
Une analyse de Philippe Bergues
Le parti Bhumjaithai (« parti de la Fierté thaïe ») a renversé la table lors de ces élections législatives du 8 février 2026. Au moment d’écrire ces lignes, le parti bleu est crédité de 194 députés (en additionnant les députés de circonscription et de liste), devançant largement le People’s Party avec 116 députés et le Pheu Thai avec 76 députés.
En 4ᵉ position, le Kla Tham de Thammanat Prompao, allié du Bhumjaithai, obtient 58 députés, une performance non mesurée dans tous les sondages d’avant-scrutin. Et malgré le retour d’Abhisit Vejjajiva, les Démocrates devront se contenter de 20 députés.
Fait à souligner : la participation, en comparaison de 2023, est en baisse de près de 15 points, autour de 60 % ce dimanche, contre 75 % en 2023. Cette élection marque un coup d’arrêt certain pour le parti orange, loin de l’envolée de 2023, et une influence déclinante du parti thaksinien, qui réalise son plus petit score du XXIᵉ siècle.
Qui formera la prochaine coalition gouvernementale ?
Avec près de 200 députés et une avance considérable, le BJT sera le parti leader de la prochaine coalition gouvernementale. Anutin Charnvirakul restera Premier ministre et n’aura aucune peine à trouver une majorité parlementaire lui permettant de dépasser les 250 députés.
En additionnant les députés du parti Kla Tham et ceux du BJT, on arrive à cet instant à 252 députés. Il faudra suivre de près les négociations politiques à venir pour élargir cette majorité.
Que fera le Pheu Thai avec ses 76 députés ? Dimanche soir, au siège du parti, son chef Julapun Amornvirat a déclaré que « Pheu Thai était prêt à servir le public quel que soit son rôle, au gouvernement comme dans l’opposition, et qu’aucune discussion concernant une éventuelle coalition n’avait encore eu lieu ».
La porte semble donc ouverte, côté Pheu Thai, à une participation à un gouvernement avec les formations conservatrices. Ce qui, dans ce cas, confirmerait le virage néo-conservateur effectué en 2023, lorsque le Pheu Thai avait dû diriger une coalition avec le BJT au moment du retour de Thaksin en Thaïlande, Srettha Thavisin devenant alors Premier ministre après l’empêchement de Pita.
Et l’opposition ?
L’opposition sera formée par le People’s Party dont le chef, Natthapong, a reconnu la défaite dans la soirée et le droit au Bhumjaithai de travailler à la formation d’un gouvernement, au nom des principes démocratiques.
Néanmoins, Natthapong a bien précisé que le parti orange ne voterait pas pour Anutin à l’élection du Premier ministre, ni n’accepterait une invitation à faire partie de la future majorité. Les choses sont claires de ce côté, tout comme il semble que les 20 députés du parti Démocrate rejoindront également les bancs de l’opposition.
Comment expliquer cette nette victoire du Bhumjaithai ?
Anutin Charnvirakul a profité de sa nomination comme Premier ministre en septembre dernier, avec le soutien du People’s Party lors des votes — il faut le rappeler — pour étendre ses réseaux et son influence.
Le parti orange a cru pouvoir contrôler Anutin et le Bhumjaithai, mais c’est l’inverse qui s’est produit quand Anutin a accéléré le calendrier électoral avec la dissolution début décembre, afin d’éviter que son gouvernement ne soit censuré.
Pas moins de 60 transfuges du Pheu Thai se sont alors présentés sous les couleurs du Bhumjaithai dans des circonscriptions rurales, les fameux « cobras », comme la presse thaïlandaise les surnomme.
Le parti bleu a déployé ses tentacules dans les provinces, ce qui lui a garanti l’élection de candidats à forte notoriété locale, avec le soutien des « Baan Yai » ou « grandes familles » influentes. Ces fiefs — dont Buriram est l’exemple type, avec la mainmise du clan dirigé par Newin Chidchob et ses 10 députés bleus élus sur 10 présentés, dont sa nièce de 25 ans, future benjamine du Parlement — ont tous envoyé à Bangkok des élus conservateurs.
Renforcés par un processus équivalent pour les députés du Kla Tham de Thammanat Prompao, ces éléments nous amènent à constater que le système de patronage est toujours bien enraciné dans la culture politique thaïlandaise. On observe également une nette scission des comportements électoraux entre la capitale et les provinces : le People’s Party réaliserait un grand chelem dans les 33 circonscriptions de Bangkok, confirmant ainsi ses résultats de 2023 et son emprise urbaine indéniable.
D’autre part, la guerre contre le Cambodge a profondément ancré le nationalisme siamois dans toutes les couches sociales, voire l’ultranationalisme. En répétant à l’envi que le Bhumjaithai soutenait sans réserve l’armée, la souveraineté nationale et la monarchie, Anutin est apparu aux yeux des électeurs comme le plus « fiable » pour diriger le pays dans ce contexte belliqueux et anti-khmer.
Enfin, trois ministres du gouvernement sortant, véritables spécialistes et non professionnels de la politique, affiliés au Bhumjaithai — Ekniti Nitithanprapas aux Finances, Sihasak Phuangketkeow aux Affaires étrangères et Suphajee Suthumpun au Commerce — ont montré des compétences certaines dans leur domaine respectif.
Venus tous les trois de la société civile — ancien PDG de banques siamoises et conseiller senior de la Banque mondiale pour Ekniti, ancien ambassadeur représentant la Thaïlande auprès de l’ONU et diplomate de carrière pour Sihasak, et ex-PDG du groupe hôtelier Dusit International pour Mme Suphajee — ces ministres, en poste depuis cinq mois, ont largement contribué à la bonne réputation du gouvernement sortant d’Anutin.
Quels sont les résultats du référendum constitutionnel qui s’est également déroulé ce dimanche ?
Le référendum constitutionnel a rassemblé environ 33 millions de votants. 60 % des électeurs ont voté « oui » pour adopter une nouvelle constitution, 32 % ont voté « non » et 8 % « sans opinion ».
Il s’agit d’un désaveu pour la « constitution militaire » de 2017 et d’un espoir de rédaction d’une « constitution du peuple ». Mais on ne sait toujours pas qui sera autorisé à faire partie du futur comité de rédaction.
Philippe Bergues
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