
Une chronique de Philippe Bergues
Depuis le 1er octobre, une affaire oppose deux personnalités politiques thaïlandaises : Suchada Thaensap, députée du parti Bhumjaithai (BJT), et Rangsiman Rome, député du People’s Party et président d’une commission parlementaire chargée des questions juridiques et judiciaires.
Connue sous le surnom d’« Idea », Suchada Thaensap, ancienne actrice âgée de 33 ans, fait l’objet d’un examen parlementaire à la suite d’allégations impliquant son mari et des transactions en cryptomonnaies. À l’origine de cette affaire figurent des soupçons concernant les activités financières de Taiyang Zhang, son époux, ses liens éventuels avec des réseaux d’escroquerie en ligne et l’origine d’une partie importante de la fortune familiale.
Le père de Suchada « Idea », Samrit Thaensap, est également député du Bhumjaithai dans la province de Chaiyaphum. Père et fille siègent donc côte à côte à la Chambre basse. Samrit est le patriarche du « baan yai » de Chaiyaphum, une puissante famille politique profondément implantée localement.
Dans cet affrontement politique et judiciaire, Suchada a très vite porté plainte contre Rangsiman Rome pour diffamation.
Une affaire déclenchée par des soupçons d’escroquerie en ligne
Le 1er octobre, Rangsiman Rome a soulevé des questions concernant le mari de Suchada, un homme d’affaires sino-australien, dans le contexte d’une enquête politique sur des activités présumées liées aux escroqueries en ligne.
L’affaire fait notamment écho à une offre de corruption de 40 millions de bahts par mois, évoquée par Chaichanok Chidchob, ministre de l’Économie numérique.
Suchada a vigoureusement contesté les insinuations visant sa famille. Le 2 octobre, elle a déposé une plainte pour diffamation contre Rangsiman Rome. Elle affirme que son mari est un investisseur et un homme d’affaires et nie tout lien de sa famille avec des réseaux d’escroquerie.
Le 7 octobre, une commission parlementaire devait entendre Suchada et son mari, à la demande de Rangsiman Rome, qui souhaitait engager des vérifications. Selon la presse thaïlandaise, Suchada ne s’est pas présentée à cette réunion, invoquant un engagement parlementaire déjà prévu.
Les tensions se sont alors accentuées entre Rangsiman Rome et les représentants du Bhumjaithai, notamment sur la compétence de la commission et les modalités de l’enquête.
Pourquoi le fils de Newin Chidchob se retrouve-t-il au cœur de l’affaire ?
Chaichanok Chidchob, fils de Newin Chidchob, mentor et dirigeant de facto du Bhumjaithai, apparaît dans cette affaire parce qu’il est au centre de la controverse politique ayant déclenché les interrogations de Rangsiman Rome.
Chaichanok avait déclaré qu’on lui avait proposé un pot-de-vin de 40 millions de bahts par mois pour qu’il ferme les yeux sur des activités liées à un réseau présumé d’escroqueries en ligne.
C’est dans ce contexte que Rangsiman Rome a soulevé des questions concernant le mari de la députée Suchada, notamment sur ses investissements, son patrimoine et ses liens éventuels avec des réseaux d’escroquerie.
Suchada a publiquement contesté ces insinuations, allant jusqu’à demander au député du People’s Party « de se conduire comme un homme ».
Près de deux milliards de bahts de patrimoine au centre des interrogations
Selon les déclarations rapportées par la presse thaïlandaise, le patrimoine de Suchada s’élève à 130 millions de bahts, tandis que celui de son mari atteindrait 1,845 milliard de bahts.
Au cœur du dossier figure un prêt déclaré d’environ 1,44 milliard de bahts, accordé par le mari de Suchada à Three Arrows Capital (3AC), un fonds spéculatif spécialisé dans les cryptomonnaies qui s’est effondré en 2022.
Cette opération soulève plusieurs interrogations : quelle est l’origine des fonds ayant permis de consentir un prêt aussi important ? Les activités et les transactions du mari présentent-elles des liens vérifiables avec des entreprises ou des réseaux impliqués dans des activités criminelles ? Les déclarations de patrimoine correspondent-elles aux documents bancaires, commerciaux et fiscaux disponibles ?
Il convient toutefois de souligner que ce prêt à un fonds qui s’est effondré ne constitue pas, à lui seul, une preuve de blanchiment ou de fraude.
Suchada demande que les accusations soient étayées par des preuves. De son côté, Rangsiman Rome souhaite faire vérifier l’origine des fonds, les investissements en cryptomonnaies et les éventuelles connexions avec des réseaux d’escroquerie ou de jeux d’argent en ligne.
La Commission anticorruption entre dans la danse
Ce lundi 12 octobre, la Commission nationale anticorruption (NACC) a confirmé examiner d’éventuelles irrégularités dans la déclaration de patrimoine de la députée Suchada « Idea » Thaensap.
Ses responsables s’interrogent notamment sur la capacité des revenus déclarés à couvrir les remboursements de dettes, ainsi que sur l’absence de mention de la profession de son mari sino-australien.
Par ailleurs, l’avocat spécialisé dans la défense des droits humains Noraseth Nanongtoom a demandé à la NACC d’enquêter sur une montre de luxe que Suchada a été photographiée en train de porter et qui n’apparaîtrait pas dans sa déclaration de patrimoine.
Vers un débat de censure explosif ?
Alors que l’opposition, notamment le People’s Party, surnommé le « parti orange », a annoncé vouloir viser 18 ministres du Bhumjaithai lors d’un débat de censure, dont le Premier ministre Anutin Charnvirakul en personne, cette affaire prend une dimension politique particulièrement sensible.
La difficulté consiste désormais à éviter que le contrôle parlementaire et les investigations de la NACC ne se transforment en procès médiatique avant même que les faits soient établis.
Philippe Bergues










