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Le pouvoir et l’ivresse

Date de publication : 24/01/2026
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Le pouvoir et l’ivresse, de Noé à Eltsine

 

Savez vous que l’ivresse du pouvoir existe ? Une chronique littéraire et sociétale de François Guilbert

 

Nunc est bibendum (C’est maintenant qu’il faut boire) proclamait le poète romain au premier siècle avec Jésus Christ. Suivons donc sans modération cette injonction pour avaler le cocktail de connaissances du docteur Michel Craplet sur les beuveries de nos dirigeants au fil des siècles voire leurs constantes disponibilités à enivrer leurs troupes. Mais sur ce long chemin de sang et de dépendances sur lequel nous conduit l’alcoologue, il faut considérer l’alcoolisation comme le « contexte » d’une action à appréhender dans sa globalité et non comme une simple « cause ». Par ailleurs, pour reprendre ses termes : « les événements ne sont pas provoqués par l’alcool, mais la consommation d’alcool, les modifie toujours ».

 

Ne pas surestimer l’alcool-Histoire mais ne pas sous-estimer les facteurs « alcooaléatoires »

 

Si le médecin – historien s’emploie à expliquer la place des alcools dans les situations et les événements les plus dramatiques ou certains corps sociaux, ses analyses ne relèvent en rien d’une démarche révisionniste. Expliquer n’est pas justifier !

 

L’auteur démontre d’ailleurs que l’alcool a été plus une arme dans les imaginaires des sociétés et des individus qu’un instrument efficace sur le terrain. Simultanément, fort à raison, il s’inquiète que la fresque alcoolisée de l’Histoire soit fort méconnue, et peu étudiée en France comme à l’étranger. Si le lien des alcools avec l’Histoire n’est pas étudié suffisamment, c’est pour des raisons qui tiennent à la place de la boisson dans le vivre ensemble. Il faut rompre avec cet état de fait et une banalisation des alcoolismes. Dans cet essai foisonnant, M. Craplet poursuit ses travaux sur un sujet fort tabou en Occident, comme en Orient. Formons le vœu que d’autres chercheurs amateurs et universitaires poursuivront son enquête sur la consommation d’alcool parmi les causes de certains faits marquants du passé ou du présent, et démystifieront aussi certaines (in)tempérances prêtées à bien des seigneurs du monde politique et militaire.

 

Cheminons ainsi dans les nuances passées et présentes de l’ivresse

 

Sans porter de jugements sur les addictions d’Alexandre, d’Atatürk, d’Attila, de Churchill, d’Eltsine, de Louis XVI ou encore celles des généraux de l’Empire Berthier et Cambronne, et de bien d’autres personnalités encore, de nombreux tournants historiques sont (ré)examinés, ici, à la lumière des effets de l’alcool sur le cours de l’Histoire (cf. l’assassinat du président Kennedy, la bataille d’Austerlitz, la décapitation du général Holopherne par Judith dans la Bible, la défaite d’Azincourt, la guerre russo-japonaise, les relations russo-américaines, la guerre de Tchétchénie,…).

 

En toute logique, un long chapitre a été consacré aux ivresses guerrières, y compris les plus contemporaines (ex. guerre d’Ukraine, la slivovica (alcool de prune) lors des conflits des Balkans…). Toutefois, l’auteur ayant déjà rédigé un manuscrit sur l’ivresse au temps de la Révolution française (Grasset, 2021), il a abondamment nourri son exposé d’évènements et de personnages des XVIIIème et XIXème siècles.

 

Sa maitrise d’un très vaste corpus documentaire ne l’en fait pas moins examiner des temps plus anciens encore : antiquité, moyen-âge et renaissances européennes. On saute d’une période, d’un lieu, d’un personnage à l’autre. Les exemples avancés sont si nombreux que l’on se demande bien souvent quel aurait été le cours de l’Histoire si nombre de décideurs n’avaient pas exagérément ripaillé ou ruiné prématurément leur santé de leurs excès de gloutonnerie et bacchanales. Comme nous, Michel Crapplet est bien tenté par l’uchronie et s’y prête à pas comptés de temps à autres.

 

La boisson constitue également une arme diplomatique

 

L’alcool ne se résume pas à être une arme de guerre et parfois un instrument de destructions massives. Certes, les excès d’alcool s’observent usuellement pour intimider, tuer et violer, tant dans les phases de guerre de mouvement que dans celles de positions plus figées. Dès lors, comment ne pas être tenté de boire pour oublier les horreurs des affrontements ? Au fond, cela participe de stratégie de (sur)vies des combattants et de leurs « accompagnants » (ex. hiérarques, journalistes). Cependant, les recherches de l’alcool et de l’ivresse conduisent parfois à des comportements étonnants. L’auteur rappelle ainsi qu’ont été échangés des prisonniers ou des informations contre quelques bouteilles voire l’alcool surconsommé pour ne pas partir au combat, une posture bien moins coûteuse que la désertion devant l’ennemi ou l’automutilation.

 

Aux libations de violences généralisées, sans même recourir à des verres, peuvent succéder des consommations de convivialité pour bâtir cessez-le feux et paix. Paradoxalement dans de telles circonstances, on connait bien mieux ce qui a été servi dans les assiettes que dans les coupes portées aux lèvres. Néanmoins, M. Craplet apporte quelques exemples où les vins de Bourgogne concoururent à faire la paix avec les Anglais (1364), le vin de Reims avec l’Empereur germanique (1398), sans même parler des bouteilles accompagnant les mets de Carême à la table de Talleyrand lors du congrès de Vienne (1815) ou les vins et champagnes servis lors d’un dîner impromptu organisé par les diplomates français lors des négociations de Dayton (1995) mettant fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine. Mais au fil du temps, il semble que la drink diplomacy ait perdu de son importance. Voilà un autre sujet à explorer plus avant !

 

Le sujet de la tempérance est d’autant plus d’actualité que plusieurs grands leaders actuels du monde ne sont pas de grands buveurs

 

D. Trump déclare qu’il n’a jamais bu d’alcool de sa vie, attribuant la mort de son frère Ted à l’alcoolisme. Quant aux présidents russe et chinois, s’ils sont photographiés parfois un verre à la main, ils n’ont pas la réputation de buveurs invétérés de leurs prédécesseurs (cf. Staline, Mao). Au regard de leur gouvernance brutale, il reste à savoir s’il faut s’inquiéter de la nouvelle tempérance buccale des grands leaders du monde ? Sur bien des théâtres de conflits de notre planète, constat ô combien sinistre, il faut bien constater que les cruautés les plus abjectes sont souvent menées par des femmes et des hommes sobres.

 

Michel Craplet : Le pouvoir et l’ivresse, de Noé à Eltsine, Odile Jacob, 2026, 267 p, 23,9 €

 

François Guilbert

 

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