
Quand le Soleil Levant était embrasé par les révolutions, une chronique littéraire de François Guilbert
A voir évoluer aujourd’hui une scène politique japonaise apaisée, on en arrive à oublier les
mouvements sanglants qui ont été les siens au tournant des années 60 et 70. Extrême droite et extrême gauche firent, en effet, couler le sang dans l’archipel. En dessinateur-journaliste, le franco-japonais Isao Moutte a voulu revenir sur la prise d’otage très médiatisée tenue au chalet Asama du 19 au 28 février 1972.
Le quadragénaire prévient ses lecteurs en disant que son récit est librement inspiré de l’événement meurtrier et de ses temps antérieurs mais son travail documentaire ne lui a pas fait prendre des chemins de travers. Tout y est conté avec minutie et justesse : l’assaut des forces de l’ordre, les exécutions brutales d’un policier et d’un civil venu parlementer, le suicide du père d’un des preneurs d’otage ou encore les arrestations préalables des deux groupes de complices. Certes, les noms des protagonistes ont été occultés ou changés mais les personnages sont bien réels. Il en est de même de la mouvance politique décrite, de ses dérives idéologiques, de son état d’esprit sectaire et de ses violences extrêmes sur ses membres.
L’Armée pourpre unifiée n’est autre que l’Armée rouge unifiée
En la doctrinaire co-cheffe du groupe, Yuko, transparait Fusako Shigenobu, la militante
communiste fondatrice de l’Armée rouge japonaise. Le parcours qui l’a conduit, elle et ses
camarades, à la lutte armée pour renverser le gouvernement nippon, abattre la bourgeoisie
et instaurer un nouvel ordre mondial est dépeint avec précisions historiques : les
manifestations étudiantes contre la hausse des frais de scolarité, pour la rétrocession
d’Okinawa, la fin de la guerre du Vietnam, le renoncement au traité de sécurité nippo-
américain, l’abandon du projet de construction de l’aéroport de Tokyo – Narita. Les modes
d’action qui évoluent de la prise à partie des forces de l’ordre à la clandestinité, en passant
par l’apprentissage à la fabrication d’explosifs défensifs et offensifs, le braquage de banques pour s’autofinancer à l’attaque de commissariats pour s’armer. Tout cela sur fond d’illusions sur le soutien des masses.
Valeureux soldats-révolutionnaires
Les dessins en noir et blanc d’Isao Moutte accentuent l’atmosphère du drame qui se joue
dans les planques successives des combattants. En menant son récit au niveau des militants radicaux, on voit s’élargir leurs failles idéologiques, leurs difficultés à comprendre le sens de l’autocritique maoïste, les fragmentations et rivalités politiques entre groupes néo-marxistes ou entre personnes mais également toutes les interrogations individuelles, affectives et familiales que font naître une vie en vase clos tournée vers l’action combattante.
Le plus effrayant est de voir ces jeunes hommes et jeunes femmes, souvent très éduqués et pour la plupart déjà dans la vingtaine, glisser sur une pente toujours plus vertigineuse. Leur intransigeance ne cesse de s’accentuer et se traduire en actes de barbaries contre eux-mêmes. La surveillance entre « camarades » s’est ainsi installée. Elle est totale, tout comme les réprimandes physiques, les purges, les tortures et les peines capitales. Les
révolutionnaires se dévorent peu à peu entre eux. Face à cette stratégie, le scénariste ne
porte pas de jugements. Il raconte simplement les événements tels qu’ils se sont déroulés. Il prend le temps pour étaler son récit d’octobre 1969 à février 1972 mais l’histoire de la
mouvance terroriste d’extrême gauche n’a pas été totalement stoppée dans les neiges du
chalet Asama sur l’île d’Honshu et par la libération de Mme Yasuko Muta.
Sur la scène internationale
L’Armée rouge japonaise s’est ensuite propulsée sur la scène internationale. Cette prolongation du combat révolutionnaire mériterait à elle seule un deuxième volume
aux Saisons rouges. On y retrouverait d’ailleurs Fusako Shigenobu qui s’est installée au Liban dès 1971. C’est d’ailleurs elle-même qui annoncera, bien des années plus tard, la dissolution de l’Armée rouge en avril 2001. Ce terrorisme mondialisé a besoin lui aussi d’être revisité par des ouvrages de bandes dessinées de qualité car il est loin d’être sans conséquences encore aujourd’hui dans nos sociétés.
L’alliance avec le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache
(1926 – 2008) et le massacre qui s’en est suivie en mai 1972 sur l’aéroport de Lod Tel Aviv
(26 morts, 80 blessés) en a été un des moments les plus marquants mais l’Armée rouge
japonaise s’est également montrée très active en Asie du Sud-Est. Ce chapitre est
aujourd’hui quasiment ignoré de par le monde. Pourtant, il a eu pour théâtre quasiment
tous les États fondateurs de l’ASEAN.
En janvier 1974, des personnels du groupe Shell ont été pris en otage à Singapour. En août
1975, ce sont des diplomatiques américains et suédois qui ont été séquestrés à Kuala
Lumpur. En septembre 1977, un avion de la JAL a, lui, été détourné d’Inde vers le
Bangladesh. En décembre 1977, l’Armée rouge japonaise s’en est prise à un aéronef
malaisien et a crashé le Boeing, tuant ses 100 passagers. En mai 1986, elle s’en est prise
cette fois-ci à coups de mortiers aux ambassades du Canada, des États-Unis et du Japon.
Quant aux Philippines, il semble bien que l’Armée rouge ait apporté dans les années 80 son
soutien à la Nouvelle armée du peuple (NPA) alors en révolte contre le pouvoir en place à
Manille. Les Français se souviendront, de leur côté, qu’en septembre 1974 dix de leurs
diplomates ont été détenus à La Haye avant que les terroristes ne s’envolent avec leur
rançon vers le Yémen puis la Syrie.
Isao Moutte : Saisons rouges, Éditions Sarbacane, 2026, 236 p, 26 €
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