En déambulant dans les couloirs des universités du monde entier, il est facile de noter que le paysage a changé. Les visages n’y sont plus uniformes, les couleurs de peau s’y mêlent, les langues s’y confondent. Les conversations à la sortie des cours sont elles aussi différentes. On y projette le prochain semestre sur les bancs d’école d’un autre continent et les stages dans des entreprises implantées toujours plus loin. La Génération Erasmus est dans cet esprit là, toujours prête à partir à la conquête d’un nouveau pays, d’une nouvelle langue, d’un autre système scolaire. Contrairement au nom qui la désigne, elle ne concerne pas uniquement les étudiants bénéficiant du programme d’échange européen. Par simplicité, mais aussi par le phénomène de mode engendré par le célèbre film de Cédric Klapisch, L’Auberge espagnole, le terme désigne à présent les étudiants du monde entier qui voyagent dans le cadre d’un échange universitaire. Aujourd’hui, d’après le site en ligne de BBC News, ce sont 3,5 millions d’étudiants du monde entier qui seraient inscrits dans une université étrangère, soit près de quatre fois plus qu’en 1975. Cette population augmente à pas de géant et devrait doubler d’ici 2025 pour atteindre les 7 millions, d’après les pronostics de l’Unesco.
Natacha Martin fait partie de ces nomades des amphis. Nouvelle résidante à Bangkok, la jeune diplômée de 25 ans a été recrutée dans l’agence de voyage où elle était venue effectuer un stage. Avant de s’établir dans la Cité des Anges, elle a enchaîné les expériences à l’étranger. « En 2009, je suis partie pour étudier un semestre aux Etats-Unis, à l’université VCU de Richmond, raconte-t-elle. Je faisais du commerce international, alors pour moi, l’évidence était de vivre une expérience internationale. C’était aussi l’occasion d’améliorer mon anglais. » D’après Educpros, le site internet à destination des professionnels de l’éducation, 38% des étudiants partiraient à l’étranger pour l’ouverture culturelle, l’atout sur le CV et l’apprentissage d’une nouvelle langue arrivant en deuxième et troisième position. Toujours selon Educpros, que ce soit dans le cadre d’un stage ou des études, les disciplines les plus mobiles sont les sciences sociales, le commerce et le droit. Suivent les sciences humaines, les arts et l’ingénierie.
En 2009, la Thaïlande enregistrait plus de 19 000 étudiants étrangers. Un chiffre qui aurait quadruplé en cinq ans. Guillaume Tudesq, 22 ans, a lui aussi testé le système universitaire thaïlandais. A la suite d’une prépa HEC, il a intégré l’école de commerce ISC Paris grâce à laquelle il a fait son premier échange avec l’université Thammasat de Bangkok. « J’hésitais entre la Thaïlande et la Corée du sud, mais dans tous les cas j’avais envie de partir en Asie, confie-t-il. J’étais attiré par la culture et le dynamisme de ce continent. Je suis parti sans crainte et sans trop me poser de questions. J’ai pensé que ce serait une belle expérience. »
Pourtant la peur est probablement ce qui retient bon nombre d’étudiants français. Changer de pays, quitter sa famille, s’immerger dans une nouvelle langue, se faire de nouveaux amis.., si cette idée en fait rêver certains, elle représente pour d’autres un obstacle insurmontable. Eugénia Rosca étudie le commerce à Thammasat depuis le début du mois d’août. Originaire de Moldavie, cette étudiante de 21 ans a tout à fait conscience d’être une exception parmi les étudiants de son pays. « En Moldavie, les jeunes ont encore en tête un schéma de vie classique, comme c’est souvent le cas dans les pays conservateurs. Ma soeur de 24 ans est mariée, avec un enfant. Je trouve que c’est trop jeune. » Bien que ses parents se demandent ce qui a bien pu piquer leur fille pour qu’elle ait ce goût exacerbé du voyage, ils ont encouragé et soutenu Eugénia dans sa démarche. Exilée dès 16 ans en Roumanie, la Moldave n’a plus suivi depuis un seul cours dans son pays d’origine. « J’ai fait mon lycée à Bucarest avant de m’envoler pour une université en Allemagne. Aujourd’hui, je suis à Bangkok et ça me va très bien » assure-t-elle.
