
Remis régulièrement sur la table depuis plus de trois décennies, le projet de « Land Bridge » dans le sud de la Thaïlande connaît un nouvel élan. Cette fois, c’est le contexte géopolitique international — notamment les perturbations récentes dans le détroit d’Ormuz — qui sert de catalyseur à sa relance.
Un projet stratégique relancé par les tensions maritimes
La fermeture du détroit d’Ormuz, point névralgique du commerce énergétique mondial, a ravivé les inquiétudes autour de la vulnérabilité des grandes routes maritimes, dont le détroit de Malacca, par lequel transite une part essentielle du commerce entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe.
Dans ce contexte, Bangkok cherche à accélérer son projet de corridor logistique reliant l’océan Indien au Pacifique. Le Premier ministre Anutin Charnvirakul a récemment évoqué ce projet avec le ministre de la Défense singapourien Chan Chun Sing, dans une volonté affichée d’attirer des investisseurs internationaux — notamment Singapour, acteur clé du commerce régional.
Une proposition devrait être soumise au Conseil des ministres d’ici juin ou juillet, avec un appel à investisseurs envisagé dès le troisième trimestre 2026.
Une alternative au détroit de Malacca
Le « Land Bridge » vise à relier le golfe de Thaïlande à la mer d’Andaman via un corridor terrestre combinant ports en eaux profondes, autoroutes et réseau ferroviaire.
Le projet prévoit la construction de deux ports — à Chumphon (côté golfe) et à Ranong (côté Andaman) — reliés par une infrastructure multimodale de 90 à 100 kilomètres, incluant routes, voies ferrées et pipelines énergétiques.
L’ambition est claire : offrir une alternative partielle au détroit de Malacca, long de 900 kilomètres et emprunté chaque année par plus de 100 000 navires, tout en positionnant la Thaïlande comme un hub logistique régional.
Un investissement massif et un modèle public-privé
Le coût total du projet est estimé à environ 1 000 milliards de bahts (près de 30 milliards de dollars). Le modèle retenu repose sur un partenariat public-privé (PPP), avec une concession pouvant atteindre 50 ans.
L’État prendrait en charge notamment les expropriations et certaines infrastructures, tandis que le secteur privé financerait et exploiterait les ports et les réseaux de transport.
Selon les autorités, le projet pourrait générer d’importantes retombées économiques : création d’emplois, développement industriel du sud du pays et attractivité accrue pour les investisseurs étrangers.
Une viabilité toujours débattue
Malgré ces ambitions, le projet continue de susciter des interrogations. Plusieurs études, y compris publiques, ont mis en doute sa rentabilité, en raison d’hypothèses jugées optimistes sur les flux de marchandises.
La question centrale reste celle de l’attractivité pour les compagnies maritimes. Le modèle repose sur un transfert de cargaisons d’un port à l’autre, ce qui implique des coûts et des délais supplémentaires par rapport à un transit direct via Malacca.
Certains experts estiment ainsi que le projet pourrait peiner à concurrencer des hubs établis comme Singapour, dont l’écosystème logistique est particulièrement performant.
Des résistances locales et environnementales
Sur le terrain, le projet fait également face à des résistances. Les consultations publiques et études d’impact environnemental n’ont pas encore été finalisées, et certaines communautés locales s’inquiètent des conséquences sur leurs modes de vie, notamment dans les secteurs de la pêche et de l’agriculture. Les risques environnementaux, liés à la construction des ports et à l’aménagement du corridor, restent également un point de tension majeur.
Un projet à forte dimension politique
Abandonné par la précédente administration dans un contexte d’instabilité politique, le projet revient aujourd’hui avec un soutien affirmé du gouvernement du Premier ministre Anutin Charnvirakul.
Certains analystes estiment toutefois que son intérêt dépasse la seule dimension logistique, s’inscrivant dans une stratégie plus large de développement industriel du sud du pays, comparable à celle de l’Eastern Economic Corridor (EEC).
Entre opportunité et incertitude
Dans un monde marqué par des tensions géopolitiques croissantes et une remise en question des routes commerciales traditionnelles, le « Land Bridge » apparaît comme une réponse ambitieuse — mais encore incertaine.
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