Anonyme | Gavroche | 05/08/2011
Histoire  

Loin des Siens ( cinquième partie )

Extraits des lettres sur la France du Roi Chulalongkorn (Rama V) envoyées à sa fille, la princesse Nibha Nobhadol, lors de son voyage en Europe en 1907.

Ma chère fille,

Ce matin, le temps était couvert et brumeux. Le projet de monter en haut de la Tour Eiffel est donc resté un projet parce que nous avons craint de ne pas pouvoir profiter de la vue. Nous avons changé de programme pour aller aux Magasins du Louvre que l’on appelle ainsi, comme le Palais, parce qu’ils sont situés juste en face. C’est une construction en forme de quadrilatère, comme le bâtiment Yuthanathikarn, mais plus petite et avec une toiture centrale reliant les quatre parties. Le rezde- chaussée est dévolu aux divers rayons pour femme, vêtements et accessoires divers.

Outre le rez-de-chaussée, il y a quatre étages(1). Pour monter, j’ai emprunté des tapis roulants en tissu(2), en plusieurs paliers, comme ceux dont je vous ai déjà parlé pour le Casino de Monte- Carlo, mais je suis redescendu par l’ascenseur. Je ne vais pas m’étendre longuement sur le magasin, parce qu’il ressemble au Kaufhaus(3) de Berlin, sauf qu’à Berlin, les marchandises sont mieux présentées, plus belles et de meilleure qualité.

Le Kaufhaus est aussi beaucoup plus grand. C’est un établissement neuf qui a profité de l’exemple des anciens en éliminant les mauvais points pour ne garder que les meilleurs. Le magasin du Louvre lui ne tuera pas les petites boutiques, car, même s’il est vrai que ses marchandises ne sont pas chères, elles ne sont pas de très bonne qualité; si l’on cherche cette qualité, il reste préférable d’acheter dans les petits magasins. Tandis qu’au Kaufhaus, les produits sont à la fois de bonne qualité et meilleur marché que dans les petits commerces. Le profit se fait sur la quantité des ventes. Se déplacer pour se rendre dans les petites boutiques implique dépense supplémentaire et perte de temps, alors qu’au Kaufhaus on trouve tout ce qu’on veut dans un seul et même endroit, c’est plus pratique et c’est pour cela que les gens vont dans les grands magasins.


D’autre part, les méthodes de vente sont différentes. Au Kaufhaus, l’équipe travaille en symbiose et le personnel est plus nombreux. Ainsi, quand nous y somme allés, le magasin a empêché le public de s’attrouper autour de nous et nous a protégés en formant un barrage ; les employés nous ont emmenés voir les marchandises et ils faisaient chorus en permanence pour nous inciter à l’achat. Au Louvre, on met un vendeur personnel à la disposition de l’acheteur, mais celui-ci ne doit pas s’adresser à d’autres vendeurs, ce qui m’a semblé donner lieu à quelques frictions entre eux.

Je n’ai pas acheté grand-chose, je voulais plutôt voir le fonctionnement et l’aménagement du magasin. J’ai fait la visite complète avant de partir, ce qui a pris pas mal de temps et j’en avais mal aux jambes. En revenant du magasin, le temps était clair et ensoleillé. Comme la Tour Eiffel, qu’on appelle Eiffel Tower en anglais, se trouvait sur notre chemin, nous avons saisi l’occasion de la visiter. Les petites habitations au pied des piliers ont disparu, il ne reste qu’un jardin avec des pièces d’eau, très joliment réussi. Au moment où nous sommes passés, il y avait peu de monde, donc pas d’encombrement. Pour accéder au premier étage, on prend un ascenseur qui monte en biais comme celui qu’on utilise pour faire glisser nos cercueils en forme d’urnes(4) sur le socle à cinq gradins. Au premier, on trouve des boutiques et des jeux.

On reprend un ascenseur pour monter au deuxième étage, où il y a encore des boutiques et des jeux, comme au premier. Pour le troisième, qui est l’étage situé au sommet de la partie verticale, on prend un ascenseur qui s’élève tout droit ; cependant le trajet se fait en en deux temps, on change de cabine au milieu. Au troisième, il y a encore et toujours des boutiques et des jeux, mais il y en plus un parapet vitré qui protège du vent à cause de l’altitude. Au moment où nous prenions le premier ascenseur pour le troisième, il s’est mis à pleuvoir, nous ne sommes donc pas montés jusqu’en haut, où j’étais déjà allé la dernière fois. Je me souviens que ce parcours faisait cent vingt mètres, et qu’au sommet, cela oscillait légèrement. Si je repense à mon passage au sommet de la montagne de Grotli(5) qui s’élevait à plus de mille mètres, et si je taille en imagination cette montagne pour lui donner la forme d’une tour du même genre, une terrible sensation de vertige me creuse les entrailles! La seule vue des ouvriers en train de faire les peintures dans la Tour m’a paru terrifiante, j’en avais les jambes coupées!

