Dans leurs uniformes bardés d’insignes et malgré leur visage impassible, les trois officiers des forces spéciales thaïlandaises n’en mènent pas large. De l’autre côté de la table, dans cette salle de réunion de la commission Vérité et Réconciliation, sont assis une dizaine de membres des familles des victimes, tuées lors des manifestations d’avril et de mai de l’an dernier.
Cette commission, dirigée par l’ancien procureur général Kanit na Nakhorn, a été mise en place par le gouvernement pour tenter de faire la lumière sur les circonstances des incidents violents de l’an dernier, lors desquels 91 personnes ont été tuées et plusieurs milliers blessées. Les regards sont haineux.
L’atmosphère tendue. Après s’être longtemps contenue, Phayao Akahate, mère d’une jeune aide-soignante tuée par balles dans l’enceinte du temple PathumWanaram le 19 mai 2010, explose. « Parmi vous, est ce qu’il y en a un seul qui était présent sur le terrain lors des affrontements du 19 mai ? », lance-t-elle aux officiers. « Non », balbutie un colonel, un peu surpris que son uniforme n’inspire pas plus de respect.
Il explique ensuite que les soldats qui étaient près du temple Pathum Wanaram le 19 mai sont tous en mission dans le sud à majorité musulmane. Après la séance, Phayao, une énergique quadragénaire, dit ne pas être surprise. « On a ordonné à ces officiers de venir à la réunion, bien qu’ils ne fussent pas présents le 19 mai. Pourquoi ? Parce que les militaires engagés sur le terrain n’osent pas venir confronter les familles des victimes face à face. Parce que nous avons les preuves que les militaires ont tué nos enfants », lâche-t-elle.
Un an après la plus importante flambée de violence politique depuis les années 1970, la réalité des faits durant les turbulents mois d’avril et de mai 2010 n’a émergé que par bribes. Non pas que les preuves et les témoins manquent : les affrontements se sont déroulés sous les yeux de centaines de journalistes et des milliers de photos et de vidéos ont documenté les détails des opérations. Des tireurs d’élite de l’armée étaient aux aguets, traquant les « chemises noires », ces guerriers de l’ombre armés de fusils d’assaut venus prêter main forte aux manifestants chemises rouges. Mais la vieille habitude des autorités – particulièrement de la police et de l’armée – d’enterrer la vérité plutôt que d’aider à la mettre en lumière s’avère tenace.
Sans doute n’ont-elles pas intérêt à cette exposition des faits. Mais la Thaïlande pourra-t-elle se regarder en face, si, une fois encore, l’oubli prévaut et les mémoires se résignent ? La Commission Vérité et Réconciliation est quelque peu embarrassée par son image d’organisme officiel, à la botte du pouvoir. En fait, les membres sont dans leur grande majorité des personnalités issues de la société civile et réputées pour leur indépendance.
La commission a été lente à se mettre en marche, mais après six mois de travail effectif, les progrès sont notables. « Nous avons déjà établi une série de faits, mais nous ne voulons les rendre publics qu’après les élections, sinon la question sera politisée », indique Somchai Omla-Or, directeur de la sous-commission vérité. L’incident qui a été le plus mis en exergue durant les journées d’avril-mai est probablement la mort des six personnes, dont Kate et un autre aide-soignant, dans le temple PathumWanaram le 19 mai. Lors des rencontres avec les membres de la commission, les militaires ont tout d’abord nié toute présence de soldats près du temple. Mais petit à petit, devant l’accumulation des témoignages, des photos et des vidéos, l’armée a dû céder du terrain, reconnaissant d’abord que plusieurs sections avaient été envoyées dans la partie du métro aérien surplombant le temple, puis que ces hommes avaient tiré sur le temple, mais « parce qu’ils se battaient avec des chemises noires ».
