Caroline Laleta Ballini | Gavroche | 07/09/2010
Société  

Jatukham Rammathep : la nouvelle ruée vers l’or

Depuis l'année dernière, la fièvre pour la petite amulette Jatukham Rammathep, originellement fabriquée à Nakhon Si Thammarat, s'est emparée du Sud du pays.
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"A la mort, en septembre 2006, à l’âge de 103 ans, de celui qui le premier, il y a 20 ans, a fabriqué cette amulette, le commandant de police Phantharak Rajjadej, des milliers de Thaïlandais se sont rués au temple Mahathat Woramaha-wiharn pour se procurer ce talisman prétendant apporter bonne fortune à son possesseur. Pour faire face à la demande croissante, beaucoup de temples de toutes les provinces du Sud se sont mis aussi à produire leur version du Jatukham. Rien que pour cette année, cent cinquante séries différentes ont été frappées, bénies et promues par les posters géants qui ont envahi les murs de toutes les villes du Sud.

La ferveur est devenue telle que les Thaïlandais ne jurent plus que par cette amulette, lui attribuant des pouvoirs hors du commun. Au point qu’une femme est morte piétinée, en avril dernier, par la foule venue s’arracher la dernière série d’amulettes mise en vente par le célèbre temple! On a même vu des photos circuler dans tous les médias, avec de mystérieux cercles à l’effigie de Jatukham Rammathep, en surimpression sur des personnalités politiques, des stars de cinéma et de la chanson et même des moines. Mais lorsque l’on s’y connaît un tant soi peu en photographie, on s’aperçoit qu’il n’y a rien de surnaturel dans ces manifestations. Avec un appareil compact numérique associé à l’utilisation du flash, certaines particules de poussière se traduisent souvent par des ombres sur une photo...

Moustache et pilier sacré
Pour comprendre l’hystérie autour des Jatukham Rammathep, il faut s’intéresser à une anecdote qui s’est déroulée en 1985, au temple Nang Phaya de Nakhon Si Thammarat. Ce jour-là, un policier assiste à la transe d’un Mahsong (médium habité par un esprit) et l’interroge sur son identité. Le Mahsong le prie d’apporter un papier pour lui dessiner son propre portrait, qu’un certain Monsieur Moustache serait en mesure d’identifier.

Ce dernier, plus connu aujourd’hui sous le nom de Khun Phan ou Phantharak Rajjadej, chef de la police provinciale et chasseur de primes de Nakhon, reconnut aussitôt le visage de Candrabhanu, grand souverain de la ville au XIIIe siècle, dans le royaume Srivijaya. Le policier retourna alors voir le Mahsong, toujours habité par l’esprit de l’ancien roi, qui lui ordonna de faire édifier le Pilier de la Cité, qu’il attendait depuis 800 ans. Erigé traditionnellement comme première pierre symbolisant la naissance d’une nouvelle capitale et contenant l’horoscope de la ville, on prête au pilier sacré la réputation de pouvoir exaucer les voeux. C’est ainsi qu’en 1986, Phantharak Rajjadej créa une amulette à l’effigie de Jatukham Rammathep, pour récolter les fonds nécessaires à la construction du sanctuaire du Pilier sacré de la ville de Nakhon Si Thammarat.

Les habitants vénéraient depuis le XIIIe siècle deux déités figurant sur le stupa du temple Mahathat Woramahawiharn et considérées comme protectrices de la cité. Dans les traditions sri-lankaises et le bouddhisme Ramayana, elles sont aussi appelées Kattugham et Rama. Kattugham est le fils de Shiva, général en chef des dieux symbolisant les forces de la destruction et Rama, le Roi, est considéré comme l’incarnation de Vishnu, deuxième dieu de la triade hindoue dont la fonction est d’assurer la protection de l’univers. Jatukham Rammathep correspondrait en fait aux alias des deux princes du souverain Candrabhanu, qui fondèrent une nouvelle capitale, Chang Khom Siritham-marat, aujourd’hui renommée Nakhon Si Thammarat, pendant l’absence de leur père parti conquérir le Sri-Lanka pendant vingt ans.
Une chance de... s’enrichir !
On sait que dans l’histoire siamoise, les princes/déités étaient les dirigeants d’une partie de Srivijaya, un royaume suivant la lignée bouddhiste Mahayana. L’effigie originale de Jatukham Rammathep figurant sur l’amulette est donc deux personnes en une, Avalokitesvara, le futur Bouddha, le protecteur du monde représenté par des traits extrêmement féminins, avec une ou plusieurs têtes.

Bien que contraire aux doctrines bouddhistes, l’utilisation et le commerce d’amulettes viennent pourtant de créer une véritable industrie dans le pays. Le centre de recherche Kasikorn estime que la fièvre de Jatukham a généré en un an plus de 20 milliards de bahts de recettes. Aujourd’hui, les amulettes se vendent entre 199 bahts et 134.000 bahts pour celles frappées en or. Le record enregistré est de 1,2 million de bahts pour une pièce de la première série, vendue à l’époque 39 bahts. Normalement, ni les produits dits religieux ni les temples ne sont imposés. Mais aujourd’hui, il n’y a pas un commerce qui n’ait pas son stand d’amulettes à vendre, des cordonniers aux boutiques de photos, chacun faisant son petit commerce de Jatukham afin d’améliorer son chiffre d’affaires.

Finalement tout le monde s’en met plein les poches et autour du cou, et le gouvernement, découvrant ici un moyen idéal de renflouer les caisses du royaume, cherche à taxer les amulettes, mais avec d’autant plus de difficultés que les transactions s’effectuent toujours en espèces... "
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