- Que dites-vous de la qualité générale des médias du royaume ?
Selon moi, la profession pourrait faire nettement mieux. Le problème ne réside pas dans la capacité d’investigation des journalistes thaïlandais, ni en leurs possibilités de se procurer la vraie information. Ce qui plombe la profession, particulièrement au sein de la presse traditionnelle, c’est l’impossibilité législative de travailler de façon libre et indépendante. Entre les interventions incessantes des autorités au sein des rédactions et l’autocensure que s’infligent eux-mêmes les journalistes, la tendance est à l'information sans danger. Celle qui ne fait pas de vague. Au fil des ans, les médias sont devenus de vrais porteparole de l’État. Leurs sources d’information sont identiques et leur façon de traiter l’actualité similaire. Cela tourne au grand copier-coller médiatique, sans fondement ni intérêt. Malgré tout cela, on assiste à l’émergence grandissante des médias alternatifs et du journalisme citoyen. Malheureusement, ils sont les premiers à faire les frais de la censure, et n’ont pas forcément bonne presse aux yeux des Thaïlandais, car les autorités manoeuvrent pour les discréditer en pointant du doigt leur inaptitude à l’objectivité. Les contestataires se défoulant sur la toile sont étroitement surveillés. Sans parler des condamnations régulières basées sur le principe de lèsemajesté. Ces dernières années, les média considérés comme les plus alternatifs ont été harcelés, conduisant bon nombre d’entre eux à la disparition du paysage médiatique. Pourtant, ces électrons libres du journalisme représentent un formidable espoir pour voir un jour évoluer les choses.
- Peut-on résumer le problème à la simple censure ?
Bien sûr que non. Le problème est aussi et avant tout culturel. Bien que le pays ne cesse de brandir son étiquette démocratique, la société est si fortement hiérarchisée que chacun finit par pratiquer l’autocensure. L’attitude des politiciens face aux reporters transpire le mépris. Les gratte-papier, et par extension le petit peuple en général, ne méritent pas de réponse décente, selon les hommes d’influence. Le pire dans tout ça, c’est que ces pratiques sont jugées acceptables par la majorité de la profession, bien trop soucieuse des codes hiérarchiques pour oser les remettre en question. Ce phénomène freine l’émergence des média prêts à défier les autorités par simple amour de la vérité. C’est un problème profondément ancré. La population n’a pas pour habitude de critiquer les choses établies et le système éducatif n’encourage pas du tout la jeunesse du pays à penser par elle-même. Il est aussi de bon ton d’éviter toute forme de conflit, et les média ont tendance à être les premiers à s’appliquer ce code culturel consistant à ne jamais offenser les autres, sous peine de lourdes sanctions sociales, ce qui explique le manque cruel d’agressivité au sein du corps journalistique.
- Comment changer la donne ?
Je pense que l’oppression législative stoppe nette l’évolution de la presse dans le pays et sa liberté d’expression en général. Tant que la notion de crime pour lèse-majesté fera partie du paysage, rien ne changera. Et, au-delà des lois relatives à la censure, c’est l’ensemble du fonctionnement des agences gouvernementales qu’il faudrait repenser. Notre société est actuellement trop basée sur l’infantilisation des gens pour espérer avoir une presse indépendante et objective. Et il en va de même pour le domaine culturel. Nous devons faire preuve de citoyenneté en tentant de promouvoir la tolérance face aux opinions divergentes pour contrer les pratiques d’autodéfense gouvernementale à outrance.
Propos recueillis par OLIVIA CORRE