La France peut mieux faire en matière de mobilité
Même dans les pays moins conservateurs de l’Europe de l’Ouest, on constate dans les statistiques que les échanges ne sont pas à la hauteur de ceux qu’espèrent les autorités. Le gouvernement français encourage d’ailleurs à ce que cela ne soit plus une exception mais une règle. « L’objectif est d’arriver à ce que 20% de la population étudiante ait réalisé une mobilité à l’international d’ici 2020 », a déclaré Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche jusqu’en juin 2011. Aujourd’hui, on en recense moins de 5%. Entre 2000 et 2006, malgré une hausse de 9% de la population étudiante française, sa mobilité a connu une baisse de 25%. Pour cette même période, les chiffres au niveau européen n’étaient pas plus glorieux. Valérie Pécresse, devenue entre temps ministre du Budget, déplore cet état de fait. « Contrairement à l’idée reçue selon laquelle la mondialisation aurait un effet entraînant, les étudiants français sont de moins en moins mobiles.
Un problème d'argent avant tout
L’absence de désir de mobilité chez les jeunes qu’évoque la ministre s’expliquerait avant tout par le facteur pécuniaire. Les bourses insuffisantes pour couvrir les frais d’un séjour à l’étranger et les galères administratives pour les obtenir seraient un motif de découragement chez les étudiants. Pour y pallier, le gouvernement français envisage de prendre une série de mesures, parmi lesquelles la mise en place d’un guichet unique permettant d’accéder à toutes les bourses disponibles, ainsi que la diversification des sources de financement.
Si le budget prend une place indéniable dans le choix d’un séjour d’études à l’étranger, il n’excuse pas tout. « Quand je suis allée voir la responsable des échanges de mon université à Lille, évoque Natacha, j’ai été surprise de constater combien j’avais le choix. Sur toute ma promo, j’étais la seule à partir ! » La jeune expatriée remet en cause la mentalité de son pays. « En France, les gens sont frileux. Ils ont peur de prendre des risques. Ils disent qu’étudier en anglais serait trop dur ou que ça coûte trop cher. » Pourtant, elle n’a eu aucun mal à obtenir des bourses. « Ça ne s’est pas fait en un jour mais j’ai obtenu des financements qui ont couvert une bonne partie de mon voyage. » Pour preuve, en 2008, sur les vingt-sept mille bourses mises à disposition des étudiants désireux d‘étudier à l’étranger, seulement quatre mille ont été retirées. Guillaume, lui, est bien de l’avis de Natacha quant à la mentalité européenne. « On craint un choc culturel, mais en ce qui me concerne, le choc se fera surtout à mon retour en France. » L’étudiant en commerce a prolongé son séjour à Bangkok en dégottant un stage dans une entreprise thaïlandaise. Il s’affaire déja à en trouver un autre dès la fin de son contrat. « D’ailleurs, ajoute-t-il, je plains les étudiants thaïlandais qui se retrouvent du jour au lendemain dans l’Hexagone. Ce doit être vraiment dur ! »
Culture de l'accueil : la Thaïlande excellente élève
Arpaporn Udom a étudié le tourisme à l’université d’Angers pendant quatre ans. Cette Bangkokoise de 28 ans, originaire de la province de Surin, fait partie des quelque huit cents étudiants thaïlandais qui rejoignent chaque année les universités de l’Hexagone. De retour au royaume depuis près d’un an, elle se souvient de son enthousiasme à l’idée d’apprendre une nouvelle langue et d’aborder une autre culture. Malheureusement, ce sentiment n’a pas duré. « J’ai trouvé qu’il était très difficile de s’adapter au système français, explique la jeune femme. À l’université, tout était mal organisé, il n’y avait pas assez de salles ni suffisamment de profs. Le directeur de ma section cumulait différents postes, il n’avait jamais de temps pour nous. J’ai dû attendre trois mois pour qu’il valide mon sujet de mémoire et que je puisse enfin commencer à y travailler.
