
Une chronique birmane de François Guilbert
Pour la quatrième fois depuis sa désignation comme président de la République en avril 2026, le général Min Aung Hlaing s’est vu dérouler le tapis rouge dans l’une des dix capitales de l’ASEAN. Le 10 septembre, c’était au tour de Phnom Penh. Le généralissime a ainsi consacré la moitié de ses déplacements à l’étranger à une Asie du Sud-Est qui lui dénie pourtant toujours de siéger aux côtés de ses pairs chefs d’État et de gouvernement.
D’ailleurs, 60 % des nations de la région se gardent encore de le recevoir en grande pompe. Reste maintenant à savoir si l’une ou l’autre des capitales manquantes est susceptible de changer prochainement d’attitude, et si l’une d’entre elles franchira le pas avant le 49e sommet des leaders aseaniens prévu aux Philippines en novembre ! L’hypothèse est plausible, mais aucun des dirigeants s’y étant jusqu’ici refusés n’a encore dit publiquement vouloir le faire.
Quelle sera la prochaine capitale d’Asie du Sud-Est visitée par le général-président birman ?
Géographiquement parlant, le chef du régime militaire ne s’est rendu que dans des pays bordés par le Mékong. Rien de vraiment surprenant à cela. Tous les chefs des pouvoirs exécutifs de la sous-région ont chaleureusement félicité publiquement Min Aung Hlaing au lendemain de son « élection ». De plus, ils n’avaient jamais trouvé à redire à sa participation aux rassemblements sous-régionaux tenus après le putsch du 1er février 2021 (BIMSTEC, ACMECS, CLMV, Lancang-Mékong).
C’est si vrai que Nay Pyi Taw a été appelé à présider en 2025-2026 la Stratégie de coopération économique Ayeyarwady-Chao Phraya-Mékong, dont le 11e sommet se tiendra in fine au Vietnam. Par ailleurs, c’est à un ressortissant birman choisi par le régime militaire que reviendra en 2027 la fonction de secrétaire général de l’Initiative du golfe du Bengale pour la coopération technique et économique multisectorielle. Le multilatéralisme sous-régional aura donc été, pour le général Min Aung Hlaing, la première étape de la reconnaissance de sa légitimité internationale.
Fort de cette insertion « indochinoise », l’officier putschiste n’a de cesse de vanter, de New Delhi à Hanoï, la centralité de son pays dans tous les projets multicardinaux d’interconnexion régionale (cf. autoroute trilatérale Inde-Birmanie-Thaïlande – IMT, Moreh-Mae Sot –, Corridor Est-Ouest – Mawlamyine-Da Nang –, Corridor économique sud – Dawei-Da Nang via Bangkok et Luang Prabang), oubliant un peu vite au passage que son armée ne maîtrise pas, et loin de là, tous les territoires le long de ces axes de communication. Ce qui est vrai d’est en ouest l’est également du nord au sud pour les Indiens (cf. projet Kaladan) et les Chinois (BCMEC, CMEC).
Dans le Grand Mékong, un interlocuteur incontournable
Le gouvernement Min Aung Hlaing est perçu par les acteurs de la région du Grand Mékong comme l’interlocuteur à privilégier.
Pour autant, faut-il accorder au général-président birman un siège à la table des leaders de l’ASEAN sans conditions à remplir préalablement, notamment tout ou partie de celles énoncées en avril 2021 dans les Cinq points de consensus ?
Dans cette expectative, les regards se tournent désormais ostensiblement vers Manille – les Philippines président cette année l’organisation régionale –, vers Singapour – la Cité-État sera à la tête de l’organisation régionale en 2027 – et vers Jakarta, le président indonésien, le général Prabowo Subianto, se montrant plus bienveillant que son prédécesseur, Joko Widodo, vis-à-vis des généraux de Nay Pyi Taw.
