Audrey Bastide | Gavroche magazine | 01/07/2008
Société  

Thaïlande : un pays modèle pour l'adoption

Chaque année, des dizaines de couples français se rendent dans le royaume avec l'espoir d'y adopter un enfant. Un parcours semé d'embûches, allant des tracas administratifs à la barrière de la langue. Mais les familles et les autorités françaises louent d’une même voix le sérieux de la procédure thaïlandaise.
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L'adoption internationale est un sujet sensible. L'actualité de ces derniers mois, de l'affaire de l'Arche de Zoé, au Tchad, à l'adoption critiquée d'un petit Malawien par la chanteuse Madonna, a d'abord nourri de longs débats dans les médias internationaux. L'adoption à l'étranger reste aussi empreinte de mystères et de soupçons tant les affaires de trafic sont
nombreuses, notamment dans les pays qui n'adhèrent pas à la Convention de La Haye (voir page 43). Fortement médiatisées, elles éclipsent les histoires simples et souvent difficiles de nombreux couples qui se battent à l'étranger pour accueillir dans leur foyer un enfant longtemps désiré.

Ces familles, qui ont accepté de se confier à Gavroche, sont souvent passées par des moments très douloureux. «Déjà, il faut faire le deuil de ne pas pouvoir avoir d'enfants biologiques», avoue Michel Corioland, 50 ans, qui vient de terminer les démarches d'adoption à Bangkok et attend aujourd'hui qu'on lui attribue «un fils». Une épreuve psychologique donc, celle de s'admettre «impuissant» face à un désir de parentalité inaccessible : «On a commencé par essayer biologiquement puis par procréation assistée, sans savoir ce qui ne fonctionnait pas», raconte Alain Boeuf, 41 ans, lui aussi en attente «d'attribution», le terme utilisé dans les procédures administratives. «Nous étions physiquement et psychologiquement fatigués. Au bout de cinq ans, nous avions perdu tout espoir d'avoir un enfant par voie naturelle.» Pour lui et sa femme Cécile, l'adoption était une solution envisageable: «La parenté tient selon nous plus à l'éducation que l'on donne à son enfant qu'à des liens du sang.» Sandrine Saillard, 37 ans, admet qu'après avoir «tout essayé pendant plus de douze ans», des fécondations in vitro aux inséminations artificielles, l'adoption était tout simplement devenue «la dernière solution». Avec son mari Pascal, elle vient d'adopter en Thaïlande un petit Mattis de deux ans et demi.

Comme la France ne permet pas facilement l'adoption d'enfants sur son territoire, l'adoption internationale s'est avérée être, pour ces couples, la seule alternative. «Dans un premier temps, nous avons bien sûr essayé en France, explique Alain Boeuf. Mais même s'il y a énormément d'enfants dans les orphelinats, très peu sont adoptables. Il faut que l'enfant soit né sous X ou qu'il y ait un abandon définitif et officiel des parents, ce qui n'est pas souvent le cas. Il fallait compter six ans d'attente en moyenne, sachant que l'agrément (le document autorisant l'adoption, accordé par l'Aide sociale à l'enfance, ndlr) n'est valable que cinq ans.»


Des démarches, des dossiers et encore des démarches

Si en France les démarches sont, d'après de nombreux témoignages, quasiment impossibles, les procédures d'adoptionen Thaïlande ne sont pas non plus évidentes (voir encadré p. 40). Il s'agit d'une épreuve longue, complexe, voire, là encore, douloureuse pour les familles. «Il faut vraiment s'accrocher», raconte un futur papa. La procédure est encore plus complexe pour ceux qui ne résident pas en Thaïlande. Alors que les expatriés font leur demande auprès du DSDW (Department of Social Development and Welfare), donc directement
auprès des autorités thaïlandaises, les Français habitant dans l'Hexagone doivent obtenir au préalable un agrément du Conseil Général de leur lieu de résidence. Un document établi, en moyenne, en neuf mois... Tout un symbole! Puis commence l'envoi des nombreux dossiers qui constitueront leur demande.

