
La presse en langue asiatique, une autre facette de Paris, une chronique littéraire de François Guilbert
Les médias écrits parisiens allophones sont plus anciens, plus variés et linguistiquement croisés qu’on ne le croit souvent. Cette richesse patrimoniale, Nicolas Pitsos et le réseau transnational pour l’étude de la presse en langue étrangère (Transforpresse), mis sur pied en 2012, en apportent la preuve. En étudiant les titres rédigés en 16 langues, dont 3 asiatiques (chinois, khmer, tamoul), ils en donnent un vaste aperçu courant du XIXᵉ au XXIᵉ siècle.
Cette recherche originale mérite d’être approfondie en s’intéressant à d’autres journaux, d’autres idiomes (ex. vietnamien) et d’autres formes de diffusion de l’information (ex. Radio Asie (1987–1992)), tant le sujet est peu étudié. Néanmoins, de nombreuses contributions en tracent déjà les pistes, notamment en soulignant les circulations inter-médiatiques. Le parcours de la professeure de littérature cambodgienne Pech Sangvavan en est un exemple. Elle fut tour à tour écrivaine dans les colonnes de la revue Kaun Khmer (Enfant Khmer), scénariste radio dans la station dirigée par Richard Sola (1957–1997), puis rédactrice en langue khmère pour Radio France Internationale (RFI).
Entre histoire parisienne et événements mondiaux
Chaque chapitre montre combien l’histoire parisienne s’entrecroise avec les soubresauts du monde. Ils (re)mettent en lumière des entrepreneurs intellectuels d’exception et des parcours de vie souvent méconnus au-delà de leur communauté. L’hommage rendu par Oudom Heng à Nouth Narang (1937–2023), enseignant-chercheur, diplomate, député, ministre, et à son Centre de documentation et de recherche sur la civilisation khmère (Cedoreck), en est une illustration parfaite. Sa détermination, son bilinguisme et ses savoirs acquis et partagés à l’École pratique des hautes études (EPHE) en ont fait un des grands protecteurs et promoteurs de la culture khmère dans les temps les plus sombres du Cambodge contemporain. Le combat de cet homme discret fut aussi éminemment politique, tourné autant vers la société qui l’accueillait que vers celle de son pays d’origine.
Médias « ethniques » : entre militantisme et culture
Les médias « ethniques » peuvent s’avérer très militants et connotés idéologiquement. L’intérêt de l’assemblage constitué par Nicolas Pitsos est de montrer que l’expression partisane peut s’énoncer non seulement avec un ton tribunitien, mais aussi par le dessin satirique (cf. Michel Linsky et la caricature des émigrés russes en France (1920–1930)). Elle se véhicule aussi au travers de communautés de taille modeste dans l’histoire de l’immigration française.
À ce titre, les contributions portant sur les littératures en langue géorgienne, hellène, hongroise, slovaque et tchèque sont particulièrement innovantes et constituent un contrepoint utile aux panoramas foisonnants des publications parisiennes consacrées depuis deux siècles à l’anglais, l’arabe, l’espagnol, l’italien, le portugais ou le yiddish. Dans ce livre collectif, aucun angle mort idéologique n’est laissé : des imprimés anarchistes, antifascistes et (anti)communistes ont été examinés.
La presse tamoule et le quartier de La Chapelle
Dans ce Paris polyphonique, il a même été pris soin de s’intéresser aux locuteurs tamouls. Anthony Goreau-Ponceaud (Université de Bordeaux) et Delon Madavan (Université du Québec) se sont penchés sur la presse eelamiste, qui relayait les combattants séparatistes des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) du Sri Lanka. Cette histoire, s’étendant de la fin des années 1980 aux années 2000, est très localisée : le quartier de La Chapelle, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, y abrite un des plus importants temples hindous franciliens, des librairies spécialisées et des facilités d’impression bilingue et en tamoul.
La production d’imprimés y est nombreuse : brochures militantes, hebdomadaires, (bi)mensuels et romans. L’entre-soi peut apparaître associatif, linguistique, commercial voire gastronomique, mais il a surtout été un outil facilitant une emprise politique et financière sur les migrants. Cette influence s’est développée au-delà de quelques rues de la capitale et a dû s’adapter aux évolutions des rapports de force au pays ainsi qu’aux rapides transformations des modes de télécommunication (Internet, chaînes satellites, téléphonie mobile et réseaux sociaux). Ces évolutions méritent une analyse approfondie, tout comme les échanges informationnels et politiques au sein d’une diaspora dispersée à l’échelle planétaire.
La presse allophone : multiusage et multifonction
Quelle que soit leur instrumentalisation partisane, les médias en langues vernaculaires des éditeurs parisiens allophones ont des fonctions et des usages multiples. Les générations successives de migrants venus d’Asie ont employé leur presse écrite pour s’informer sur le pays d’accueil, rester en contact avec la vie politique du pays « racine », relayer les points de vue des exilés ou propager des messages de propagande, préserver l’identité culturelle, nourrir le multilinguisme, voire servir de liens familiaux et intergénérationnels.
Cette multifonctionnalité mérite toute l’attention des chercheurs, car trop souvent, l’étude se concentre sur la dimension partisane de la presse allophone. C’est pourtant celle qui recueille le plus d’écho (trans)national et historique, justifiant parfois une surveillance par les services de renseignement. L’« exopolitie » a été particulièrement marquante dans l’histoire de la presse chinoise francilienne, comme le rappelle Cristina Climaco (Université Paris 8 – Vincennes – Saint-Denis) pour le journal Jiuguo Shibao (Au Secours de la patrie) durant la résistance chinoise face à l’agression japonaise des années 1930, ou Loïc-Min Yu (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations, BULAC) pour le Bulletin intérieur de l’Union amicale des Chinois en France (Qiao Lian) au début des années 1950.
Les positionnements exopolitiques peuvent se révéler anti-gouvernementaux ou chercher à stimuler la faveur patriotique. Cependant, ce face-à-face ne résume pas à lui seul tout le spectre éditorial. Le bicéphalisme partisan a dû compter aussi avec le développement d’une presse plus culturelle et surtout « intégrationniste ». Ainsi en a-t-il été pour les communautés chinoises avec le Journal du Dragon de Paris (Long Bao) dans les années 1980–1990, dont l’objet affiché fut de marier les cultures et de faciliter l’intégration des Chinois vivant en France.
Au travers de cette publication, l’auteur souligne combien l’étude de la presse polyphonique permet de mesurer pleinement les flux migratoires, leurs évolutions géographiques et (inter)communautaires. Il est d’autant plus important d’y consacrer des recherches académiques, associatives et journalistiques pour favoriser un meilleur vivre-ensemble.
Référence : Nicolas Pitsos (dir.) : Paris, capitale polyphonique. Histoire de la presse réfugiée, exilée, immigrée, Atlande, 2025, 333 p., 29 €
François Guilbert
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