En s’aventurant dans la section des étudiants étrangers à l’université Thammasat, l’accueil des nouveaux venus semble bien différent. Jusqu’à septembre 2011, Atthanat Khurat y occupait le poste de coordinatrice. Elle aussi a étudié à l’université d’Angers. Riche de cette expérience, elle accueillait les étudiants comme elle aurait, ellemême, aimé être accueillie à l’époque. « Pour qu’il n’y ait aucun malaise, avant la rentrée, j’apprenais par coeur le prénom de chaque étudiant grâce à sa photo. Je sais que la plupart d’entre eux ne sont jamais sortis de leur pays et combien ce n’est pas facile au début.» Atthanat ne limitait pas ses fonctions à l’accueil et à l’orientation. Elle prenait le temps de répondre aux questions, ou même d’écouter leurs confidences. « En tant que coordinatrice, il faut tout savoir, pouvoir renseigner sur les cours, les professeurs, les transports à Bangkok, les visas, l’actualité, les traditions… Et être psychologue ! »
Pour avoir vécu en Europe, Atthanat connaît bien certains fossés culturels entre Occidentaux et Thaïlandais, comme le respect de la hiérarchie et l’image du professeur. « En Thaïlande, explique Arpaporn, on estime que le professeur est celui à qui on doit tout, parce qu’il nous a transmis son savoir. Pourtant, il y a moins de distance entre le professeur et l’élève qu’en France. Si l’on tombe malade par exemple, le professeur nous appelle pour prendre de nos nouvelles. Il prend aussi le temps de nous parler et de nous écouter. C‘est pour ça que les Thaïlandais passent beaucoup de temps à l’école, même quand ils n’ont pas cours. Ils s’y sentent bien. »
Etudes et enseignement, quelques particularités culturelles
Cette différence notable entre l’enseignement thaïlandais et le système européen n’est pas la seule susceptible d’étonner les étudiants en échange. Dominik Koeppl, un Autrichien de 24 ans, a intégré Thammasat en même temps qu’Eugenia. Réputé pour avoir en permanence un livre d’économie à la main, le jeune homme n’en est pas a son coup d’essai. Il a étudié en Allemagne, en Afrique du Sud et au Danemark. À Bangkok, il a décidé de rejoindre le programme BBA (Bachelor Business Administration) de l’université thaïlandaise. Un programme reconnu et valorisant. Pourtant, Dominik ne semble pas satisfait. « Je m’ennuie, reconnaît-il. J’ai l’impression d’apprendre beaucoup plus dans mes livres qu’en classe. Alors je tourne en rond et je lis. Je ne dis pas que c’est un mauvais programme, mais il manque quelque chose. En plus, ils nous disent d’arriver début août, mais j’ai attendu des semaines avant d’avoir un emploi du temps. » Guillaume n’est pas, lui non plus, emballé par le semestre d’études qu’il a suivi en Thaïlande. « Au niveau des cours, c’est à peu près le même système qu’en France, compare-t-il, je n’étais pas perdu. Malheureusement, c’est énormément de « par coeur ». On n’interrompt pas le professeur pendant qu’il parle. On doit prendre ce qu’il nous donne et s’en contenter. » De nombreux Thaïlandais s’étonnent de toutes ces questions que posent les étudiants français pendant les cours. « Au début, en France, je n’osais pas lever la main parce que ça ne se fait pas dans notre pays, raconte Arpaporn. Chez nous, on attend la fin du cours pour parler personnellement au professeur si on souhaite des précisions. On ne veut pas déranger la classe. » Natacha, elle, conçoit difficilement cette méthode, ayant pour référence son semestre à Richmond. « Aux Etats-Unis, tous les cours sont basés sur l‘échange et le débat. On apprend autrement et ensemble. »
En apprendre sur le monde et sur sa propre culture