Dans les boutiques, on vend divers objets, tous ornés de l’image de la Tour, boîtes d’allumettes, cendriers, tasses, crayons, cuillères etc. Elle est là aussi sur des cartes postales, qui peuvent être expédiées sur place, ou bien elle est découpée en papier noir, ou encore brodée sur un mouchoir. A part les boutiques, on trouve un caférestaurant, avec quelques plats à manger, qui m’a paru cette fois-ci moins animé qu’auparavant. Rien de très intéressant en somme. Quant aux jeux, il existe des dispositifs divers qu’on actionne après avoir inséré de la petite monnaie. Il y a des courses de chevaux par exemple, où chacun met sa pièce et tourne une manivelle pour faire avancer son cheval. Celui qui arrive en premier récupère sa mise, les autres non, on ne peut que perdre son argent ou être remboursé, on ne gagne rien. Il y a aussi des courses de bateaux, divers appareils pour la bonne aventure, et des machines où l’on paie pour essayer d’attraper quelque babiole enfermée à l’intérieur, comme dans les fêtes de pagode.

Ce qui est magnifique quand on monte dans cette Tour, c’est le spectacle de Paris qu’on peut admirer tout entier, aussi loin que porte la vue. La visite complète, montée et descente, nous a pris une bonne heure, car il fallait prendre le temps de marcher un peu pour regarder et aussi faire la queue pour les ascenseurs qui ne passaient que toutes les dix minutes. Nous sommes revenus pour déjeuner à la Légation. Le Professeur Core* est venu me voir. C’est ce professeur qui a aidé Phraya Suriya à monter l’exposition de Philadelphie et cette fois-ci il a préparé celle de Saint Louis. C’est une vieille connaissance, il y a toujours eu une bonne entente entre lui et nous, et quand Phra Rattanayabti* est rentré et a su que je n’allais pas jusqu’aux États-Unis, il a fait la traversée pour venir me voir ici. C’est un homme très sympathique. Il ne ressemble pas du tout à ce qu’on imagine en entendant parler de lui avant de le voir, et je ne suis pas le seul à le dire.


Dans l’après-midi, nous avons pris une voiture pour aller à Sèvres, où l’on fabrique la vaisselle de porcelaine. Sèvres se trouve en dehors de Paris, et il a fallu s’arrêter en quittant le bois de Boulogne pour qu’un employé vérifie le niveau de l’essence, car celle-ci fait l’objet d’une taxe supplémentaire à l’intérieur de la capitale et se vend moins cher dès qu’on en a franchi la limite. Cependant, pour la voiture de papa, il n’y a pas eu de vérification, car j’avais le document nécessaire.

Suite de la lettre dans notre prochain numéro.

Dans le cadre de la commémoration du centenaire de la disparition du Roi Chulalongkorn (1853-1910), Wilawan Tejanant- Pellaumail et Christian Pellaumail(1) ont traduit les lettres que le roi de Siam envoyait à sa fille depuis la France. Réunies dans un très bel ouvrage intitulé Loin des Siens (Klai Baan), ces lettres, d’un grand intérêt historique mais très peu connues des Français, décrivent le quotidien du Roi et le regard qu’il portait sur la France au début du XXe siècle. Le ministère de la Culture thaïlandais a autorisé Gavroche à publier une série d’extraits de Loin des Siens. Une plongée étonnante dans l’intimité d’un monarque qui aura à jamais marqué l’histoire de son pays et des relations avec la France. La lettre que nous vous présentons ce mois-ci a été écrite à Paris, le jeudi 16 août 1907. Dans cette première partie, le roi raconte sa découverte des magasins du Louvre. Une visite organisée au dernier moment en raison du temps brumeux qui ne permettait pas de monter en haut de la Tour Eiffel. Puis, le temps s’est éclairci...




(1) Wilawan Tejanant-Pellaumail, thaïlandaise d'origine, a obtenu un doctorat de Sciences du langage à l'université Aix-Marseille I en 2000. Christian Pellaumail est français, agrégé de Lettres classiques et ancien conseiller culturel près l'ambassade de France à Bangkok. Ils enseignent ensemble la traduction français-thaï à la faculté des Lettres de l'université Chulalongkorn de Bangkok. Ils ont également traduit en français un livre de M.R. Kukrit Pramoj, intitulé Lai Chivit (Plusieurs vies) et publié en 2003 aux Editions Langues & Mondes, l'Asiathèque à Paris.

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