Patricia Muller, 38 ans et résidente en France, a envoyé le sien en avril 2006. «Notre demande a été retenue et il nous a ensuite fallu un an pour réunir tous les documents demandés par la Thaïlande. Le dossier complet a été envoyé au DSDW en mai 2007, et c'est seulement en février 2008 qu'on nous a confirmé qu'un petit garçon nous attendait. Nous sommes venus chercher Mathéo en mars.» En tout, la démarche a donc pris presque deux ans. En moyenne, le délai d'attente entre l'envoi du dossier en Thaïlande et l'attribution
d'un enfant peut varier de 5 à 22 mois. Soit environ trois à quatre ans si l'on prend en compte les démarches initiales en France. La procédure est encore plus longue pour les couples qui souhaitent exclusivement adopter une petite fille: particularité assez rare en Asie, il y a davantage de garçons à adopter que de filles. En 2007, d'après Orchidée Adoption, 76% des enfants adoptés étaient des garçons. Il s'agit principalement de raisons culturelles et traditionnelles, qui font qu'un plus grand nombre de petits garçons sont abandonnés. De manière générale, le parcours des adoptants s'avère donc extrêmement compliqué, estime Pascal Saillard, 47 ans. «On nous trimballe de droite à gauche, d'un bureau à un autre, c'est un peu déboussolant. Et c'est tellement difficile quand on ne parle pas anglais!»


Ici, pas d'adoptions "à la chaîne"

Les futurs parents ne se retrouvent cependant pas seuls dans ces démarches. Ils sont tenus de passer obligatoirement par un organisme, autorisé à la fois par la France et par la Thaïlande,qui joue le rôle d'intermédiaire (voir encadré p. 42: «AFA, OAA, késako?» ). Il en existe deux: l'un public, l'Agence Française d'Adoption (AFA); l'autre privé, l'Organisme autorisé pour l'Adoption (l'OAA). La procédure est la même pour ces deux organismes, seul le type d'encadrement diffère. Plusieurs familles louent les services d'Orchidée Adoption, l'OAA pour la Thaïlande. L'organisme réalise un bon suivi en France avant l'adoption, grâce à une équipe de conseillers régionaux «formidables », selon Patricia Muller. «La première
fois que j'ai rencontré les gens de l'association, je suis rentrée chez moi pleine d'espoir!»

Un soutien indispensable pour ces familles, car si l'adoption de jeunes Thaïlandais est complexe, elle est aussi très limitée. Dans le royaume, on n'adopte pas «à la chaîne», on fait plutôt du cas par cas et des quotas par pays sont déterminés par les autorités thaïlandaises. En 2006, seuls soixante-neuf enfants ont ainsi été proposés à des familles françaises, selon les données du portail Internet du ministère des Affaires étrangères thaïlandais. Dans cette répartition par pays, les autorités tiennent compte de la qualité des contacts du
DSDW avec chaque nation. Même si ceux avec la France semblent bien établis, le délai d'attente risque d'être allongé: en effet, les quotas restent stables et la demande, elle, s'accroît. Le nombre de candidatures françaises reçu par la Thaïlande a augmenté de 6,5% en 2007 par rapport à 2006.


Des enfants "à particularité"

Pas de quota en revanche pour les enfants dits «à particularité», ces enfants moins facilement adoptables pour lesquels le temps d'attente avant attribution est généralement raccourci. Il peut s'agir d'un enfant de plus de quatre ans ou encore d'un enfant qui a des soucis de santé légers (bec de lièvre) ou plus lourds (handicap physique ou mental). On
trouve également dans la liste des particularités, disponible sur le site de l'AFA, le cas des fratries, de malnutrition, d'enfants séronégatifs nés d'une mère séropositive ou encore d'enfants issus d'un viol. Les particularités ne se valent pas et sont assez inégales en termes de conséquences sur la vie quotidienne de la famille.

