
Une chronique géopolitique d’Yves Carmona, ancien Ambassadeur de France au Laos.
Agriculture, riz, pêche, nouvelles technologies, chaînes d’approvisionnement : le changement climatique fragilise progressivement l’ensemble du système alimentaire asiatique. Lors d’un récent webinaire réunissant des experts de la FAO, de l’ISEAS et de l’IFRI, un constat commun s’est imposé : les réponses nationales ne suffisent plus et la coopération régionale devient incontournable.
Quatre experts, un même constat
L’auteur de ces lignes a récemment assisté à un webinaire qui mettait en présence quatre experts situés dans quatre lieux différents : la modératrice Céline Pajon, de l’IFRI (Institut français des relations internationales), à Paris ; Hibi Eriko, représentante au Japon de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ; Paul Teng, résident de l’ISEAS (Institute of Southeast Asian Studies), think tank singapourien de haut niveau ; et la chercheuse indienne Shoba Suri.
Quatre cultures et des accents différents, pas toujours faciles à suivre, mais un seul message se dégage : toute la planète – même si le débat ne portait ici que sur l’Asie – est touchée par le changement climatique et en souffre au point que la sécurité alimentaire est désormais menacée. Chacun des intervenants a mis l’accent sur des aspects différents, mais complémentaires.
Agriculture : les premières conséquences du réchauffement
Après une courte introduction de la modératrice, Mme Hibi Eriko a mis l’accent sur deux points :
– l’infériorisation des agricultrices aurait coûté, en 2025, 1 000 milliards de dollars ;
la canicule pèse en particulier sur les récoltes de riz, les produits laitiers et les produits de – – la pêche ; 75 % des exploitations en seraient affectées.
Selon Paul Teng, le changement climatique se traduit par une sécheresse accrue et par la crise d’El Niño, phénomène récurrent en Asie tropicale mais caractérisé cette année par un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial.
Pour y faire face, il n’existe pas de solution uniquement nationale : une réponse collective est nécessaire.
ASEAN, Japon, FAO : quelle coopération régionale ?
Mme Pajon s’est alors demandé où trouver une telle plateforme à l’échelle régionale. Mme Suri, focalisée sur l’action du gouvernement indien, a souligné que celui-ci, habitué à faire un moindre cas des pays voisins, menait une politique très indo-centrée.
À l’inverse, M. Teng a mis en avant le rôle positif joué par l’ASEAN, surtout dans sa configuration ASEAN+3, où le Japon occupe une place importante en tant que principal financeur de l’aide au développement dans la région à travers la JICA.
Mme Hibi a rappelé que les organisations des Nations unies sont coopératives par nature, à l’image de la FAO. Celle-ci dispose d’un appareil statistique accessible à tous ses membres, même si la fiabilité des données dépend des États qui les fournissent. Elle a également évoqué le Codex Alimentarius, ensemble de normes alimentaires internationales élaborées par la FAO et l’OMS et qui constituent une référence indispensable au commerce international.
Savoirs ancestraux et nouvelles technologies
Répondant à une question d’un auditeur, M. Teng a souligné que la connaissance ne reposait pas seulement sur les ordinateurs, mais également sur des savoirs ancestraux : comment planter ? Quelle quantité d’eau faut-il pour assurer une bonne croissance des plantes ? Autant de connaissances essentielles en période de changement climatique.
Mme Hibi a également évoqué le vieillissement rapide de la population japonaise, alors que l’agriculture reste physiquement très exigeante pour des revenus souvent faibles. Les nouvelles technologies sont parfois trop coûteuses pour l’agriculture familiale. La FAO favorise donc leur mise à disposition.
M. Teng a, de son côté, rappelé les limites du rôle des États : ce sont souvent les ONG (organisations non gouvernementales) qui sont les mieux placées pour assurer les transferts de technologies.
Le poids des intermédiaires et de la chaîne logistique
Enfin, Mme Hibi a indiqué que, sur le prix payé par le consommateur, 70 à 75 % ne rémunèrent pas directement le producteur de denrées alimentaires.
Il faudrait donc améliorer la productivité des intermédiaires, ce qui pose notamment la question de la chaîne du froid, particulièrement importante dans les pays chauds, mais aussi celle de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement (supply chain).
Une réponse nécessairement collective
Trois conclusions peuvent être tirées de ces échanges.
Premièrement, le changement climatique est une question mondiale qui appelle une réponse globale, faute de quoi les températures continueront d’augmenter.
Deuxièmement, le rôle des ONG et des autres associations a été, à juste titre, mis en exergue. Les États peuvent et doivent subventionner, mais leurs critères sont souvent davantage politiques que guidés par une allocation rationnelle de budgets qu’ils cherchent généralement à réduire.
Troisièmement, bien que les programmes relevant du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) et d’autres organisations internationales soient indispensables, des organisations régionales comme l’ASEAN permettent une action collective que la dégradation des conditions climatiques rend plus nécessaire que jamais.
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