
Au lendemain des élections législatives du 8 février 2026, la Thaïlande se réveille face à une nouvelle réalité politique : le triomphe d’Anutin Charnvirakul. Avec une projection de près de 194 sièges pour son parti, le Bhumjaithai, celui que l’on surnomme « Nu » a transformé une formation de notables provinciaux en première force politique du pays, éclipsant dynasties historiques et mouvements de jeunesse radicaux. Ce succès ne tient pas seulement à une campagne efficace ; il est l’aboutissement d’une métamorphose entamée il y a plus de deux décennies, durant laquelle l’héritier d’un empire du bâtiment s’est forgé l’image d’un dirigeant capable de piloter le royaume.
Le destin d’Anutin Charnvirakul est intimement lié à l’acier et au béton qui ont bâti la Thaïlande moderne. Né le 13 septembre 1966 au sein de l’une des familles les plus influentes du royaume, il est le fils de Chavarat Charnvirakul, figure majeure de l’industrie et ancien ministre. Formé à l’ingénierie industrielle à l’université Hofstra, dans l’État de New York, Anutin prend très tôt la tête de Sino-Thai Engineering and Construction PCL (STECON). Sous son impulsion, l’entreprise familiale devient un acteur central des grands travaux publics, des terminaux de l’aéroport Suvarnabhumi aux lignes de métro de Bangkok.
Cette culture du résultat imprègne son action publique. Pour Anutin, gouverner relève moins de l’idéologie que de la gestion des flux, des budgets et des structures. Cette approche managériale a trouvé un écho auprès d’un électorat lassé de décennies de blocages politiques, voyant en lui un technicien capable de dépasser les clivages entre « chemises rouges » et « chemises jaunes ».
L’image d’un sauveur pragmatique
L’ascension d’Anutin ne repose pas uniquement sur ses réseaux industriels. Elle s’est construite autour d’une mise en scène personnelle mêlant privilèges assumés et service public. Contrairement à une élite souvent perçue comme distante, « Sia Nu » a su utiliser ses passions pour créer un lien direct avec la population. Pilote expérimenté, il lance en 2014 l’initiative Wings of the Heart, consistant à transporter lui-même, à bord de ses avions, des organes destinés à des transplantations d’urgence. Fin 2025, plus de 150 missions avaient été réalisées à travers le royaume.
Cette image du ministre-pilote, quittant le Parlement pour sauver une vie dans une province reculée, a désarmé nombre de critiques. Elle transforme un symbole de richesse en outil de service public et renforce l’idée d’un dirigeant mettant ses compétences au service du pays.
Cette dualité marque aussi sa gestion des crises. Ministre de la Santé pendant la pandémie de COVID-19, il affronte critiques et controverses sur la politique vaccinale, tout en obtenant une reconnaissance internationale pour la résilience du système sanitaire. Son style direct, parfois abrupt, séduit une partie de l’opinion en quête d’authenticité. Qu’il joue du saxophone lors de galas caritatifs, cuisine de la street food sur les réseaux sociaux ou supervise des opérations médicales en zone sinistrée, Anutin parvient à humaniser la fonction ministérielle sans renoncer à son autorité.
Le pari du cannabis et le tournant nationaliste
Le second pilier de sa domination politique est son audace législative, incarnée par la dépénalisation du cannabis en 2022. Présentée comme une opportunité économique pour les petits agriculteurs du Nord-Est, cette réforme fait de la Thaïlande un pionnier régional. Sa mise en œuvre chaotique entraîne toutefois une prolifération incontrôlée de commerces récréatifs, inquiétant les milieux conservateurs.
Fin 2025, devenu Premier ministre par intérim, Anutin opère un virage pragmatique : il renforce les régulations et recentre le secteur sur l’usage médical. Ce rééquilibrage rassure l’establishment tout en préservant les investissements existants. Cette capacité à conjuguer progressisme économique et conservatisme social constitue l’un des ressorts majeurs de son succès.
C’est enfin sur le terrain de la souveraineté nationale qu’il consolide sa victoire de février 2026. Face aux tensions frontalières avec le Cambodge, il adopte une ligne de fermeté, supervisant notamment des barrages routiers dans la province de Trat afin de bloquer certaines activités étrangères en zones contestées. Cette posture capte un sentiment nationaliste diffus.
Associée à une loyauté affirmée envers la monarchie et à l’intégration de technocrates reconnus au sein de son cabinet, cette stratégie fait du Bhumjaithai le parti de l’ordre et de la stabilité.
Chaque semaine, recevez notre lettre d’informations Gavroche Hebdo. Inscrivez-vous en cliquant ici.








