
Rithy Panh et le quartier des fantômes, une chronique littéraire de François Guilbert
Lieu d’horreur s’il en est, la prison de Tuol Sleng (S-21) fut d’abord, on l’oublie trop souvent, un paisible établissement scolaire de Phnom Penh. Avant 1975, les jeunes cambodgiens y étudiaient. Ils s’y réjouissaient dans les salles de classe, les couloirs et les escaliers. Aujourd’hui, c’est un espace mémoriel du génocide khmer rouge ; froid et terrifiant. En ce lieu banal, conçu pour la transmission des savoirs à la jeunesse, s’est joué l’une des pires tragédies du XXème siècle.
Comme au mémorial aux victimes de l’Holodomor, à Tsitsernakaberd ou à Yad Vashem, la femme et l’homme du XXIème siècle peut avoir ici le sentiment de perdre pied. C’est pourquoi, on a besoin d’un passeur de l’Histoire comme Rithy Panh pour comprendre comment une école est devenue une prison puis une aire d’extermination raisonnée, où même la torture avait ses enseignants et ses règles à respecter.
A S-21, un génocide sans pareil s’est déroulé voici un demi-siècle. Il en existe des photos et des images des victimes. Mais les murs et les sols de la bâtisse en ont, eux aussi, gardé mémoire et stigmates. Ils se livrent aux yeux des passants et au dialogue des âmes. S’ils y sont disposés, les visiteurs et les habitants environnants peuvent en entendre les cris et les gémissements, en saisir toujours les peurs et les espoirs des détenus aux mains du camarade Duch (1942 – 2020) et de ses sbires.
Les esprits des suppliciés et de leurs tortionnaires n’ont pas quitté les lieux
Ils sont là pour peu que l’on vienne à leur rencontre. Si un homme a su depuis des années rendre compte de ce quartier d’inhumanité, de son atmosphère oppressante, des personnes torturées puis exécutées sur site ou à Choeung Ek mais également les états d’esprit des gardiens et des acteurs des basses œuvres, c’est bien le scénariste franco-cambodgien Rithy Panh. Depuis plus de vingt ans, il effectue un travail intellectuel et artistique… EXTRAORDINAIRE.
Le sexagénaire, adolescent à l’époque du régime de Pol Pol, a réussi au travers de ses films (cf. Rendez-vous avec Pol Pot (2024), L’Image manquante (2013), Bophana (1996)), de ses reportages (ex. Duch, le maître des forges de l’enfer (2011)) et de ses livres (cf. La machine khmère rouge (2003), La paix avec les morts (2020), L’élimination (2021)) à (re)donner vie aux fantômes et à forcer quelques-uns des bourreaux survivants à examiner in situ leurs responsabilités. Son travail inlassable, énergique et plein de doigté, sur la machine destructrice des Khmers rouges constitue un récit politique, philosophique et mémoriel exceptionnel sur les meurtres de masse. Il se complète de longs métrages en documentaires, de livres en ouvrages.
« Quartier des fantômes » est une réflexion aboutie sur le système concentrationnaire de S-21
L’essai est aussi court qu’extrêmement nourri sur les aveux obtenus sous la contrainte physique et psychique, les archives de mensonges du centre de détention, sur l’utilité d’un lieu de mémoire entretenu. Les interrogations portent tant sur ce qui s’est déroulé à Tuol Slang que sur les mots qui tuent, sur ce qu’est le sens de la vie de chaque jour dans un centre de torture et de mort, les résistances du corps quand l’intégrité physique est malmenée, la mise en œuvre génocidaire (planification, organisation, amélioration, sélection et formation des exécutants…) ou encore la place des mensonges et des secrets dans la construction révolutionnaire.
Pour obtenir une compréhension au plus juste des actes commis dans les cellules et les lieux d’interrogatoires, Rithy Panh revient sur sa méthode d’enquête, la gestion de ses émotions et sa manière de dialoguer avec les ex-Khmers rouges autrefois présents à S-21 ou impliqués dans la gestion de l’appareil d’État. Il est en quête des mots et des attitudes réparatrices, de justice pour celles et ceux dont il a croisé le regard au travers d’une photo prise peu avant leur passage de vie à trépas. Un travail d’humaniste – d’un survivant aussi –, à la recherche de la transmission de la souffrance individuelle et collective des autres.
Il faut rendre hommage à l’homme et à l’enquêteur Rithy Panh et à son coauteur Christophe Bataille pour cet essai. Ils amènent leurs lecteurs au plus près de l’Histoire, de ses victimes et de ses tourmenteurs les plus impitoyables. Reste à savoir si pour édifier les générations futures il faut maintenir debout S-21 ou laisser ce lieu de malheurs, comme le suggère le narrateur, devenir progressivement, signe de son dépérissement inexorable, une ruine au cœur même d’une capitale moderne et trépidante !
Rithy Panh – Christophe Bataille : Quartier des fantômes, Grasset, 2026, 124 p, 15 €
François Guilbert
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