Le général Min Aung Hlaing est d’autant plus attentif à leurs mouvements qu’ils ont tous, avec la Malaisie, jugé sévèrement les élections générales qui l’ont adoubé en 2026 comme chef de l’État. Ses déplacements à l’étranger visent, ni plus ni moins, à voir ses scrutins reconnus comme ayant été libres, transparents et légitimant.
Des voyages au protocole bien rodé
Les modalités des visites du général Min Aung Hlaing à l’étranger sont très stéréotypées. Si le chef militaire se rend dans de nouvelles capitales de l’ASEAN, il y a fort à parier que son programme sera un quasi-copier-coller de ceux déjà exécutés à Minsk, Moscou, New Delhi, Pékin et en Asie du Sud-Est.
Le général-président sera accompagné de son épouse, de quelques membres de son gouvernement, d’un gouverneur de province et d’entrepreneurs affinitaires. Il veillera à visiter des sites bouddhistes de renom. Il veillera à ouvrir un forum d’affaires dans une salle pleine, mais sans jeu de questions-réponses, ni même d’échanges entre professionnels (BtoB). Il y exprimera les mêmes attentes en matière d’investissements et de coopérations, sans décliner de mesures macroéconomiques ou sectorielles nouvelles et immédiatement attractives.
Même si ces séjours à l’étranger peuvent être l’occasion de visites de sites industriels, la res economica n’est pas la raison d’être de ses déplacements. Certes, ils permettent de resserrer les liens avec des capitalistes de connivence, mais ils constituent, avant tout, une manœuvre diplomatique. Il s’agit d’accentuer la visibilité des dissensions aseaniennes, de donner le sentiment qu’une normalisation inéluctable des relations avec Nay Pyi Taw est en cours et qu’il n’existe aucune alternative gouvernementale au régime militaire instauré par la force voici soixante-sept mois.
Cette écriture de l’Histoire passe par trois étapes symboliques essentielles dans les pays visités. Le général-président rencontre le chef de l’État si possible – les rois du Cambodge et de Thaïlande n’ont pas accordé d’audience – et longuement le chef du gouvernement à coup sûr. Les honneurs protocolaires civils et militaires d’une visite d’État lui sont accordés. Et il est reçu quasi systématiquement par le président du Parlement local.
Cette étape est essentielle aux yeux du général-président. C’est ainsi que le général Min Aung Hlaing a rencontré, le 16 juin à Pékin, Zhao Leji (Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire), le 4 juillet à Vientiane, Xaysomphone Phomvihane (Assemblée nationale), le 7 août à Bangkok, Mongkol Surasajja (Sénat), le 18 août à Moscou, V. Volodine (Douma d’État), le 21 août à Minsk, I. Sergeyenko (Chambre des représentants) et N. Kochanova (Assemblée nationale), le 5 septembre à Hanoï, Tran Thanh Man (Assemblée nationale), et le 11 septembre à Phnom Penh, Hun Sen (Sénat).
Au cours de ces périples internationaux, seul un accueil dans l’une des assemblées indiennes n’a pas été orchestré. Seule manque donc à son tableau de chasse la « plus grande démocratie du monde ». Il serait cependant erroné de croire que New Delhi n’entretient pas de relations avec les élus issus des élections « générales » de décembre 2025-2026.
Une délégation conduite par le président de la commission des affaires étrangères de la Pyithu Hluttaw, le Dr Pwint San – sous sanctions américaines et européennes –, a été reçue le 2 septembre par le président de la Lok Sabha, Shri Om Birla. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il a été rendu compte, du côté birman, de cette visite non pas par les services de la Chambre basse, mais au travers d’un communiqué illustré de photos mis en ligne sur le site internet du ministère du Cabinet du Président.
Min Aung Hlaing orchestre lui-même la diplomatie parlementaire
Un exemple de plus de la non-séparation des pouvoirs dans la Birmanie des généraux. Le général-président discute avec les parties tierces de la coopération interparlementaire. Il en négocie les cadres, les thèmes et les modalités et, cerise sur le gâteau, en l’absence des dirigeants des parlements birmans.