Il s'agit alors de bien déterminer ce que les parents sont en mesure d'assumer. Martine Daudu, 46 ans, et son époux Henri avaient déjà quatre enfants biologiques «en bonne santé» quand ils ont lancé une procédure d'adoption. Ils ont ouvert par choix, par désir même, leur cocon familial à un enfant à particularité il y a sept ans: Marie-Perle, une petite fille malentendante de deux ans et demi. «Il nous a d'abord fallu apprendre le langage des signes, se rappelle la mère de famille. Aujourd'hui, Marie-Perle a été opérée et elle parle. Et puis elle va à l'école et elle est très bien intégrée. Cette adoption nous a transformés, je crois qu'on ne sera plus jamais les mêmes.» Cet été, le couple a adopté un second
enfant, à particularité d'âge cette fois-ci: Martin-Elliot, 5 ans et demi. Une fois de plus, l'expérience est positive: «Il faut tout simplement se détacher de l'idée d'enfant idéal et se dire que l'enfant qui vient à nous c'est le nôtre, tout simplement », sourit la maman.


Une procédure gratuite et contrôlée

La procédure d'adoption thaïlandaise est dans l'ensemble jugée satisfaisante et sérieuse par les autorités françaises. «La situation de l'adoption dans le royaume est nécessairement satisfaisante puisqu'elle repose depuis un certain nombre d'années sur un processus “La Haye”», souligne Jean-Luc Delvert, Consul de France en Thaïlande. La
Convention de La Haye du 29 mai 1993, sur la protection des enfants et la coopération en matière d'adoption internationale, regroupe soixante-dix pays dans le monde. Ratifiée par la France en 1995, le texte est entré en vigueur en Thaïlande en août 2004. «C'est un critère majeur de sécurisation de la procédure. Cela peut en effet ralentir le traitement des
demandes mais c'est un processus sûr, qui n'est pas forcément garanti dans le cadre d'une adoption internationale», explique Jean-Luc Delvert. La Convention de La Haye formule deux grands principes: l'intérêt supérieur de l'enfant doit être la considération primordiale et l'adoption internationale ne peut être envisagée qu'à défaut de solution nationale dans l'Etat d'origine de l'enfant. L'instauration d'un dispositif de coopération entre Etats signataires permet de prévenir toute transaction financière en échange d'un enfant. La convention
inclut un processus de contrôle international, ce qui n'est pas le cas en Birmanie ou au Vietnam. En 2006, le Vietnam, qui n'a pas ratifié la Convention de La Haye, a par exemple permis l'adoption de 742 enfants par des couples français, soit près de dix fois plus que la Thaïlande. Pourtant, il n’est pas sûr que les moyens financiers et humains du Vietnam soient supérieurs à ceux du royaume. Le pays a, comme d'autres pays de la région, la réputation d'être relativement peu regardant, voire même très souple dans ce type de procédures. Des familles et des bénévoles confient qu'avec un peu d'argent, bien des démarches se trouvent facilitées. Sans parler du fait qu'il est très difficile de savoir d'où vient l'enfant, ce qui laisse craindre toutes sortes de trafics. La Thaïlande est au contraire considérée comme un modèle en termes d'application de la convention de La Haye. Elle dispose d'une procédure bien verrouillée et gratuite. Pas de surprise de dernière minute, pas d'enveloppe à glisser sous la table. C'est un véritable gage de sécurité qui met en confiance les familles en attente d'adoption: «Moi je me sens rassurée, il y a un vrai suivi, on sait d'où vient notre enfant, assure Sandrine Saillard. On sent que les autorités locales s'intéressent beaucoup à la famille d'adoption et à l'avenir de l'enfant une fois en France.»Même sentiment pour une autre adoptante, Martine Daudu: «On sait que ca risque d'être long mais on sait aussi que ça va aboutir. Et puis, on a la certitude que l'enfant est vraiment adoptable. Finalement, c'est bien que toutes ces démarches soient un peu compliquées; cela contribue à enraciner notre projet, on devient parent… petit à petit.»

