Il n’est, en théorie, jamais trop tard. Pourquoi, dès lors, ne pas applaudir lorsque Bruxelles se décide à regarder du coté de l’Extrême-Orient ? Deux initiatives récentes, en effet, vont dans ce sens et méritent d’être saluées. L’une, menée par la fondation Les amis de l’Europe, consiste à proposer des conférences régulières consacrées au « siècle de l’Asie » et aux changements que cette nouvelle donne engendre. Le symposium inaugural s’est tenu le 21 juin, affirmant la nécessité d’une coopération plus étroite entre le vieux continent et les nouvelles puissances émergentes de la région dans plusieurs instances clefs telles que le G20, l’Organisation mondiale du commerce ou le Fonds monétaire international. Une réflexion commune sur le « printemps arabe » et ses conséquences figure également au menu. De même que la participation possible de l’Union européenne aux sommets annuels de l’Asie de l’est (East Asia Summit), dont elle reste pour l’heure exclue, alors que les États- Unis y feront leur entrée pour la prochaine édition prévue le 21 octobre 2011 en Indonésie. L’autre initiative, financée par la Commission européenne, ambitionne de donner plus de visibilité au processus des sommets Asie-Europe ou Asem. Plusieurs centres de recherche ont donc bénéficié d’aides financières pour dégager des pistes de travail communes. Le centre d’études européennes de Singapour en est l’un des maillons, grâce à sa reprise récente de l’Asia-Europe Journal, une publication trimestrielle. Relance louable et témoignage, a priori, d’une belle volonté communautaire.
Le problème, on l’aura compris, est que ces deux initiatives tombent au pire moment. Comment l’Europe, dont le déclin a été, à la mi-août, annoncé à la une par Time Magazine sur fond d’images d’émeutes londoniennes, peut-elle encore prétendre avoir des choses à dire à l’Asie, dont elle courtise les fonds souverains, les marchés et la coopération politique pour dénouer des questions cruciales comme la lutte contre le réchauffement climatique ? Plus préoccupant: pourquoi l’Asie, et notamment les grandes puissances émergentes de la région comme la Chine et l’Inde, accorderaient-elles encore de l’importance à une Union européenne dont l’ancien président de la Commission Jacques Delors reconnaît lui-même qu’elle est « au bord du gouffre », faute de coopérations renforcées au sein de la zone euro ? Les intellectuels asiatiques habitués à pronostiquer « la fin de l’Europe » (ou du moins son implacable délitement), comme le Singapourien Kishore Mahbubani, suggèrent depuis longtemps d’accorder la priorité au dialogue Pacifique, incluant la Russie, si riche en énergie.
Le moment n’est-il pas venu pour Pékin, New Delhi ou Djakarta de tourner la page des lambeaux des empires coloniaux européens ? La réponse, heureusement pour le vieux continent, n’est pas aussi simple. Car, dans beaucoup de domaines, l’Europe continue de détenir une partie des clefs d’une croissance économique asiatique soutenable. Des clefs nommées normes euro, et libre-échange. Aussi mal en point soit-elle, l’Union européenne et son gendarme de la concurrence qu’est la Commission sont ainsi les seules, aujourd’hui, à pouvoir tenir tête aux géants américains des nouvelles technologies, les obligeant, par exemple, à ouvrir leurs systèmes d’exploitation ou à ne pas se comporter en monopoles dangereux pour l’économie et la démocratie.
L’euro, malgré ses difficultés, est aussi la seule alternance viable face au dollar, tandis que le yen japonais et le franc suisse, valeurs refuges par excellence, servent de variables d’ajustement aux marchés financiers. Le libreéchange, enfin, est le verrou ultime. Une remise en cause du grand marché unique européen, sous la pression d’une croissance en berne, fermerait le robinet d’exportations indispensable à la plupart des économies asiatiques. Des rétorsions s’ensuivraient bien sûr. Mais une Asie incapable de vendre ses produits se porterait plus mal qu’une Europe à guichets fermés, compte tenu du pouvoir d’achat respectif des populations. L’Asie, par conséquent, a besoin de l’Europe. Une réalité qu’il faut néanmoins se garder de traduire en « besoin d’Union européenne ». Et c’est tout le problème: autant les grandes puissances orientales auraient tout à perdre à un déclin européen, autant l’expérience communautaire et sa souveraineté partagée les indiffère. C’est le drame de Bruxelles. L’Europe attire toujours autant. Mais son architecture politique de l’aprèsguerre finit par lasser et semble, vue du Pacifique, de moins en moins adaptée au retour forcené des Etats. C’est sur ce sujet, brûlant, que l’on ferait bien de plancher dans les coulisses des sommets Asie-Europe.
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Gavroche
06/09/2011
Société
L’Asie face au « déclin » de l’EuropeLa crise de la dette et l'incapacité des économies européennes à générer de la croissance minent le vieux continent. Tant mieux pour l'Asie émergente ? Pas si sûr !
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