils ne se privent pas de rappeler que c'est grâce à la bonne volonté, aux dons et au soutien de la communauté que le site a pu devenir ce qu'il est. Ce que déplore par dessus tout ces réfractaires, c’est que dans cette histoire, le couchsurfing perd ce qu’il avait de plus noble : rassembler des individus plutôt que des dollars.

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