Cela dit, Natacha avoue que ce n’est pas des cours qu’elle a tiré les plus grands enseignements. Par ses voyages, elle a appris des autres cultures. « Ce semestre aux Etats-Unis a été une des plus belles expériences de ma vie avec ce que je vis là, à Bangkok, confie-t-elle. J’étais sûre de détester, j’étais bourrée d’a priori, mais j’ai adoré Richmond, les gens, c’est une ville pleine d’artistes et de voyageurs. Et vivre à Bangkok m’a appris à voir la vie autrement, par des principes simples comme par exemple cesser de voir des problèmes mais plutôt entrevoir les solutions, ou encore toujours essayer de faire passer les autres avant moi. » Apprendre de la culture des autres est une chose mais en s’éloignant, on apprend souvent aussi beaucoup de la sienne. « J’ai réalisé que ma culture n’était pas la plus importante, estime Natasha. J’ai une façon de faire mais il en existe mille autres. Je suis fière de cette France qui est toujours en opposition, mais je suis fatiguée de la plainte permanente des gens. Les Français ne s’ouvrent pas suffisamment aux autres, ils ne font aucun effort pour parler anglais. » Arpaporn en a fait l’expérience durant ses quatre années en France. « En Thaïlande, quand on voit un étranger qui essaie d’apprendre le thaïlandais, on l’encourage, on essaie de l’aider. En France, si je prononçais mal un mot, on ne faisait aucun effort pour communiquer avec moi. »
Guillaume, lui, a désormais une autre vision de son pays. « J’ai réalisé que la France n’est pas si grande que ça d’un point de vue économique et culturel. Dans l’inconscient collectif, les Français se croient puissants. On pense que Paris est le centre du monde. Mais je comprends mieux maintenant pourquoi on dit de l’Europe que c’est un vieux continent. »
Sur le toit de leur résidence internationale qui compte plus de soixante étudiants étrangers, Eugenia et Dominik déplorent de ne pas s’intégrer suffisamment à la vie locale. « On est comme dans une bulle », pense l’Autrichien. Eugenia, elle, apprécie cette ambiance cosmopolite, même si elle a conscience qu’elle n’est pas révélatrice d’une expérience en Thaïlande. « On apprend pas seulement de la Thaïlande, mais aussi de toutes les pays représentés ici. Après, je ne sais pas si on peut réellement parler d’amitié, nuance la Moldave. On est dans un contexte de fête, on ne parle pas forcément de qui on est vraiment et on sort toujours aux mêmes endroits. Ce n’est pas le meilleur moyen de rencontrer des Thaïlandais... »
Le séjour à l'étranger: une école de tolérance et un visa pour l’emploi
Quoi qu’il en soit, étudier ou faire un stage à l’étranger est toujours un plus pour un éventuel employeur. Qu’importe la destination ou les notes obtenues aux examens, l’expérience se voudra toujours valorisante. Marque de dynamisme, preuve d’une certaine capacité d’adaptation, maîtrise des langues étrangères, la liste est longue pour prendre l’avantage sur un candidat plus casanier. D’après une étude réalisée par la Commission Européenne, 60% des étudiants Erasmus estiment que leur expérience à l’étranger a été déterminante dans leur embauche.
Les étudiants s’envolant vers les amphis du bout du monde sont, pour la plupart, des multirécidivistes de l’échange. Ils laissent l’impression que voyager, c’est un peu comme manger des chips : quand on commence, on ne peut plus s’arrêter ! « Quand je suis rentrée en France pour quelques mois, j’ai déprimé, je ne pensais qu’à repartir », avoue Natacha. Eugenia, elle, n’envisage même pas de s’établir en Moldavie avant une bonne dizaine d’années. « Et encore ! Si je rentre chez moi, ce sera vraiment avec l’idée de changer les choses », précise-telle.
La Génération Erasmus le reconnaît, elle peut paraître instable. À force de voyages, elle en perd ses racines. Mais le fait d’avoir toujours un pied ailleurs l’oblige à regarder autour d’elle sans jamais s’enfermer dans une idée reçue. D’ailleurs, « l’ouverture d’esprit » est la réponse automatique et inévitable quand on interroge ces baroudeurs des amphis sur les bienfaits de leurs escapades. Il est vrai que parmi ces apéros multilingues et ces classes cosmopolites, il est difficile d’envisager un conflit international. Porteuse d’espoir, la communauté des étudiants étrangers gagnerait à s‘étendre. Elle est la preuve même que la mondialisation ne concerne pas que des capitaux. En encourageant les jeunes à partir, ce sont quelque part des machines de tolérance que l’on forme, sans jamais perdre de vue que l’Erasmus d’aujourd’hui est probablement l’expatrié de demain.
E.N.












