On se représente alors quelques vaillants Sukhothaïens - que l’on s’imagine surmontant dangers et privations pour s’aventurer en pays inconnu, voire hostile - découvrant un jour un site aussi stratégique qu’étonnamment inoccupé et y fondant ex-nihilo une ville qui, en l’espace de seulement trois ans, devient suffisamment puissante pour attaquer Angkor, la capitale de l’empire khmer. Les choses ne sont, bien sûr, pas présentées de façon aussi imagée ni aussi directe mais c’est à peu près l’impression que l’on retire habituellement de ces lectures. C'est joli, coloré, épique ; c’est même remarquable (surtout si l’on pense qu’il fallut presque deux cents cinquante ans à Rome pour arriver à un résultat à peu près équivalent), mais c'est faux.
De fait, soucieuse d’échapper aux appétits coloniaux européens et de promouvoir les sentiments nationalistes dans la population, l’historiographie officielle thaïlandaise a toujours tenté d’accréditer l’idée d’une nation unifiée depuis longtemps et donc d’une passation de pouvoir quasi-directe - une sorte de filiation - entre Sukhothai et Ayutthaya. Cette thèse a d'ailleurs fait école à l’étranger puisqu’au moment même où j’écris ces lignes j’ai sous les yeux un article écrit par un chercheur états-unien qui commence par la phrase « Ce n’est qu’après le transfert de la capitale de Sukhothai à Ayutthaya en 1350 que (...) » Pourtant, la phrase « Ayutthaya fut fondée en 1350 et devint la seconde capitale du Siam après Sukhothai » ne contient pas moins de trois erreurs : 1/ Ayutthaya ne fut pas fondée en 1350, 2/ ce n’était pas en 1350, 3/ elle ne devint pas la capitale du Siam. La réalité est qu’Ayutthaya fut consacrée capitale (et non fondée), que cela s’est passé en 1351 et que le royaume en question était celui d’Ayutthaya et non le Siam.
Reprenons donc ces points un par un, à commencer par le dernier. Historiquement, la situation géopolitique sur le territoire de l’actuelle Thaïlande n’est pas sans analogies avec certains aspects de la Grèce antique : une zone géographique occupée par un groupe ethnique principal mais non unique, divisée en cités-États partageant un fond linguistique, culturel et religieux commun, mais bien souvent en conflit les unes contres les autres. De même qu’il n’y avait pas de capitale grecque à proprement parler mais seulement une certaine suprématie exercée tantôt par telles ou telles villes sur telles ou telles régions, certains müangs siamois prirent ponctuellement l'ascendant sur leurs voisins et obtinrent qu'ils prêtassent allégeance à leurs souverains sans qu'il y ait pour autant fédération de ces États en un pays politiquement unifié. Chaque royaume ou principauté était désigné du nom de sa ville principale (Sukhothai, Lopburi, Chiang Mai, Phayao...) mais il n’existait pas d’entité politique autonome nommée Siam. Ainsi, lorsqu’Ayutthaya fut officiellement consacrée capitale, elle donna son nom au royaume qu'elle contrôlait, mais Sukhothai, pour sa part, était toujours capitale du royaume de Sukhothai. Et même si par la suite Ayutthaya devint effectivement la ville principale du monde siamois, il n’y avait pas plus de filiation entre Sukhothai et elle qu’il n'y en avait eu quelques siècles plus tôt entre Cnossos et Mycènes.
En ce qui concerne la date, l'erreur est technique mais simple. Les chroniques royales indiquant l’année 712 de l'ère dite Chulasakkarat (« en l’année du Tigre 712, au sixième jour du premier croissant du cinquième mois »), les rédacteurs des manuels scolaires thaïs se sont bornés à appliquer consciencieusement la règle selon laquelle la conversion ère Chulasakkarat / ère chrétienne se compute en ajoutant 638 à la première. La fondation d’Ayutthaya est donc habituellement "millésimée" 1350. L’erreur réside dans le fait que l’année Chulasakkarat débute en avril et qu’il faut donc ajouter 639 (et non 638) aux dates comprises entre le 1er janvier et le mois d'avril. L’année 712 débutant au septième jour du dernier croissant du cinquième mois (soit le 28 mars 1350), le sixième jour du premier croissant de ce même mois n’eut donc lieu que près d’un an plus tard, le 4 mars 1351 (mais toujours en 712 Chulasakkarat). Nous nous pencherons sur le troisième problème - fondation ou pas fondation ? - le mois prochain.
XAVIER GALLAND
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