Même si la Thaïlande ne bénéficie que de moyens financiers et humains limités pour traiter ces dossiers, toutes les familles s'accordent pour dire que les démarches sont gérées et encadrées par des personnes extrêmement impliquées (voir encadré «Motherland, symbole d’une implication dans la durée»). Patricia Muller a été particulièrement marquée par la gentillesse des interlocuteurs rencontrés en Thaïlande: «Nous avons été en contact ici avec des gens attentionnés, qui nous ont beaucoup aidés. Pas seulement les travailleurs
sociaux mais aussi les employés d'administration, le personnel de l'hôtel, les gens dans la rue. Ils sont formidables et nous mettent tout de suite très à l'aise. Et puis on ressent vite qu'ici les gens sont très protecteurs avec les enfants.» «Ils préparent visiblement bien les enfants à cette adoption et à l'acceptation de leur nouvelle famille, renchérit Pascal Saillard. Ils demandent par exemple aux futurs parents de préparer un petit album photo.» Martine Daudu a également été surprise par un autre gage d'implication des autorités thaïlandaises: «En rentrant en France, on n'obtient pas tout de suite l'adoption plénière. Une assistante sociale vient voir l'enfant à trois reprises dans son nouveau milieu de vie, ce qui
prolonge le lien avec l'organisme d'adoption.»

De cet échange particulier et de ces relations pérennes entre la Thaïlande et les familles adoptantes sont nés de nouveaux projets. Le 1er décembre 2007, plusieurs familles se sont par exemple réunies pour créer SPOT (Solidarité pour les Orphelinats Thaïlandais), une association qui a pour objectif de réunir des fonds ou du matériel pour améliorer le quotidien des orphelinats du royaume. Pour Jean-Luc Delvert, «la Thaïlande est bien un pays à conseiller aux parents qui souhaitent adopter dans des conditions parfaitement sûres.

Pour un complément sur le Cambodge www.gavroche-thailande.com/actualites/read.php?id=108
AFA, OAA : késako?
Audrey Bastide
L'AFA, l'Agence Française d'Adoption, dépend directement de l'Etat. Elle gère les adoptions des familles françaises dans le monde entier et dispose de relais départementaux et d'un réseau de correspondants. Ceux-ci aident les candidats à constituer leur dossier d'adoption, le vérifient puis le transmettent aux autorités en charge dans le pays d'origine de l'enfant. Les services de l'AFA sont gratuits mais les frais de constitution de dossier, de traduction et d'envoi restent à la charge des adoptants. L'agence, qui ne présélectionne pas les candidats, dispose depuis quelques années de moyens plus importants et s'avère de plus en plus efficace et réactive. Dans le cas de la Thaïlande, l'OAA, l'Organisme Autorisé pour l'Adoption, s'appelle Orchidée Adoption. Il a été créé il y a dix ans par des familles qui avaient déjà adopté des enfants dans le royaume. Comme l'AFA, il aide à la préparation du dossier et le transmet aux autorités thaïlandaises, mais une participation financière reste à la charge des familles: 2266 € pour la participation aux frais de fonctionnement de l'organisme ; de 2295 à 2610 € pour la constitution du dossier ; sans oublier 101,24 € pour la procédure locale. Orchidée Adoption procède, contrairement à l'AFA, à une présélection des dossiers, dans un souci d'efficacité. L'association organise également des rencontres régionales qui ont un grand succès. Ouvertes à tous, aussi bien aux nouveaux candidats qu'aux familles ayant adopté il y a plusieurs années, elles réunissent à chaque fois entre 70 et 130 participants. Les familles s'y rencontrent, y échangent leurs expériences et leurs difficultés. Michel Corioland a choisi Orchidée Adoption avant tout pour se sentir aidé: «C'est rassurant d'être en contact avec des gens dans la même situation.»
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