Le problème de cette version est que, parmi les six victimes du temple, il ne figurait pas de « chemises noires ». « Si vous vous tenez debout sur les rails du métro et que vous regardez le temple, vous vous rendez compte que c’est une distance très courte pour quelqu’un équipé d’un fusil d’assaut. Il aurait été très difficile pour ces soldats de commettre une erreur. Notre jugement professionnel est que les victimes ont été ciblées », estime Brad Adams, directeur pour l’Asie de l’organisation Human RightsWatch, auteur d’un rapport détaillé sur les événements d’avril et de mai 2010(1). Selon Somchai Omla-Or, si les militaires ont été d’abord réticents à coopérer avec la Commission Vérité et Réconciliation, ils se sont ensuite montrés plus réceptifs, autorisant même des soldats engagés sur le terrain à être interrogés. En revanche, les policiers continuent à freiner des quatre fers. « Ils nous disent que le problème a été pris en charge par le Département des investigations spéciales (DSI, attaché au ministère de la Justice) et que la police n’est plus impliquée », se plaint Somchai.
Cette mauvaise volonté cause un retard considérable dans la procédure, car dans le cadre de l’enquête judicaire, c’est à la police de transmettre au procureur général les dossiers concernant les treize cas de victimes où le DSI a estimé que l’implication des militaires était probable. Or, depuis plusieurs mois, ces dossiers dorment dans les tiroirs de la police. L’enquête de la commission, qui a auditionné des centaines de personnes, manifestants, journalistes, militaires et autres témoins, a aussi porté sur les « chemises noires », qui ont notamment joué un rôle dans les violences du 10 avril lors desquelles vingt manifestants, quatre militaires et le journaliste japonais Hiroyuki Muramoto ont été tués.
Plusieurs de ces « chemises noires » ont été identifiées par la commission grâce aux photos et aux vidéos. Dans son rapport, Human Rights Watch a aussi documenté de façon détaillée le rôle de ces mystérieux francs-tireurs cagoulés. « L’enquête de Human Rights Watch a conclu que les attaques n’étaient pas lancées par les gardes des chemises rouges, mais par une unité armée secrète, au sein de l’UDD (nom officiel du mouvement des Chemises rouges), que les manifestants et les médias appelaient les « chemises noires » ou les « hommes en noir » - bien qu’ils n’étaient pas tous habillés en noir », note le rapport. Le traumatisme causé par les événements d’avril et mai continue d’affecter la société thaïlandaise comme une plaie lancinante.
La Thaïlande est-elle à un tournant ? Dans l’histoire politique moderne du pays, les événements tragiques et les massacres n’ont jamais débouché sur une reconnaissance de responsabilité des parties impliquées dans les crimes. Cela a été le cas pour le 14 octobre 1973, le 6 octobre 1976, mai 1992 ainsi que, plus récemment, pour les « incidents » de Krue Se en avril 2004 et de Tak Bai en octobre 2004 dans le sud à majorité musulmane. Avril-mai 2010 va-t-il marquer d’une nouvelle pierre blanche la longue saga de l’impunité des forces de sécurité thaïlandaises ?
Tout va probablement dépendre de la ténacité des familles des victimes. Celles de mai 1992, après plusieurs années de campagne pour que la lumière soit faite, s’étaient lassées et avaient dissous leur association. Si l’on en juge par l’activisme de l’association des familles de victimes d’avril-mai 2010, dont le siège est au quatrième étage du complexe commercial Imperial World Lat Phrao, l’élan est cette fois-ci plus vivace. « Beaucoup des parents des victimes ne vont pas baisser les bras », estime Brad Adams, de Human Rights Watch. « Ils vont continuer à demander : que s’est-il passé ? Pourquoi mon père, mon frère, ma mère, ma soeur a été tué ? Et aussi longtemps que ces pressions se maintiendront, l’armée devrait finir par répondre. Il y a un sentiment général en Thaïlande selon lequel l’armée échappe depuis trop longtemps à la loi. Il est temps que l’armée soit placée en dessous de la loi. »
A.D.
