Dans la même logique, il est l’homme qui ordonnance les relations avec les partis politiques étrangers (ex. : Bélarus, Chine, Russie, Vietnam), alors même que, constitutionnellement, il ne peut être rattaché à une formation politique lors de son mandat. Une contrainte partisane lourde de conséquences, d’ailleurs, puisqu’elle lui impose de piloter de loin le parti sorti « vainqueur » dans les urnes en début d’année. Qu’à cela ne tienne, le général Min Aung Hlaing s’invite dans la gestion des échanges de délégations parlementaires, la constitution des groupes d’amitié croisés et le suivi des accords bilatéraux dans les assemblées.
Une reconnaissance qui ne va pas sans accrocs
Toutefois, l’esquisse de dialogues interparlementaires avec les pays de l’ASEAN pourrait bien s’avérer quelque peu tumultueuse pour Nay Pyi Taw. Deux premiers accrocs sont déjà à noter. La réception à Bangkok du général Min Aung Hlaing a été perturbée par un député scandant un message de désapprobation.
À Hanoï, le président Tran Thanh Man a, lui, très officiellement exhorté son interlocuteur « à contribuer à résoudre les difficultés rencontrées par les entreprises vietnamiennes opérant et investissant dans le pays, en créant des conditions favorables leur permettant de contribuer positivement au développement socio-économique de la Birmanie », une critique très directe des politiques publiques, économiques et sécuritaires menées par Nay Pyi Taw.
Bien que ces critiques soient audibles par le plus grand nombre au travers des médias et des réseaux sociaux, elles demeurent vénielles. L’objectif n° 1 du régime militaire est de voir ses hôtes affirmer leur intention de soutenir la participation de ses représentants dans les forums parlementaires multilatéraux tels que l’Assemblée interparlementaire de l’ASEAN (AIPA) et l’Union interparlementaire (UIP). Il s’agit que ces assemblées n’associent plus en rien les élus démocrates élus en novembre 2020 et rassemblés au sein du Comité représentant le Pyidaungsu Hluttaw (CRPH).
La nouvelle bataille diplomatique du régime
De fait, le général-président Min Aung Hlaing mène une campagne diplomatique pour se voir reconnu personnellement comme chef de l’État birman, légitimement désigné par des assemblées nationales librement élues et dont les parlementaires sont eux-mêmes reconnus comme les interlocuteurs de bon droit par les chambres d’Asie du Sud-Est et d’ailleurs.
Nay Pyi Taw s’engage donc dans une nouvelle bataille avec ses opposants démocrates puisqu’il s’agit, avec le soutien de ses amis, de conquérir les sièges non acquis à l’ASEAN, à la représentation birmane auprès des Nations unies et dans les instances parlementaires multilatérales. Cette lutte est menée par le général Min Aung Hlaing en personne, mais également par les députés à sa main.
À Nay Pyi Taw vient en effet de se constituer à cette fin une nouvelle instance baptisée Union parlementaire de Birmanie (MPU). Elle vise à contrer l’organe législatif de l’opposition et à obtenir une reconnaissance internationale des élus siégeant au Pyidaungsu Hluttaw.
Pas sûr que les représentants de ce cénacle soient rapidement accueillis dans les forums parlementaires internationaux, notamment là où siègent les représentants des nations les plus démocratiques. Les dirigeants de la MPU sont en effet tous d’ex-cadres sexagénaires de l’appareil de défense et de sécurité ayant eu des rôles éminents dans les organes dirigeants de la Birmanie depuis 2021. La présidence est en effet assurée par le n° 1 de la Chambre haute, le général Aung Lin Dwe. La vice-présidence a, elle, été confiée au dirigeant de la Chambre basse, le général Khin Yi, et le secrétariat à l’ex-officier Jeng Phang Naw Taung, n° 2 de la Chambre haute.
François Guilbert
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